L'iconographie de Marine Le Pen ou la continuation de la stratégie de dédiabolisation

La nouvelle affiche de campagne de Marine Le Pen, pour le second tour de l’élection présidentielle, condense la manière dont elle se positionne depuis plusieurs années par rapport au genre et au féminisme. L’affichage de la féminité de Marine Le Pen, sous une forme bien particulière, constitue un argument de campagne particulièrement visibilisé dans les médias depuis quelques jours (cf par exemple l’émission de Yann Barthès Quotidien du 26 avril 2017 synthétisant les interventions de la candidate ces derniers jours) mais qui constitue en réalité une posture ayant accompagné le processus de dédiabolisation du FN. Dès 2007, le relooking féminisée de Marine Le Pen, accompagne celui du FN. Dès cette période, on a pu noter la façon dont cette dernière mettait en avant son rôle de mère, prenant ainsi en charge une qualité fonctionnant traditionnellement comme un stigmate en politique pour les femmes, et qui, chez elle, comme l’a développé ailleurs Frédérique Matonti (http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Le_genre_pr__sidentiel 9782707174543.html), fonctionne comme une ressource. La mise en avant de son rôle de mère prend une forme un peu différente aujourd’hui où elle vise non seulement à policer une image et une incarnation viriliste du pouvoir potentiellement stigmatisante dans son cas – ce qui est un paradoxe relatif aux femmes politiques – mais aussi à se démarquer d’une lignée familiale ascendante, celle du père.

Cette démarcation est d’autant plus nécessaire que le père revient aujourd’hui, après une rupture signifiée de manière publique, valider l’action de sa fille. A la question de Léa Salamé dans la matinale du 7/9 de France inter, lui demandant si « tout est oublié », ce dernier répond : « j’ai un cœur de père. Je peux subir beaucoup d’avanies et les pardonner ». Il juge néanmoins trop timorée, pas assez «agressive » la campagne de celle qu’il ne peut nommer directement «  sa fille ». Le rappel à l’ordre du genre se signifie dans cette injonction viriliste du père. Bien que non inédite, il est notable que celle-ci se signifie à un moment où la fille se retrouve au second tour de l’élection présidentielle, où Marine Le Pen est la deuxième femme, après Ségolène Royal, dans l’histoire politique française, à pouvoir prétendre à la Présidence de la République.

Les chercheurs et journalistes spécialistes du FN ne cessent de répéter que Marine Le Pen n’a qu’en apparence rompu avec la ligne du père. La mise en avant de la féminité de Marine Le Pen s’inscrit dans cette continuation. Elle se positionne comme féministe dans une logique oppositionnelle classique du FN, entre un « nous » et un « eux ». Le féminisme affiché rejoue donc la binarité excluante typique de la représentation de l’altérité du FN. Le « tour de force » de Marine Le Pen se joue dans une prétention renouvelée à mettre en scène, à travers cette assomption de la féminité, une logique conflictuelle. Elle est particulièrement incarnée par cette nouvelle affiche de campagne. La féminité affichée se joue ainsi dans un processus de racialisation visant à mettre en avant la supériorité morale de la nation française. Marine, telle une Marianne, affichant non son sein mais son genou dénudé, se pose comme femme libérée et libératrice, capable d’incarner une France à la fois nationaliste et moderne par opposition à un obscurantisme, celui de l’altérité, celui de ce qu’elle nomme l’islamisme », qui se propagerait selon elle en France et qui renvoie les femmes à une position assujettie. Cette mise en avant fonctionne donc comme une stratégie en continuité avec le FN, mais qui se dissimule comme telle par la prétention à incarner une image  résolument moderne et « française ».

Il faut noter le caractère inédit de cette présentation féminine de soi. Aucune femme n’aurait pu, à part elle, porter une telle posture sans être immédiatement décrédibilisée. Sans doute  Marine Le Pen peut l’être en partie. Ainsi quelques commentaires répertoriés sur Twitter, dénoncent le côté « photoshop » de la photographie, marquant, sans s’en rendre compte, une logique potentiellement sexiste susceptible, plus que de desservir, de servir, la posture. On peut, au-delà, aisément imaginerles commentaires susceptibles d’être émis et pensés par certains. En 2011, j’avais noté, au hasard de la consultation des réseaux sociaux, cette remarque d' un internaute au moment des cantonales, paradigmatique d’une forme d’adhésion désillusionnée, passivement exprimée, de manière intéressante en termes de genre : « quitte à se faire, baiser, j’aime autant qu’elle soit blonde et qu’elle ait les yeux bleus ». Cette affiche répond à ce type de commentaire, en articulant de manière plus fine, et dès lors plus claire du point de vue de la réaffirmation de l’ordre du genre, une dualité activité/ passivité, puisque par la mobilisation potentielle du désir appelé par cette iconographie, Marine Le Pen joue à la fois sur le registre de la femme que l’on peut « courtiser », pour employer un euphémisme, et sur une incarnation viriliste du pouvoir. Femme qui peut non seulement « nous baiser », mais qui peut alors également l’être en retour. Cette présentation n’a en ce sens, ultimement, rien de féministe, y compris dans l’inversion des normes de genre qu’elle charrie, puisqu’aucune féministe réelle ne prétendra ni se poser comme objet potentiel de désir de cette manière, ni subvertir un ordre du genre en le reproduisant. Et pourtant, c’est en partie ce à quoi elle prétend.

Cette affiche, jouant sur un registre féministe, fétichisant une revendication de la liberté féminine qui a pu être présentée dans les années 1970 sous l’affirmation  « mon corps m’appartient », est en effet un signal envoyé à l’électorat féminin, dont on sait qu’il est moins prompt à voter Marine Le Pen. La femme « libre » qu’elle prétend incarner, tant dans son hexis que, secondairement, dans la bibliothèque qui constitue en arrière fond potentiellement un symbole d'une émancipation intellectuelle féminine, constituent en effet un appel à cette catégorie de la population auprès de laquelle la stratégie de dédiabolisation est globalement moins opérante. Mais elle est tout autant dirigée vers l’électorat masculin, susceptible d’être « titillé » par cette représentation codifiée du point de vue d’une féminité non seulement acceptable mais également fantasmée, condensant en un même registre, sous l’étiquette patriotique, l’inconciliable et pourtant « nécessaire » dualité de « la maman » et de la « putain ». Une représentation qui, dans tous les cas, témoigne d’une incarnation nationaliste du pouvoir, « subtile » du point du vue du genre, à la fois conforme à la stratégie de « dédiabolisation » du FN et en reproduisant la logique structurelle. Elle révèle en ce sens, en étendant le registre discursif, la continuité de la stratégie argumentative du FN, les prémisses nationalistes et le dévoiement de la logique républicaine qui l’irriguent et  la sous-tendent.

 

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