De Tlatelolco à Ayotzinapa, rétrospective (De Tlatelolco a Ayotzinapa, retrospectiva)

2 octobre 1968 : le Mexique connaît son Tian’anmen / printemps de Prague / Kent State shootings.

 

Tlatelolco, Place des Trois Cultures (qui tire son nom de la triple identité mexicaine : pré-hispanique, espagnole et métissée), 2016. © (moi-même) Tlatelolco, Place des Trois Cultures (qui tire son nom de la triple identité mexicaine : pré-hispanique, espagnole et métissée), 2016. © (moi-même)

 

Aah les années 60, la coupe au bol des Beatles, les jupes à volant et les mouvements populaires. En ce qui concerne ces derniers, peu de pays échappent à la règle.

2 octobre 1968 : le Mexique connaît son Tian’anmen / printemps de Prague / Kent State shootings.

Dans le quartier de Tlatelolco, au nord de la capitale, un nombre indéterminé d’étudiants sont exécutés par la police et l’armée (1), apex sanglant des revendications universitaires et populaires de la population.

Ironie du sort : 40 000 Aztèques, guerriers et civils, y avaient déjà jadis été massacrés par les hommes de Hernán Cortez en 1521.

Ce second dénouement tragique de 1968 est l’illustration que la violence a été parfaitement calculée et désirée par le gouvernement de Gustavo Diaz Ordaz (2). Toutefois, son image de pater familia aimant mais surtout autoritaire en prend un sacré coup, et conduit à un changement de pouvoir, à savoir la main-mise du PAN sur le pays (3), et ce jusqu’à l’élection de Peña Nieto (PRI) en 2012.

À l’heure actuelle, il n’est toujours pas possible (voulu ?) de déterminer le nombre exact de morts, de blessés mais aussi de « disparus ». Le procès intenté en 2002 pour génocide envers l’ancien ministre de l’Intérieur de l’époque puis Président de la République Luis Alvarez, également responsable du massacre étudiant El Halconazoen 1971, a abouti à un non-lieu. Echeverría a notamment refusé durant l’audience de donner suite aux quelques 200 questions du tribunal spécial, invoquant son droit de non-réponse trololololol (4).

26 septembre 2014 : 43 étudiants de la Escuela Normal Rural de Ayotzinapa, établissement autogéré et ouvert aux plus pauvres pour la formation d’instituteurs, se volatilisent dans la ville d’Iguala, tandis que 7 autres sont tués, dont un à bout portant, par la police municipale. Les étudiants étaient venus réquisitionner des bus - conception communautaire des biens oblige - afin de se rendre aux commémorations de … Tlatelolco.

L’affaire provoque une indignation générale dans le pays. Sous la pression populaire, une enquête officielle est ouverte, puis, lorsque celle-ci est reconnue montée de toute pièce, une commission internationale indépendante est nommée. Le maire d’Iguala et sa femme, parente des Guerreros Unidos, un cartel local, s’enfuient, puis sont arrêtés, de même qu’une vingtaine de policiers.

Depuis, plusieurs fosses communes ont été découvertes, sans que jamais les restes ne puissent identifier formellement les 43 disparus. Un rapport gigantesque a été rédigé, sans qu’aucun responsable concret ne soit désigné. 

Les Mexicains eux, n’oublient pas.

Car contrairement aux idées reçues (sombrero + sieste sous cactus), les Mexicains forment un peuple lucide et contestataire ; les manifestations sont chose courantes. La plus célèbre université du pays, la UNAM (Universidad Autonoma de México), est un haut lieu d’expériences communautaires et alternatives, régulièrement envahies par la police afin de frapper - au sens littéral du terme - les esprits indignés. Le ColMex (Colegio de México) possède ses propres éditions, d’excellente qualité, et ses conférences traitent de sujets particulièrement sensibles (les mouvements zapatistes ou l’identité indigène par exemple). L’ex mais non moins mystérieux commandant Marcos lui-même serait issu d’une université publique du pays.

Les actions populaires ne sont pas non plus en reste. N’oublions pas que le déclenchement de la Révolution de 1910 est du au soulèvement de paysans réduits à un quasi-état de servage. Le socialisme populaire mexicain est une doctrine dure, aussi dure que les circonstances qui ont contribué à son développement : elle peut aller jusqu’à prôner l’action directe, sinon la violence.

