La Bolivie ne sort pas d’un coup d’état...

Installé en Bolivie depuis septembre 2003 et marié à une bolivienne, j'ai écrit ce texte à l'origine en réponse aux questions ou inquiétudes de mes proches concernant la situation actuelle et le coup d’état dénoncé par Evo Morales. Je ne prétends pas avoir été exhaustif mais ai tenté d'être le plus factuel ou équilibré possible.

La Bolivie ne sort pas d’un coup d’état...  

(pas plus que de 14 ans de dictature mais ce sera pour un autre jour!)

 

Le contexte « constitutionnel »

Lors du premier mandat d’Evo Morales (2006-2009) une nouvelle constitution est adoptée qui interdit à un président plus de 2 mandats consécutifs.

L’opposition politique bolivienne qui n’a jamais accepté l’élection de Morales entame alors un « débat » (dépassant largement le cadre démocratique) pour faire valoir que ce 1er mandat doit être pris en compte. Le MAS  rétorque que la nouvelle constitution étant postérieure à l’élection, elle ne doit s’appliquer qu’à compter des élections suivantes.  Face aux troubles persistants et affrontements qui s’ensuivent, Evo Morales finit par déclarer publiquement que ce 1er mandat sera comptabilisé.

En 2009, il est réélu avec 64% des voix au 1er tour.

A la fin de ce second mandat, Evo Morales  fait valoir que la « promesse » de comptabiliser le 1er avait été « tactique » pour mettre fin aux troubles mais reprend l’argument de la postériorité des nouvelles règles pour justifier une nouvelle candidature. Le Tribunal Constitutionnel (dominé par le MAS) lui donne raison et valide sa candidature.

Il est réélu en 2014 avec 63% des voix.

En 2016, Evo Morales sollicite la modification de la Constitution par voie référendaire pour permettre une nouvelle candidature en 2019.

Le 21/02/2016, il perd ce référendum par 53% des voix.

Il décide de se présenter quand même et en 2018 le Tribunal Constitutionnel (dominé par le MAS)  le lui permet arguant que c’est son « droit humain » de se présenter.

 

Le « bilan » de Morales

Le bilan (politique, économique, symbolique, etc…) des quasi 14 années passées au pouvoir n’intervient pas directement dans la situation actuelle !!! Il me semble largement positif mais n’est pas au cœur du problème actuel. Je pense sincèrement que si Evo avait accepté le résultat du référendum et adoubé un nouveau candidat, le MAS aurait remporté les élections, sans grande difficulté de surcroît….  Pour rappel, il gagne en 2014 avec 63% des voix et perd le référendum en 2016 avec 53% de « non » sans que la situation de la Bolivie ait particulièrement changé entre les 2 dates.

 

Le contexte « électoral »

Face à cette situation, la candidature d’Evo Morales aux élections présidentielles du 20/10/2019 apparaît doublement illégitime aux yeux de l’opposition et d’une large frange de la population.

Le soir de l’élection, les résultats après décompte de 83,76 % des voix selon le système de décompte rapide utilisé (TREP) donnent 45,28% des voix à Evo Morales et 38,16% au second Carlos Mesa, soit un écart de 7,12%.

Selon la constitution bolivienne, un candidat est déclaré vainqueur au 1er tour s’il comptabilise plus de 50% des voix ou plus de 10% d’avance sur le second candidat.

Au vu de ces résultats provisoires, Carlos Mesa fait une déclaration saluant sa présence au 2nd tour. Evo Morales quant à lui se déclare vainqueur pour la 4ème fois consécutive, ne mentionne en aucun cas un second tour et se dit confiant quant au fait que le vote rural (censément plus long à être comptabilisé) lui apportera les votes manquants pour atteindre un écart de 10%.

 

Problème : à 19h40 le système de décompte rapide (TREP) cesse d´être actualisé et aucune nouvelle information n’est donnée jusqu’au lundi après-midi (21/10/2019) soit plus de 18h plus tard

Et là, surprise !!! Après décompte de 95,63% des suffrages, la différence entre les 2 candidats est désormais de 10.11% (46.85% contre 36.74%), ce qui signifie une victoire pour Evo Morales dès le 1er tour… Résultat confirmé officiellement par le Tribunal Suprême Electoral (dominé par le MAS) le jeudi 24/10/2019 après décompte de la totalité des suffrages.

