La fanfiction sauvera-t-elle le monde ?

La fanquoi ? me lance ma délicate mamie depuis son fauteuil Steiner qui s’est encore bloqué dans le tournant de l’escalier. Trois coups de genoux cagneux plus tard (dans le fauteuil, pas dans mamie), me revoici.

La fanquoi ? me lance ma délicate mamie depuis son fauteuil Steiner qui s’est encore bloqué dans le tournant de l’escalier. Trois coups de genoux cagneux plus tard (dans le fauteuil, pas dans mamie), me revoici. Alors la fanfiction, aussi appelée « œuvre transformative » c’est un mot-valise qui désigne un univers littéraire très spécifique, avec ses codes et ses règles, peuplé d’auteur.ice.s aux pseudos improbables (de VerveineFraîcheduMordor à ElfeLibredeBalaruc-les-Bains en passant par le plus classique DarkLordMaisProTartiflette). Il s’agit tout simplement d’écrire un récit à la longueur variable sur un univers ou un personnage déjà existant : roman à succès, manga, BD, série, film, jeu vidéo, mais aussi mythologies diverses et variées, dystopies politiques ou écologiques, et fictionnalisation de célébrités bien réelles (chanteurs, acteurs, sportifs, etc.). Certains d’entre vous ont peut-être déjà aperçu dans les tréfonds d’internet des descriptifs assez étranges de rapprochements contre-nature entre Nains et Elfes, d’une alliance improbable entre Drago Malefoy et Ron Weasley pour niquer sa race à Poséidon ou encore d’une soirée baby-sitting qui tourne mal entre une adolescente et l’un des chanteurs de BTS, projetés dans un coin perdu de l’Empire starwarsien : voilà, vous y êtes, et votre historique de recherche ne regarde que vous.

La fanfiction en tant que récit sur un univers particulier par un(e) fan et publié en douce sur internet avec force emojis scintillants, date de l’essor de l’internet pour tous, avec le succès des espaces personnels tels que le regretté Myspace et des blogs (Skyrock le 100 de la veine). Toutefois, écrire la suite des aventures de votre histoire préférée est une pratique ancestrale. Le cycle arthurien bénéficie de réécritures multiples depuis le Moyen Âge, de Chrétien de Troyes à René Barjavel en passant par le bien-aimé Alexandre Astier. Au départ personnage de chanson de geste, Robin des Bois a eu la vie longue grâce à Walter Scott et Alexandre Dumas. Dernier exemple, les métatextes plus ou moins réussis de Pride and Prejudice prospèrent grâce à la fidèle communauté des Janéites, comme Death Comes to Pemberley de P.D. James ou Pride and Prejudice and Zombies de Seth Graham-Smith.

De nos jours, les œuvres les plus plébiscitées ne sont plus seulement des textes mais également des films ou des séries : une analyse des statistiques des sites de fanfiction les plus fréquentés montre que le monde pottérien et tolkenien, la franchise Star Wars, les univers Marvel et D.C. dont font partie les Avengers, Doctor Who, Sherlock Holmes, Naruto, Hetalia – Axis Powers, Inuyasha, Bleach, Yu-Gi-Oh, Pokemon, Dragon Ball Z, Percy Jackson, les Hunger Games et Avatar, sont les univers suscitant le plus d’écritures. Il est intéressant de constater que ces univers sont pour la plupart issus d’un contexte linguistique et culturel anglophone, à l’exception des animes japonais, quoique ces derniers aient bénéficié d’une forte médiatisation à l’échelle internationale. De même, la majorité de ces références culturelles ont bénéficié d’une ou plusieurs adaptations à l’écran, et ont connu un grand succès en ce qui concerne leurs produits dérivés. Enfin, tous ces univers possèdent des communautés actives de fans, qui se rassemblent lors d’évènements dédiés : salon du livre, comic-con, conventions diverses, etc.

« C’est souvent pas fameux mais c’est rigolo »

… me révèle en substance Micheline, fidèle internaute dévoreuse de fanfics et fière de me montrer sa collection de mugs Naruto thermosensibles. On ne va pas se mentir, 90% des fanfics sont des récits médiocres d’un point de vue stylistique, grammatical, et narratif ; en effet, leur lourdeur n’est pas sans rappeler celle des paupières de Philippe Seguin. Des récits-fleuves composés de dizaines de chapitres, avec vingt fautes de frappe par ligne, et des lieux communs affligeants pour tout narrateur qui se respecte : orpheline en quête d’identité qui revendique des valeurs simples (mais qui étonnamment se révèle toujours la fille perdue d’un roi assassiné, et jamais la simple gamine de l’éboueur du village), amour impossible-et-pourtant-si-mais-pas-tout-de-suite, individu banal qui se révèle pourtant extraordinaire en faisant du rien, anachronisme culturel et langagier, etc.

