Ce qui sourd de ce mouvement social, Evelyne Perrin (AC !, Stop Précarité, Collectif Droits Nouveaux)


Le mouvement social de défense des retraites, même s’il n’est pas encore achevé, aura été inédit autant par son ampleur (sept manifestations massives, les dernières réunissant 3 à 3,5 millions de personnes), par sa durée (deux mois), que par ses formes et son contenu.

Tentons un décryptage.

1. La nouvelle conscience de l’absence d’avenir

 

Le mouvement social de septembre-octobre 2010 a été marqué par l’irruption des jeunes, tardive, mais décisive. Les jeunes, des lycéens aux étudiants, ont montré qu’ils avaient parfaitement compris l’enjeu de la contre-réforme des retraites et ses conséquences pour eux, même apparemment lointaines. C’est que cette contre-réforme a été assénée dans un contexte particulier : celui d’un chômage des jeunes massif - 20% en moyenne, mais jusqu’à 42 % officiellement pour les 18-25 ans habitant les ZUS - ; et d’un sentiment d’être condamnés au déclassement social, quels que soient les diplômes accumulés : le constat qu’il n’y a plus de place pour tout le monde sur le marché du travail, que le capital ne veut même plus employer la jeunesse, mais préfère délocaliser et investir massivement à l’étranger, dans les nouveaux pays émergents.

Dès lors sourd un sentiment encore confus, diffus : si le capital ne veut plus m’employer, eh bien, c’est moi qui ne veux plus de lui. Un refus de la soumission nouvelle qu’exige le discours de l’employabilité à tout prix, pour faire n’importe quoi à n’importe quel prix, en restant de plus en plus longtemps précaire, en acceptant des salaires de misère.

Ainsi se cherche confusément un désir de reprendre contrôle sur sa vie, d’échapper à la soumission de sa subjectivité, de s’évader de ce système mortifère. C’est cette nouvelle subjectivité qui s’exprime depuis le printemps chez les jeunes précaires qui ont entamé la « grève des chômeurs ». Elle s’était déjà manifestée chez tous ceux que le pouvoir baptise d’ « autonomes », de Tarnac aux squatts parisiens, ces jeunes formés au situationnisme et à l’anarchisme qui veulent s’évader du système.

Plus encore que chez les adultes, les slogans, les pancartes, les cris des jeunes mobilisés dans ce conflit ont dépassé la seule question des retraites, et ont posé clairement la question de s’attaquer au système capitaliste lui-même. Par là s’exprimait, de façon certes non explicite, le désir d’inventer des solutions alternatives, d’être l’auteur de sa vie.

 

2. De nouvelles formes de lutte

 

Les formes de lutte utilisées, par leur nouveauté, leur radicalité, les cibles qu’elles se sont choisies, les modes d’action employées, ont comporté une dimension nouvelle. Elles ont porté – au sens de grosses de quelque chose de nouveau – une dimension de prise de pouvoir, de reprise de contrôle sur la production et la consommation, sur les flux d’échange capitalistes, sur la grande machine du capital métropolitain. Le conflit s’est certes partiellement déplacé de l’usine à la ville, pour bloquer ses échanges, son fonctionnement (routes et autoroutes, carrefours, voies ferrées, ports), ce qui avait déjà été le cas lors du conflit des régimes spéciaux de 1995, ou lors du CPE. Mais ce qui est radicalement nouveau est que les salariés du secteur privé, pour la première fois massivement entrés dans la danse, et là où ils avaient un pouvoir de blocage de l’économie (raffineries, ports…), l’ont exercé avec une détermination et sur une durée exceptionnelles, comme s’ils prenaient enfin conscience que l’économie, le capital ne seraient rien sans eux ; et qu’ils avaient un droit sur la production, un pouvoir de décision.

C’est bien cette mise en œuvre d’un pouvoir de décision, d’une capacité de blocage, qui a été nouvelle et a charrié un nouvel imaginaire.