 

Le déroulement de la crise

Aussitôt l’opposition dénonce une fraude et le gouvernement commence à parler de tentative de coup d’état, de non respect du vote, de mauvais perdants….

L’OEA (Organisation des Etats Américains) qui dispose d’une mission d’observation sur place exprime pour sa part dans un communiqué officiel « sa profonde préoccupation et surprise quant au changement drastique et difficile à justifier de la tendance des résultats préliminaires connus après la clôture des urnes ». En raison de ce «changement inexplicable de tendance qui modifie drastiquement le cours des élections et génère une perte de confiance dans le processus électoral », l’OEA recommande l’organisation d’un second tour. Le 24/10/2019, l’Union Européenne se range à l’avis de l’OEA à travers un communiqué qui indique que «la meilleure option serait un second tour pour restaurer la confiance et assurer le respect total à l’élection démocratique du peuple bolivien ».

Face à cette contestation grandissante, le gouvernement sollicite le 22/10/2019 à l’OEA un audit du processus électoral. Celle-ci accepte à condition que celui-ci ait un caractère contraignant. L’audit débute le 1er novembre, pour une durée estimée à 14 jours. A cette occasion, Evo Morales déclare qu’il organisera un second tour si l’audit détecte une fraude (sic).

Blocages citoyens, manifestations se succèdent au milieu des atermoiements de l’opposition qui va successivement demander un 2nd tour, puis l’annulation des élections (tout en refusant l’audit au motif qu’il aurait été mis en place entre le gouvernement et l’OEA sans la présence de l’opposition..) puis la démission du président… De son côté, le gouvernement et le MAS s’obstine à dénoncer une tentative de coup d’état, le respect des résultats et la prééminence suprême de la constitution (celle là même qui interdit plus de 2 mandats successifs ? oui…).

Au cours des 3 semaines du conflit, plusieurs morts sont à déplorer au cours d’affrontements entre partisans des 2 camps. Emerge aussi comme opposant au président le plus virulent (et médiatique...) la figure de Luis Fernando Camacho, président du Comité Civique de Santa Cruz et entrepreneur d’extrême droite, ultra catholique, sorte de Bolsonaro bolivien. Son insistance très médiatisée à vouloir remettre en mains propres un brouillon de lettre de démission au président va faire la une des JT pendant plusieurs jours. En effet, il se retrouve plusieurs fois bloqué par des sympathisants du MAS à l’aéroport de El Alto et obligé de repartir à Santa Cruz. Il peut enfin « débarquer » à La Paz le 6 novembre.

 

Petit rappel historique : Octubre negro de 2003

Pour mieux comprendre le dénouement provisoire de la crise, il faut se souvenir qu’en 2003, la décision très controversée du président de l’époque (Sanchez de Losada) d’exporter le gaz bolivien aux USA à travers le Chili avait provoqué d’énormes protestations et manifestations peu à peu réprimées dans le sang par l’armée. 63 personnes au moins sont mortes lors de cette crise qui avait provoqué le départ du président. En 2009, un procès a eu lieu qui a abouti à la condamnation de 5 responsables du haut commandement militaire à des peines de 10 à 15 ans de prison.         

 

Le dénouement (provisoire) de la crise

Alors que l’on craint une évolution à la « Maduro » de la situation, un coup de théâtre a lieu le vendredi 8 Novembre. Les forces de police de plusieurs villes de Bolivie (Santa Cruz, Sucre, Cochabamba en premier lieu) se mutinent. Elles déclarent ne pas vouloir tirer sur la foule ou affronter le peuple et décident donc de se replier dans leurs casernes. Ce retrait s’effectue souvent au milieu de groupes de manifestants en liesse.

Le samedi 9 novembre, Evo Morales invite les 3 partis arrivés en tête derrière le MAS à une table de dialogue. 2 refusent, le 3ème pose des conditions irréalisables.

Ce même samedi 9 Novembre, le Gal Kaliman, commandant en chef de l’armée bolivienne et considéré comme proche du MAS, déclare que les forces armées n’affronteront jamais le peuple.

Dans la nuit du 9 au 10 Novembre, le rapport préliminaire de l’audit de l’OEA confirme l’existence d’une fraude au cours de l’élection d’Octobre.

A la suite de ce rapport, Evo fait une déclaration le 10 novembre au matin annonçant de nouvelles élections et la formation d’un nouveau Tribunal Suprême Electoral.