Et pourtant, il y a de la sagesse dans les paroles de Micheline. D’abord, parce qu’en dépit de tous ses défauts, toute fanfic, aussi catastrophique soit-elle, a eu le courage d’être publiée et livré à la vindicte de la foule, foule d’autant plus cruelle qu’elle bénéficie de la protection des écrans interposés (la preuve, je suis en train de bitcher oklm). Ensuite, parce que la fanfiction possède trois caractéristiques au potentiel extraordinaire : l’explication, la variation, et la création :

  • l’explication d’abord : réaliser des préquels, des suites, des spin-offs[1]ou des biographies sur des personnages dont on ne sait rien et dont on voudrait tout savoir.
  • la variation : c’est le fameux « Et si … ? » qui fait appel à l’uchronie[2], au monde alternatif[3]. Vous aimez l’Amérique et les gros calibres ? Cette fanfic propose par exemple une rencontre inédite entre G.I.[4]et habitants de la Terre du Milieu.
  • la création : personnages inédits[5],crossover (monde croisé[6]), voyage temporel[7]. Parfois, la rencontre est à la limite du choc civilisationnel. Auriez-vous imaginé une scolarité à Poudlard en compagnie de princesses gitanes[8]? Amis des caravanes, soyez heureux, quelqu’un l’a fait pour vous.

Ces trois aspects essentiels de la fanfiction peuvent se révéler particulièrement satisfaisants à la fois pour l’auteur.ice de la fanfic et pour son lecteur. En effet, dans la mesure où le véritable auteur de l’univers de fiction ne veut ou ne peut pas livrer d’informations sur son personnage (sauf grosse surprise, Tolkien peut difficilement répondre aux FAQ de ses fans), ou encore dans le cas où le destin considéré comme injuste d’un personnage peut être de nouveau réécrit (c’est typique pour des anti-héros très appréciés comme Severus Rogue ou Boromir du Gondor par exemple), la fanfic apparaît comme un complément ou une réparation au récit originel. 

La fanfic, un truc de victime ? Que nenni.

La fanfiction souffre des mêmes préjugés que jadis le roman en son temps. Pourquoi ? Parce qu’elle ne possède ni théorisation, ni manifeste, ni institution officielle pour la défendre. Pour son plus grand bonheur, la fanfic se déploie dans un terrain de jeu aussi immense qu’il est sans limites : l’internet (non mais elle écrit « l’internet » comme les vieux lololol, pourquoi pas LE google tant qu’on y est). Tout comme le roman, la fanfiction est elle aussi un « genre bâtard[9] ». Elle n’impose aucune contrainte et accueille auteurs en herbe (majoritaires) et confirmés (plus rares). Pourquoi encore cette stigmatisation ? Parce que la fanfiction est écrite en majorité par des femmes, dont une bonne partie est jeune, anonyme et ne revendiquant pas un background académique ou éditorial. Or, ces attaques à l’époque moderne ne datent pas d’hier. Comme l’écrit Béatrice Slama, « Pour une femme, écrire a toujours été subversif : elle sort ainsi de la condition qui lui est faite et entre comme par effraction dans un domaine qui lui est interdit[10]. » Charlotte Smith, Eliza Parsons, Frances Burney, Ann Radcliffe ou encore Jane Austen ont pris cher dans l’Angleterre de la Régence, comme en témoignent les remarques acerbes du personnage de John Thorpe dans Northanger Abbey. Les femmes qui se targuent d’écrire de la fiction ou de publier dans la presse sont désignées sous le sobriquet de « bas bleu », c’est-à-dire des hommes manqués, dont l’absence de virilité empêche un talent véritable.  Le lectorat de la fanfiction est lui aussi sujet à moqueries : des femmes, de l’ado, du geek, bref toute une catégorie de population encore régulièrement moquée dans les médias mainstream sinon soumise à tout un paquet de préjugés. Bref, tout ce qui peut relever du chicklit (littérature pour filles) est dénigré.