Les mouvements étudiants, parce que justement issus de l’université et des BU, s’appuient davantage sur une conception plus philosophique, celle du contrat social, c’est-à-dire, le droit de sanctionner son gouvernement en cas de non respect du bien-être d’un peuple qu’il est censé protéger (5).

Le Chiapas et ses guérilleros-poètes cagoulés, est le plus célèbre des territoires en lutte. Mais on trouve également l’État de Guerrero, où se situe notamment le fameuxpueblito d’Ayotzinapa ; Guerrero a régulièrement fait parler de lui pour ses soulèvements populaires (Alianza Civiza Guerrerense, Acción Civica Guerrerense …), mais aussi pour les sévères répressions qui se sont ensuivies, tout comme au nord avec le Chihuahua (Movimiento de Acción Revolucionario). Récemment encore, l’État de Oaxaca, et en particulier sa capitale du même nom, dans le centre du pays, a connu une grève mémorable du corps enseignant, avec occupation des places publiques et affrontements avec les forces de l’ordre.

Qu’observe t-on de commun entre ces évènements, en particulier entre Tlatelolco et Ayotzinapa ?

- l’intervention systématique de l’armée dans le processus de répression.

- la campagne de dégradation du protestataire : avant le massacre de Tlatelolco, 80% de la population était convaincue que les mouvements étudiants étaient une conspiration de l’extérieur (États-Unis, URSS, et même l’Opus Dei !) (6). Les étudiants d’Ayotzinapa ont été décrits comme des anarchistes (7), voleurs des biens publics.

- l’absence de commémoration officielle : Tlatelolco, Ayotzinapa et cie sont célébrés chaque année, mais uniquement de manière individuelle par le corps citoyen, à travers des marches, des minutes de silence, et des offrandes.

- la lenteur judiciaire et administrative ; les familles de l’État de Guerrero en sont réduites à fouiller elles-mêmes la terre, au hasard, dans l’espoir fou de rencontrer les fosses communes où sont enterrés les manifestants assassinés (8).

- la collusion d’intérêts : Gustavo Diaz Ordaz a voulu que Tlatelolco incarne une démonstration de force et de stabilité du pouvoir durant les Jeux Olympiques de 1968 ; Ayotzinapa se situe à peu de kilomètres de mines d’or, dont les bénéfices juteux sont convoités aussi bien par les cartels que par le gouvernement local.

Pour Peña Nieto, reconnaître Tlatelolco, ce serait admettre Aytozinapa (ndlr : ça marche aussi dans l’autre sens). Or, condamner les crimes d’autrui, c’est déjà tenter de s’en distinguer. Se taire, et pire encore laisser faire, sinon les approuver, c’est tuer une deuxième fois.

 

NOTA BENE : EN COMPLÉMENT DE LECTURE,  L’EXCELLENT ARTICLE DE MARCO APPEL (PROCESO), LEQUEL, À TRAVERS L’ANALYSE DU DOCUMENTAIRE HOLLANDAIS GUSTAVO DÍAZ ORDAZ : TODO TIENE UN LÍMITE, DÉNONCE LA “TYRANNIE INVISIBLE” AU MEXIQUE.


 (1) En ce qui nous concerne, nous retenons le chiffre du poète Octavio Paz dans son essai Posdata (1970) : 250 morts.

(2) Partido Revolucionario Institucional (PRI), fondé en 1929, supposé de gauche.

(3) Partido Accion Nacional (PAN), fondé en 1939, chrétien-centriste.

(4) Impávido, Echeverría escuchó las acusaciones sobre el 68″ , Jésus Aranda et Blanche PetrichLa Jornada, 3 juillet 2002.

(5) Cette idée est également très forte chez les zapatistes, mais développée plus avant : ici c’est à l’individu de se réapproprier le pouvoir, mais à l’échelle de sa communauté.

(6) « Lecciones del 68. Por qué no se olvida el 2 de octobre ? » exposition temporaire du Musée de la Mémoire et de la Tolérance, 26 septembre - 2 décembre 2015, México DF.

(7) De même que communiste ou même socialiste sont des insultes courantes aux E.U., être anar au Mexique, c’est pas folichon.

(8) Projet photographique « Tierraconmovida : Te buscaré hasta encontrarte » de François Pesant.

 

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