Bachar le Briscard (Foxy Bachar)

16 février 2017. Nous avons eu droit à une séquence mythique du journalisme de 25 min et 34 secondes. Les sbires de Bouygues et Lagardère ont très mollement tenté de tirer les vers du nez au douteux mais pugnace Bachar el-Assad depuis Damas.

16 février 2017. Nous avons eu droit à une séquence mythique du journalisme de 25 min et 34 secondes (1). Les sbires de Bouygues et Lagardère ont très mollement tenté de tirer les vers du nez au douteux mais pugnace Bachar el-Assad depuis Damas. Ce ne sont pas les éternelles petites phrases dont il faut faire un titre, comme le fait La Dépêche (2) ; il faut s’intéresser à la rhétorique évidemment ironique, par certains points parfaitement critiquable, mais néanmoins par moments trop pertinente de celui qui est toujours pour le moment – qu’on le veuille ou non – président de la Syrie.

L’ingérence est insupportable (et généralement illégitime), d’autant plus qu’elle provient de pays eux-mêmes fort loin de tout reproche. Outre l’accusation envers la France d’avoir sa part de responsabilité dans le soutien envers les combattants islamistes et leur armement (et par extension des attaques qu’elle subit sur son propre sol), la casserole du désastre français en Libye est d’ailleurs mentionnée. Bachar affirme ne rien attendre des élections présidentielles occidentales, récentes ou à venir, américaine ou française. Même si dans les faits il doit discrètement regarder les prognostics en replay, cette question est l’illustration même de notre égocentrisme. En outre, la rhétorique assadienne s’appuie sur le principe christique d’enlever la poutre que l’on a dans l’oeil avant d’aller faire du chichi avec la paille du voisin ; en ce sens, il est fortiche parce qu’il détourne l’attention et peut ainsi ne pas avoir à répondre / se confronter à son propre bilan.

Les actions dites terroristes sont plurielles et mouvantes ; on peut être d’accord ou non avec la conception du terrorisme selon Bachar el-Assad (en gros, prendre les armes dans son pays fait de toi automatiquement un terroriste, non pas un rebelle, un guérillero ou un chasseur de faisans). Cela dit, son rappel rapide mais clair de quelques mouvements existants sur son sol et ailleurs, souligne par contraste notre propre ignorance et tendance dangereuse à la systématisation et à l’unicité (type : le danger c’est Daech, le lieu d’où émane ce danger, c’est la Syrie > Raqqa) ; dangereuse car manquant de pertinence, et donc avec des répercussions sur les luttes en cours ou à venir. Enfin, et c’était prévisible, El-Assad se pose explicitement en combattant intransigeant du terrorisme et rempart à son expansion ; qu’on y croit ou non, il cherche à s’imposer comme partenaire incontournable et empêche ainsi son éviction de la scène internationale ; sa proposition pernicieuse de stabiliser la situation en Syrie afin de pouvoir rapatrier sa population éparpillée à travers le monde, risque de rencontrer un écho favorable parmi les gouvernements frileux niveau accueil et les mouvements anti-réfugiés.

La remise en cause une nouvelle fois d’institutions internationales de grande envergure, telle Amnesty International. Ok, il faudrait avoir sniffé un peu trop d’huile de jasmin pour croire que l’État syrien arrête et interroge en tout bien tout honneur, essuyez-vous les pieds avant d’entrer, home sweet home, des personnes uniquement coupables, fruit d’enquêtes minutieuses et impartiales. Non, les réfugiés syriens qui mettent leur vie en péril et celle de leurs enfants pour arriver sur les berges de pays inconnus, qui acceptent d’être parqués dans des camps, humiliés et maltraités, fuient tout autant Al Nosra que les soldats de l’armée syrienne, les prisons de sinistre renom et les bombardements (du gouvernement syrien, mais aussi russes, ou de la coalition internationale). Cependant, le malicieux Bachar remet en cause sa neutralité, et réfute les « allégations ». Que dit le rapport sur la prison de Saydnaya ? Si l’introduction souligne que l’enquête s’appuie sur 84 témoins (gardiens, docteurs, juristes, anciens prisonniers, familles de détenus, et ce n’est pas rien), il est vrai que les accusations d’A.I. manquent de sources concrètes autres que la parole (documents, photos, noms). Voici l’extrait critiqué :

« On the basis of evidence from people who worked within the prison authorities at Saydnaya and witness testimony from detainees, Amnesty International estimates that between 5,000 and 13,000 people were extrajudicially executed at Saydnaya between September 2011 and December 2015. Amnesty International does not have evidence of executions after December 2015. » (3)

Par ailleurs, toujours dans le même rapport, l’accusation de participation du Grand Mufti (Ahmad Badreddin Hassoun) ne m’est pas tout à fait claire :

