"La manie de l'exception". Derniers jours pour voir l'exposition Claude Cahun au Jeu de Paume

En ces temps moroses, l'imagination et le rêve méritent d'être exaltés.

En ces temps moroses, l'imagination et le rêve méritent d'être exaltés. C'est ce à quoi nous convie l'exposition consacrée à Claude Cahun, présentée au Jeu de Paume depuis le 25 mai, jusqu'à dimanche soir. Ecrivaine, poète, photographe, plasticienne, comédienne, traductrice, activiste révolutionnaire, Claude Cahun a traversé les univers intellectuels et artistiques. Prétendant s’affranchir des représentations de la féminité sans pour autant se réclamer d'une conscience féministe, juive non pratiquante, lesbienne ne prônant pas la défense de la cause homosexuelle, elle ne se soumet pas aux catégorisations : « les étiquettes sont méprisables », écrit-elle. Aux prises avec un héritage littéraire à la fois célébré et rejeté – elle est notamment la nièce de l’écrivain Marcel schwob - l’un des gestes inauguraux marquant son devenir intellectuel consiste ainsi, à l'image de beaucoup de femmes écrivains, à se renommer elle-même : elle choisit ce pseudonyme de Claude Cahun en 1917 – l’indéfinition de Claude du point de vue du genre, Cahun étant le nom d’un (autre) oncle aimé et de sa grand-mère paternelle.

La sortie de Claude Cahun d’un (injuste) oubli de l’histoire a d’abord été permise par son biographe, auquel on doit également l’édition de son œuvre, François Leperlier, qui se trouve être l’un des commissaires de l’exposition. Elle a particulièrement fait l’objet de travaux aux Etats-Unis, dans une perspective d’études de genre, féministes, et queer. L’œuvre photographique en particulier suscite bien des engouements, des interprétations contradictoires. Et c’est tant mieux. Car c’est avant tout à l'étonnement et à l’assomption de l’ambivalence et des paradoxes, que son œuvre appelle. L’œuvre photographique, plastique et littéraire est à l’image de Claude Cahun qui a toute sa vie fait d’elle-même son propre objet de questionnement, dans un souci de quête de soi promouvant le multiple tout en étant animé par «la nostalgie de l’unité ».

L’exposition s’organise autour de différents thèmes et de manière chronologique : "métamorphoses de l’identité et subversion des genres" restituant les thèmes de prédilection du travestissement et du masque, du miroir, du dédoublement, de l’ambigüité et de la différence sexuelles ; "poétique de l’objet", dont on sait la place éminente qu’il a tenu dans le surréalisme dont elle fut proche; "métaphores du désir"; "Entre nous", restituant la relation de Cahun avec sa compagne, la plasticienne Marcel Moore (Suzanne Malherbe) ; "rencontres électives", présentant des portraits des grands amis, Michaux, Desnos, André et Jacqueline Breton, etc) ; "poésie et politique", évoquant l’ « engagement » (terme qu’elle aurait détesté, fustigeant l’existentialisme naissant à la fin des années 40), ainsi que des derniers autoportraits présentant l’œuvre intitulée le chemin des chats, animal qu’elle adorait, symbole du passage entre le réel et l’imaginaire. A la fin de l’exposition est retransmis le film de Lyzzie Thyne, revenant sur l’activité de résistance, « l’entreprise de folle » comme Cahun l’a elle-même qualifiée, menée à Jersey contre l’occupant nazi à partir de 1941 en particulier et jusqu’en 1944, date de l’arrestation de Cahun/ Schwob et de Moore/ Malherbe.

Evidemment, je ne peux ici évoquer que sommairement pourquoi cette œuvre est importante. Il faut se rendre à cette exposition d’abord parce qu’elle donne à voir une figure singulière de l’entre-deux-guerres en particulier en France, l’un des « esprits les plus curieux de ce temps » selon la formule de Breton lui-même. Une singularité et une époque donc. Ensuite parce qu’il faut précisément mesurer l’exceptionnalité de celle qui déclarait, avec une immodestie assumée, avoir « la manie de l’exception ». Elle s’incarne dans la manière remarquable dont son œuvre pose la question de l’identité à travers le genre mais aussi les processus de racisation, à une époque où, il faut bien en avoir conscience, cela était un acte avant-gardiste. Mais surtout elle se pose, à travers son activité plurielle, comme sujet, de pensée, de connaissance, et de création. On ne peut que se réjouir que l’histoire longtemps oublieuse, nourrie par d’autres perspectives, et, peut-être, soucieuse d'autres horizons, nous permette sa redécouverte aujourd’hui, encore à favoriser.

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