Enfin, le sujet principal de ces fanfics écrites et lues par des filles, ce sont aussi des nanas, et ça, ça fait grincer des ratiches. Des femmes souvent guerrières, dotées de pouvoirs, ou bien timides comme un bernard-l’hermite mais qui ont toujours un quelque chose à sortir au moment voulu. Bref, ces nanas sont souvent intégrées à des scénarios qui ne prévoyaient aucune femme comme personnage-clé, car leurs auteurs masculins n’en avaient ressenti ni la nécessité ni l’envie (merci Arthur Conan Doyle). Ou alors, le personnage féminin était secondaire, kikinou à mort (coucou Arwen et Lúthienchez Tolkien) ou alors encore plus maléfique que Nadine Morano (coucou la Cagliostro de Maurice Leblanc).

En outre, contrairement au monde impitoyable de l’édition, le monde de la fanfiction apparaît non seulement comme un espace participatif (les lecteurs sont ainsi invités à voter pour leur chapitre préféré ou à donner leur avis sur un personnage) mais également collaboratif : il n’est pas rare par exemple de voir un récit illustré par un fanart(un montage ou une réalisation artistique d’un.e autre internaute) ou traduit par un autre auteur.ice afin de le faire découvrir aux membres de sa communauté linguistique. Des défis d’écriture sont régulièrement organisés entre auteurs mais aussi par les modérateurs des plate-formes : one-shot(histoire tenant en un seul chapitre), écritures thématiques selon le calendrier, contraintes diverses (drabbles, c’est-à-dire le fait de ne disposer que d’un certain nombre de mots), tout est fait pour mettre à l’épreuve la créativité des auteur.ice.s[11]. Tout à l’heure, j’évoquais non sans malice la qualité douteuse de nombreuses fanfics. Or, ne s’arrêter qu’aux maladresses, c’est manquer l’essence même du processus de la fanfiction : un espace d’apprentissage et de libre pratique, où la recherche de la performance n’est ni une obligation, ni un prisme de lecture. Nombre d’auteur.ice.s décident ainsi de conserver leurs premières fanfics ou de ne pas les réécrire afin de respecter cette posture d’apprenant.

 Du fantasme à gogo, mais pas que.

Alors que retrouve-t-on dans la fanfic ? Disons-le franchement, beaucoup de cul. Selon les récits et l’audace de l’auteur.ice, on navigue entre la collection Harlequin etun samedi soir chez Bukowski. Vous faisiez des blagues salaces à la cour de récré sur le trop grand intérêt que portait Severus pour le petit Harry en cours de potion, ou bien vous lanciez en pouffant un « Et si … ? » sur Edward Cullen et Jacob Black de Twilight ? Certains n’en sont pas restés au commentaire et en ont fait des histoires très complètes, avec force détails qu’il n’est pas bon de chuchoter auprès de toutes les oreilles.

Est-ce que c’est l’anonymat que fournit le web ? Le fait que sans déformation professionnelle, qu’elle soit universitaire ou éditoriale, l’auteur.ice n’ait pas de tabous ? L’absence de censure sur internet ? Quoi qu’il en soit, la trilogie d’Emmanuellepeut renfiler son slip en rougissant face aux ébats de Legolas et Gimli, car l’expression « Communauté de l’anneau » prend ici un sens radicalement différent que la pudeur nous empêche de développer plus avant. Deux types de romance caractérisent la plupart de ces récits : le het (histoire d’amour entre deux personnages de sexe et/ou d’espèce différente), et le slash (histoire d’amour entre deux personnages de même sexe et/ou d’espèce identique, qui regroupent les récits yaoi et yuri). Les couples les plus prisés possèdent même leur propre acronyme : Dramione (Drago-Hermione), Gimlas (Gimli-Legolas), Watlock (Watson-Sherlock), Narusasu (Naruto-Sasuke), etc. Bref, tout un programme. L’objectif érotique voire pornographique des récits est d’ailleurs souvent explicitement annoncé par des mots-clés signalant la sous-catégorie, ou un avertissement donné au préalable au lecteur. On retiendra notamment le registre guimauve, qui comme son nom l’indique est cucul-la-praline, et a contrario les styles limeet lemon, qui se veulent beaucoup plus crus. Pour ma part, je suis étonnée que dans une société occidentale hypersexualisée, la présence d’éléments érotiques dans les fanfics surprennent et choquent. Après tout, c’est de la fiction qui ne cherche ni à faire la leçon ni à revendiquer un mode de vie, n’en déplaise à tous les jurys bien établis qui ont récompensé des torchons réellement douteux comme ceux de Gabriel Matzneff[12]ou de Frédéric Mitterrand[13].