« This judgement is signed by the head of the Military Field Court and a representative of the security forces, usually from Military Intelligence. The judge who tried the detainee at the Military Field Court, referred to as the Military Prosecutor, also signs and then approves this sentence. The judgement is sent by military post to the Grand Mufti of Syria and to either the Minister of Defence or the Chief of Staff of the Army, who are deputized to sign for Syrian President Bashar al-Assad and who specify the date of the execution. » (4)

Certes, il est un supporter du gouvernement syrien (cet entretien assez récent avec la presse irlandaise le prouve). Bachar el-Assad affirme que l’État syrien est laïque, ce qui invalide l’accusation de participation de l’autorité religieuse dans le système judiciaire. Renseignement pris, la Constitution de 1973 aussi bien que la nouvelle de 2012 indiquent que la jurisprudence de l’Islam constitue une source majeure de la législation du pays :

« Article 3. The religion of the President of the Republic is Islam; Islamic jurisprudence shall be a major source of legislation; The State shall respect all religions, and ensure the freedom to perform all the rituals that do not prejudice public order; The personal status of religious communities shall be protected and respected. » (5).

Acceptation et protection des autres cultes, oui, mais l’affirmation stricte d’une séparation du religieux et du politique n’est pas évidente. Que faut-il comprendre ? Encore un autre doute : chez les Sunnites (et la Syrie ayant une majorité musulmane sunnite justement), le Grand Mufti incarne la plus haute autorité religieuse, et fait office de conseiller aussi bien sur les questions spirituelles que sur la loi islamique ; par conséquent, participe-t-il au système judiciaire ? Mais, Bachar el-Assad étant de confession alaouite, que vaut l’implication du Grand Mufti de Syrie dans les faits ? Si un(e) spécialiste de la loi islamique ou un(e) juriste branché sunnisme passe par là et a la réponse, qu’il ou elle n’hésite pas. Navré de la digression, mais cette question me paraît essentielle : elle constituerait alors une clé de lecture du conflit actuel. Les oppositions au gouvernement assadien ne seraient pas seulement d’ordre politique ou social ; les critiques seraient également (voire essentiellement) religieuses, puisqu’une mouvance se servirait de la loi islamique pour régner et imposer ses décisions ; ceci expliquerait l’implication d’idéologies religieuses prônant également l’utilisation de la violence comme arme de répression.

Ainsi, non seulement les pays hors Union européenne, hors copains des États-Unis et tiers-mondistes se retrouveront d’accord avec Bachar sur de nombreux points, puisque celui-ci s’en donne à coeur joie en ce qui concerne les pires travers des politiques européens / occidentaux. Ce qui soit dit en passant, ne va certainement pas aider à une harmonisation dans les relations internationales. En outre, et c’est là le plus gênant, cet entretien, au lieu de le faire s’étouffer de honte le président dans son fetté (6), met nombre de dirigeants face à leurs contradictions vraiment pas très propres.

Untitled, 2016 © Joe Webb Untitled, 2016 © Joe Webb

 

[English translation here]

 

(1) AFIN DE LIRE CET ARTICLE DANS DE BONNES CONDITIONS, IL EST RECOMMANDÉ D’AVOIR ÉCOUTÉ AU MOINS UNE FOIS L’ENTRETIEN, ICI REPRODUIT DANS SON INTÉGRALITÉ : HTTP://WWW.EUROPE1.FR/EMISSIONS/LINTERVIEW-POLITIQUE-DE-8H20/LINTERVIEW-INTEGRAL-DE-BACHAR-AL-ASSAD-2979440

(2) HTTP://WWW.LADEPECHE.FR/ARTICLE/2017/02/16/2518524-QUAND-BACHAR-AL-ASSAD-IRONISE-POPULARITE-FRANCOIS-HOLLANDE.HTML

(3)HTTPS://WWW.AMNESTY.BE/IMG/PDF/HUMAN_SLAUGHTERHOUSE_REPORT.PDF P.6 ; NOUS TENONS À PRÉCISER QUE L’ON COMPREND QUE DANS UNE SITUATION AUSSI EXTRÊME ET CHAOTIQUE QUE LA GUERRE, LE RELEVÉ D’INFORMATIONS EST CARRÉMENT COMPLIQUÉ, MAIS QUE L’ABSENCE DE PREUVES SERT À LA RHÉTORIQUE ASSADIENNE.

(4) IBID., P.19.

(5) HTTP://WWW.REFWORLD.ORG/DOCID/5100F02A2.HTML#CHAPTER 1

(6) HTTP://WWW.MARMITON.ORG/RECETTES/RECETTE_FATTEH-AUX-POIS-CHICHE_94224.ASPX

(7) OUI C’EST BEYROUTH, ET NON PAS UNE VILLE SYRIENNE, CELA DIT L’EXCELLENCE DU TRAVAIL DE JOE WEBB ET SON CARACTÈRE UNIVERSALISTE MÉRITENT AMPLEMENT LEUR PLACE ICI.

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