Vue de New York. Une certaine vision de la France

Il est des épisodes de la vie quotidienne qui peuvent favoriser l’analyse du monde dans lequel nous vivons. Ainsi je me permets de restituer, de manière qui ne prétend pas à l’exhaustivité, impossible ici, deux rencontres qui donnent à voir et à penser comment la France peut être perçue par des New Yorkais et la manière dont cela fait intervenir le genre et la race en particulier.
Il est des épisodes de la vie quotidienne qui peuvent favoriser l’analyse du monde dans lequel nous vivons. Ainsi je me permets de restituer, de manière qui ne prétend pas à l’exhaustivité, impossible ici, deux rencontres qui donnent à voir et à penser comment la France peut être perçue par des New Yorkais et la manière dont cela fait intervenir le genre et la race en particulier. J’arrive à New York le 24 août, le lendemain de l’abandon des charges contre DSK. Je prends un taxi et discute avec le chauffeur. Me montrant les titres du New York Times, fidèle compagnon occupant la place du mort, il me livre ses impressions sur l’affaire. C’est l’incompréhension qui ressort de son discours : « comment un homme peut-il agir ainsi ? Comment peut-il lui, blanc puissant, faire cela à une femme noire pauvre ? » Bien sûr, c’est « une question de pouvoir », poursuit-il, mais il insiste sur le fait qu’il ne comprend tout simplement pas.

La conversation m’amène à lui dire que je suis Française et que je viens de Paris ; s’ensuit alors une discussion sur la France. Il me livre une anecdote survenue dans la capitale où, il y a quelques années, un serveur a mis du temps à venir le servir alors qu’il s’affairait auprès des autres clients. C’était pour cet homme, qui se présente comme Arabe, un geste raciste. Ce qui m’importe ici n’est pas tant de savoir si son interprétation est juste mais ce qu’il en tire et ce qu’il exprime : la perception d’une France où le racisme est présent.

Une deuxième rencontre avec un autre chauffeur, quelques jours plus tard, est venue étayer cette représentation que des Américains peuvent avoir de la France de manière tout à fait significative. Malgré l’annonce de l’arrivée de l’ouragan Irène à la fin de la journée et l’inquiétude affichée des autorités, à laquelle nous sommes sensibles, c’est rapidement vers DSK et les rapports de pouvoir qui structurent la France que se porte la discussion que le chauffeur et moi avons. Il est intéressant pour mon propos que je mentionne son origine. Après m’avoir demandé d’où je venais, il me dit qu’il est Africain. Je lui demande alors à mon tour d’où il vient plus précisément, il me répond du Mali. Par chance, je m’y suis rendue il y a quelques années, ce que je lui fais savoir ; cela semble le mettre à l’aise. Il m’explique alors le choix s’étant présenté à lui quelques années auparavant alors qu’il voulait quitter son pays natal: Paris ou New York. Ce choix de New York, il ne le regrette pas, ayant un aperçu de ce qui se passe actuellement en France en matière d’immigration.

Nous sommes ensuite amenés à parler de l’affaire DSK. Il exprime alors la même incompréhension que le premier chauffeur. Mais un autre seuil est franchi : pour lui, DSK (n’) est (que) l’incarnation de l’homme français. Ainsi il décrit la France comme « un pays qui ne respecte pas ses femmes », et à laquelle il manque des « valeurs » – il insiste sur le terme. « Ici on ne touche pas une femme comme cela » - femme dont il mentionne également qu’elle est noire, ce qui semble renforcer son dégoût.

La discussion m’amène à lui confier que je fais un travail de recherche dans une perspective féministe. Il m’en félicite, en se réjouissant, ce qui m’étonne et me ravit à la fois (ma dernière discussion avec un chauffeur de taxi en France m’ayant laissé quelques doutes sur son féminisme et s’étant soldée par une célébration de la politique d’immigration du gouvernement français). Féministe, il l’est véritablement dans son discours : pour que les femmes obtiennent les mêmes droits, « il faut faire la grève du sexe », m’explique-t-il ainsi, évoquant une pratique féministe bien réelle. L’évocation rapide de la situation en France et de la politique menée par le gouvernement, sur laquelle je l’éclaire en même temps, nous amène ainsi à articuler les questions de race et de genre. Il insiste alors à nouveau sur les valeurs, fondamentales à ses yeux ; et de conclure « une société ne peut pas vivre sans avoir des valeurs et respecter les femmes et les gens de couleur ».

Au terme de cet échange nous en sommes ainsi venus à construire une vision de la France comme un pays où le sexisme et le racisme sont présents– belle promotion que je suis ravie de faire…

Plusieurs éléments peuvent être tirés de ces discussions. Elles dressent le portrait d’une France qui contraste, du point de vue du genre et de la race, avec les Etats-Unis. Ce qui importe ici n’est pas tant la réalité de cette opposition et des représentations qui l’accompagnent – le genre et la race sont bien sûr des rapports structurants aux Etats-Unis également–, que la possibilité même de les signifier – qui manifeste bien une sensibilité particulière aux rapports de pouvoir.

Dans l’affaire DSK, même s’ils ne l’explicitent pas en ces termes, ces hommes voient les rapports de pouvoir en jeu, de genre, de race, et de classe. Pour eux, la culpabilité de DSK est avérée. Leur incompréhension exprime « au-delà » une capacité d’indignation qui devrait aller de soi, être commune, partagée par tous. Mais faut-il rappeler à quel point nous en sommes loin en France, comme cette même affaire l’a particulièrement révélé ?

La question des rapports de pouvoir passe ensuite par le récit de l’expérience propre de ces hommes. Celle du deuxième chauffeur est d’abord révélatrice d’une reconfiguration, voire d’une inversion, d’un point de vue historique, des lieux représentés comme incarnant des promesses de liberté. Ce fut autrefois Paris. Il y a en effet eu un « Paris Noir », né au début des années 1920, lieu d’attraction et de promotion de la culture noire notamment pour les africains-américains confrontés à la ségrégation, où des artistes et auteurs noirs Américains comme Richard Wright, ont séjourné, ceux-là mêmesqui ont rencontré et ont inspiré des intellectuels comme Césaire et Senghor, futurs théoriciens de la négritude, parmi d’autres. Or, il appartient à une histoire largement révolue. Et c’est au profit de New York, plus « ouverte », que Paris, à l’image d’une France se fermant de plus en plus, a perdu son attrait. De nombreux Africains francophones s’y rendent ainsi de plus en plus.

Que les rapports de genre et de race (et de classe) interviennent relativement à une affaire concernant un individu – DSK –, soient ramenés à une politique de gouvernement – celui de la France – ou relèvent d’itinéraires, ils structurent et expriment une certaine vision de la France dont il s’agit de tirer des enseignements ; car elle n’est certainement pas isolée, mais au contraire répandue à New York, aux Etats-Unis et ailleurs, ce dont nous devons nous inquiéter.

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