Par ailleurs, la fanfic c’est aussi une omniprésence du fantastique. En dépit du climat actuel pro-vegan, le monde de la fanction fait la part belle aux vampires, aux loups-garous, et de manière plus fantasy, aux dragons, aux elfes et aux créatures hybrides. Les récits ressuscitent tout un bestiaire à la fois populaire et mythologique, interrogeant de manière rafraîchissante notre rapport au mythe. Dans une société moderne faisant la promotion de la rationnalité et où la science est la nouvelle religion, il est en effet curieux de constater un engouement toujours intact pour le merveilleux. Enfin, la fanfiction utilise à outrance des procédés littéraires relevant du roman-feuilleton populaire, lui aussi considéré à son époque (le XIXème siècle) comme un sous-genre littéraire : l’epiphanic moment, la scène de reconnaissance, les péripéties à rallonge, le twist, etc. Par ailleurs, parce qu’il publie souvent sa fanfic chapitre par chapitre en prenant en compte l’attente de son audience, l’auteur(ice) de fanfic se rapproche en cela du feuilletoniste. Ainsi, en tant que réceptacle de fantasmes, de tabous mais aussi laboratoire d’idées faisant fi des conventions littéraires classiques, la fanfiction constitue de ce fait une catharsis mais également une tentative d’émancipation.

Entrer dans une fanfic, la consécration ultime

Parce que la fanfic est une création générationnelle et une réappropriation de symboles culturels populaires, elle peut faire intervenir des personnes bien réelles. Pour le meilleur et pour le pire, les popstars et les membres de boys’ bands nord-américains mais aussi coréens et japonais sont très présents dans le milieu de la fanfic anglo-saxonne. Depuis quelques années, les jeunes rappeurs sont également extrêmement plébiscités dans les publications francophones. Mon petit Nekfeu, sache que tu gardes rarement tes vêtements dans la grande majorité de ces textes. S’il peut être déconcertant de devenir un personnage de fiction sans l’avoir demandé et dans l’objectif de servir des intérêts plutôt coquinous, force est de constater que ces récits ont un succès fou : plusieurs millions de vues[14]pour les histoires d’amour tortueuses des membres de 1995, mais aussi d’Antoine Griezmann, Kylian Mbappé, et les stars de la k-pop. Dans une fanfic particulièrement élaborée car elle utilise le procédé de la mise en abyme[15], un paradoxe surgit : les rappeurs peuvent se permettre d'écrire sur des femmes fictives ou bien réelles, de détailler de manière plus ou moins fantasmée leur petit business intime, en revanche l'inverse n'est pas possible. On touche du doigt quelque chose de fondamentalement patriarcal ; comme si l'expression du fantasme, l'appropriation des pensées d’une personne ne sont possibles que pour les hommes sur le devant de la scène, et dès qu'une autre catégorie de population s'y met (femmes, ados, non-professionnels de l'écriture ou en tout cas ne se revendiquant pas comme tel), là ça coince.Enfin, tout comme les Beatles, Jim Morrisson ou le regretté Cloclo suscitaient des vagues émotionnelles sans précédent dans leur public (mouvements de foule, évanouissements de masse, harcèlement, suicides), la fanfic centrée sur un Nekfeu ou un Mbappé témoigne d’une sacralisation de leur personne, à la différence que le texte n’est jamais suivi d’un passage réel à l’acte. Ainsi, ces célébrités ne s’appartiennent plus, et l’engouement est tel que leur caractère, leurs actes relèvent désormais de la geste, c’est-à-dire ce qui mérite d’être raconté.

La fanfiction oui, le pognon non

Le grand danger pour la fanfiction, camarades lecteurs, c’est le capitalisme (*soudain, chœurs de l’Armée Rouge en fond sonore*). Outre l’utilisation de la fanfiction pour des visées promotionnelles[16], ces dernières années ont vu l’adaptation cinématographique à la sauce gringo de plusieurs fanfictions. Ce ne sont évidemment pas les récits les plus farfelus ou les plus audacieux qui ont été retenus. Les intrigues choisies reposent essentiellement sur la relation malsaine entre un pseudo-bad boy abusif et une greluche au charisme de coton-tige parce que soi-disant elle aurait lu trop de bouquins (allez dire ça à Emma Goldman tiens) : on pense notamment à 50 Shades of Grey (grandement influencé par Twilight) et After (inspiré par les membres de feu One Direction), qui pardonnent tout au personnage masculin du fait de son six-packs.