 

3. Un nouvel imaginaire du travail et du pouvoir sur sa vie

 

Ce qui a uni dans la lutte des secteurs très différents de la société civile, salariés du public, salariés du privé, jeunes lycéens et étudiants mais aussi jeunes des quartiers sensibles (sans les agressions qui avaient marqué la fin du mouvement du CPE), fut une prise de conscience que l’on arrivait là, avec cette attaque sur les retraites venant après tant d’autres (l’école, l’université, l’hôpital, mais aussi la « karchérisation des jeunes des cités, la chasse aux sans-papiers, aux Roms, …), au bout d’un processus généralisé de décomposition des acquis sociaux et même quelque part de la république, sous le poids de la finance mondialisée (FMI, purges d’austérité dans tous les pays après avoir renfloué les banques), avec un étalage sans précédent de la collusion entre les dirigeants politiques et la classe possédante. Et que si l’on tolérait cette énième attaque, il ne resterait bientôt plus rien, car les attaques se poursuivraient de plus belle, à un rythme inouï. Donc, une sorte d’ultimatum : Soit nous résistons, soit nous en crevons !

Cette prise de conscience du caractère non seulement injuste, mais mortifère du régime capitaliste a engendré une colère, certes, mais plus que cela : un désir d’en finir avec cette soumission, avec cette confiscation de notre pouvoir d’agir.

A sourdi en profondeur une conscience que tous unis, nous pouvions mettre le holà à cette dérive funeste, littéralement effrayante, et qui jusqu’alors avait bénéficié d’un effet d’effarement, de résignation hébétée.

A surgi en profondeur, dans l’inconscient collectif, que cela suffisait, que le temps était venu de dire non seulement « Non ! », mais encore « Oui, nous pouvons reprendre le contrôle de la situation ! Nous voulons un autre monde, pour nous et pour nos enfants ! »

Les vannes d’un nouvel imaginaire se sont ainsi entr’ouvertes et ne se refermeront plus.

Ce mouvement de fond ne doit rien aux centrales syndicales – du moins les dites « représentatives » -, les a dépassées et passablement effrayées. Il n’attend rien du parti ayant vocation à l’alternance, dont on n’attend même plus qu’il revienne sur ces réformes qu’il a approuvées à demi-mot. Ce mouvement doit se construire par ses propres forces. Or, il en est conscient, et s’en donnera les moyens, quels que soient le temps qu’il lui faudra et les difficultés à surmonter. Un point de non retour a été franchi dans la conscience de la société civile, des manifestants, des sympathisants. Tout reste à construire, mais le chemin est ouvert, dégagé.

 

4. Les futurs en gestation

 

Déjà, lorsque les salariés de la raffinerie Total des Flandres à Dunkerque avaient fait grève début 2010 et mis dehors leur patron aux cris de « On est chez nous ! », lorsque les Contis avaient défié leur multinationale et les syndicats jusqu’à arracher des indemnités sans précédent faute de la reconversion espérée, quand les salariés de Philips à Dreux avaient repris le contrôle de leur usine en janvier 2009, la même prise de conscience existait, le constat que sans les ouvriers, le capital n’est rien. Et que la richesse, comme l’usine, appartient à ceux qui la produisent.

Cette conscience s’est affirmée quand les dockers de Marseille ont bloqué le port des semaines durant, quand les salariés des douze raffineries du pays ont bloqué la production et asséché les stations-service, faisant trembler le pouvoir.

Ce qui a surgi au fond de la colère et par-delà, c’est la découverte que les travailleurs pouvaient reprendre le contrôle sur leur vie, le contrôle de la production, de leurs usines : comme l’ont montré les salariés de Continental à Mexico qui ont repris leur usine en coopérative et ont pu embaucher 200 salariés de plus, on peut produire sans le capital, en s’émancipant de son emprise. La conscience en est encore ténue, peu explicite, mais elle fait son chemin. Les manifestants, les « bloqueurs » et « preneurs d’otages », vont tirer le bilan de ces dernières semaines et aiguiser leur analyse et leurs outils de lutte (dès ce samedi 6 novembre à l’AG des AG à Tours).

Cette conscience n’a pas disparu avec ce que les médias dominants appellent trompeusement la fin du conflit. La grève va prendre d’autres formes, le mai rampant est là. Rien ne sera plus comme avant. La mobilisation sociale de septembre-octobre 2010 a fait naître quelque chose qui, comme après mai 68, n’est pas près de disparaître : le nouveau est là. Les salariés ont pris conscience de leur force, de leur désir, de leur pouvoir. Gageons qu’ils sauront s’en servir à l’avenir.

Paris, 3 novembre 2010

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.