Comme l’expliquait récemment l’autrice Morgan Davies, « Fandom has always been a fundamentally anti-capitalistic endeavor… it’s the only place I know of where writing is a uniquely playful act. It’s about fans taking mainstream culture and redefining it and owning it in a creative but not monetary way. It’s inherently subversive. The idea that a huge corporation will be selling fanfiction and that the original creators would benefit monetarily from that is extremely disturbing to me[17]. » La fanfiction est par essence une écriture libre qui ne vise ni une reconnaissance officielle, ni une réussite matérielle. Nombre d’auteurs reconnus ont explicitement autorisé les fanfictions sur leurs œuvres, sans contrepartie financière, comme l’écrivaine de SF Ursula Le Guin ou la Canadienne Margaret Atwood. Aussi, les initiatives payantes telle que Kindle Worlds d’Amazon, sont plus qu’inquiétantes car elles visent une rentabilité à tout prix, au détriment de la créativité, comme par exemple l’interdiction des crossovers[18]. Pire encore, toutes les fanfics publiées via Kindle Worlds appartiennent alors à Warner Bros, qui est libre d’utiliser tout le contenu du récit sans pour autant en créditer le véritable auteur.

***

On peut adhérer, rire ou critiquer l’appropriation de canons littéraires ou cinématographiques et les bouleversements profonds qu’ils suscitent, que cela soit au niveau de la forme ou du contenu. Quoiqu’il en soit, la fanfiction permet d’entretenir des débats passionnants sur la place de l’imagination dans nos sociétés, le droit de création, et la frontière entre art et mimésis. Elle remet en cause ce qu’Emmanuel Bouju nomme « l’autorité-de-papier[19] ». La recherche universitaire commence d’ailleurs à s’emparer du sujet ; rien qu’en France, pas moins d’une trentaine de thèses s’intéresse désormais à la fanfiction. J’ignore absolument si la fanfiction sauvera le monde, mais une chose est sûre, elle le rend plus habitable. C’est pourquoi, en ces temps de confinement où peu d’alternatives existent face au discours hysterico-hydroalcolo-placement de produit de BFM TV et à la 3127rediffusion de Louis la Brocante (force à toi Loulou), quoi de mieux que de s’armer de Pepitos et de se plonger avec délices dans les méandres des aventures plus ou moins maladroites de vos personnages jadis vénérés ?

Notes de fin : 

[1]Par exemple, à travers La part de lumière avant l’ombre, U-Lilly s’intéresse plus particulièrement aux vies antérieures d’Itachi et de Shishui dans l’univers de Naruto. Source : https://www.wattpad.com/story/44907717-spin-off-itachi-shisui-la-part-de-lumière-avant

[2]La fanfic S’aimer / Sirmione de Lena Dumont explore la possibilité d’une vie pour le personnage de Sirius Black, disparu à l’origine dans le tome 5 d’Harry Potter (source : https://www.wattpad.com/story/135563280-s%27aimer-sirmione). Lyalaseverus2002 fait péter l’uchronie de partout en revisitant complètement les liens familiaux dans Nos âmes reliées (source : https://www.wattpad.com/story/177179787-nos-âme-relié)

[3]La transposition contemporaine d’Orgueil et Préjugés est un topos des réécritures austeniennes, comme en témoigne Orgueil et Préjugés au XXIème siècle de menthe24. Source : https://www.wattpad.com/story/87662864-orgueil-et-préjugés-au-xxieme-siècle 

[4]Tout est dans le titre : Débarquement américain en Terre du Milieu par Noilir. Source : https://www.fanfiction.net/s/9970085/1/Débarquement-américain-en-Terre-du-milieu Strider’Emiya a fait encore plus fort, réécrivant totalement l’histoire d’Arda en faisant intervenir des soldats de la guerre d’Indépendance dans Et pourtant il faut vivre. Source : https://www.fanfiction.net/s/8274747/1/Et-pourtant-il-faut-vivre

[5]Quelques exemples assez intéressants : dans l’univers tolkenien, la femme-dragon Leilith dans Némésis de L-Williams (Source : https://www.wattpad.com/story/67195410-némésis-fanfiction-lotr-hobbit-terminée) ou la fragile Niphredil dans La Malédiction du Dragonpar Melior Silverdjane (Source : https://www.fanfiction.net/s/10576667/1/La-malédiction-du-dragon)

[6]À ce jour, le meilleur exemple à mes yeux reste le crossover audacieux – car il se situe également dans une réalité alternative – entre Jane Eyre et Harry Potter dans Le Mal du Siècle d’Ilda. Outre les qualités d’écriture, la recherche historique extrêmement érudite confère au texte une légitimité et un sérieux aussi bien sur le fond que sur la forme. Source : https://www.hpfanfiction.org/fr/viewstory.php?sid=31478

[7]En 2013, Alohomora a publié une fanfic entre le préquel et le voyage temporel dans l’univers d’Harry Potter : Les Portes. Source : https://www.fanfiction.net/s/1278287/1/Les-Portes

[8]Voir à ce sujet La Reine du Peuple des Gitanspar Rowena d’Argent, publié en 2004. Source : https://www.fanfiction.net/s/1958672/1/la-Reine-du-Peuple-des-Gitans

[9]Marthe Robert, Roman des origines et origines du roman, Paris, Grasset, 1988.

[10]Béatrice Slama. « De la « littérature féminine » à « l'écrire-femme » : différence et institution » in Littérature, n°44, 1981 (numéro thématique : L'institution littéraire II), p. 51.

[11]Le site français hpfanfiction consacré au monde de J. K. Rowling est à ce titre un exemple réussi d’émulation collective à travers ses différents projets d’écriture : https://www.hpfanfiction.org/fr/

[12]À ce sujet, voir Nelly Wolf, « Le roman pédophile, Sur un roman de Gabriel Matzneff », in Proses du monde. Les enjeux sociaux des styles littéraires, Paris, P.U. du Septentrion, 2014. Source : https://www.fabula.org/atelier.php?Roman_pedophile

[13]À ce sujet, voir cet article dans Libération, « Mitterrand visé pour ses écrits sur le tourisme sexuel », 7 octobre 2009. Source : https://www.liberation.fr/france/2009/10/07/mitterrand-vise-pour-ses-ecrits-sur-le-tourisme-sexuel_586359

[14]On citera notamment le succès de la romance-fleuve C’était écrit par emma_storiez (5,2 millions de lectures pour 123 chapitres !). Source : https://www.wattpad.com/story/69654318-c%27était-écrit, Just A Stare de tanyaspain (86 chapitres, 2,7 millions de lectures). Source : https://www.wattpad.com/story/48439116-just-a-stare. Ou encore Mon âme // Nekfeu en 76 chapitres par cameronXqueen (2 millions de lectures). Source : https://www.wattpad.com/story/56967775-mon-âme-nekfeu-réecriture

[15]Il s’agit de Trouble de tanyaspain. Source : https://www.wattpad.com/story/88638621-trouble

 [16]Selon le projet Lumen mené depuis 2002 par le Berkman Klein Center de l’Université d’Harvard, et qui étudie les litiges sur les contenus en ligne, « Different companies have different methods in dealing with FanFic. Some see that FanFic could actually help boost their sales and so encourage the writing of FanFic. Other companies are presumably waiting for more business information and legal clarity before making a decision. » Source : https://www.lumendatabase.org/topics/3#QID302

[17]Gavia Baker-Whitelaw, « The problem with Amazon’s new fanfiction platform, Kindle Worlds», Daily Dot, 2 mars 2020. Source : https://www.dailydot.com/debug/kindle-words-amazon-fanfiction-problems/.Démmerdez-vous pour la traduction oh.

[18]Julianne Pepitone, « Amazon's "Kindle Worlds" lets fan fiction writers sell their stories », CNN Business, 23 mai 2013. Source : https://money.cnn.com/2013/05/23/technology/amazon-fan-fiction/index.html 

[19]Emmanuel Bouju, « Mal d’archive, bien du roman », in Fabula / Les colloques, Les écritures des archives : littérature, discipline littéraire et archives, 15 septembre 2019. Source : http://www.fabula.org/colloques/document6326.php

 © evo-les-biscoteaux © evo-les-biscoteaux


 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.