L’opposition refuse et réclame sa démission, arguant que les autorités responsables des élections frauduleuses ne peuvent organiser les nouvelles élections. Les manifestations redoublent d’intensité… Les démissions de ministres, maires et députés se succèdent… Les agressions et actes de vandalisme à l’encontre des représentants de « l’officialisme » aussi… (Notamment l’incendie de la maison du président de l’Assemblée Nationale, Victor Bordas, qui démissionne dans la foulée.)     

A ce moment là… Le Gal Kaliman, commandant en chef de l’armée bolivienne et le Gal Calderon, commandant de la police bolivienne, « suggèrent au président de renoncer à son mandat pour permettre la pacification et la stabilité du pays. »

A 16h, ce même jour…  Evo et son vice-président Alvaro Garcia Linera annoncent leur démission pour préserver la paix du pays et dénoncent le coup d’état dont ils sont victimes. Accompagnés de Gabriela Montaño, ministre de la santé (et pourfendeuse en chef, dans les médias, du coup d’état pendant 3 semaines) ils s’envolent pour le Chapare (région d’origine d’Evo) à bord de l’avion présidentiel.

De 16h à 20h, ce même jour… Des scènes de liesse et de fête éclatent dans « tout » le pays… dans le centre de la plupart des villes du pays…. Les démissions continuent de se multiplier, notamment Adriana Salvatierra, présidente du Sénat et successeur constitutionnelle des président et vice-président démissionnaires.  Luis Fernando Camacho, l’humaniste déjà mentionné, pénètre dans le palais présidentiel sous l’œil des médias présents en masse.  Agenouillé devant la bible posée sur le drapeau il se félicite d’avoir ramené la bible au sein du palais…  

A partir de 19-20h, ce même jour…  les journaux télévisés qui se joignaient joyeusement à la célébration du retour de la démocratie et de la fin de la dictature (leitmotiv de l’opposition) commencent à mentionner des manifestations de mécontentement de la part des sympathisants du MAS, des débuts d’émeutes, de l’arrivée de hordes armées et vindicatives depuis El Alto et autres communautés périphériques….

Petit rappel contextuel : depuis vendredi soir, les forces de police sont repliées dans leurs casernes… les forces armées sont elles aussi dans leurs casernes. Le président, le vice-président, la présidente du Sénat, le président de l’Assemblée ont démissionné. De même que tout un tas d’autres ministres et autorités … Vacance de pouvoirs ?? Non !! ou si peu……    

 

La nuit du 10 au 11 novembre ou le règne du chaos et de la psychose.

Pas de forces armées. Pas de police. Pas d’autorités légales. Plein de réseaux sociaux. Plein de journaux «d’information » en continu. La recette idéale…

« Emeutes », vandalisme, incendies de biens publics (64 bus municipaux brûlés à La Paz, plusieurs commissariats incendiés dans tous le pays) et privés (la maison du recteur de l’université publique de La Paz et figure intellectuelle notable de l’opposition a brûlé entièrement), affrontements entre groupes non identifiés, explosions de dynamite, etc… se sont succédés toute la nuit. Et en plus de ces désastres réels, des tonnes et des tonnes de fausses rumeurs, informations contradictoires relayées, amplifiées par les réseaux sociaux. Difficile de croire que quiconque ait dormi plus de quelques heures cette nuit là. Moi, personnellement j’ai dormi avec un marteau sur ma table de nuit. Moi-je avec mes petits bras musclés et mon marteau… 

 

Le jour d’après le dénouement (provisoire) de la crise (durable)

C’est une figure de style journalistique commune mais bon… Tout le monde émerge hébété…  allume sa télé en consultant son portable… et constate le « spectacle »…

Le Mexique annonce alors officiellement avoir accordé l’asile politique à Evo Morales en raison du danger pesant sur sa vie. Des ministres et autorités se cachent ou se réfugient dans des ambassades amies.

Jeanine Añez, obscure membre de l’opposition, très à droite et seconde vice-présidente du Sénat, annonce que la présidence intérimaire de la nation lui échoit par ordre constitutionnel en raison des démissions constatées. Les médias confirment (mollement au début). Elle appelle les forces de l’ordre à reprendre leurs fonctions pour assurer l’ordre et la sécurité, ce qu’elles font difficilement. La psychose continue.

Au cours de l’après-midi, un représentant des forces de l’ordre appelle l’armée à l’aide car « les policiers sont épuisés après 3 semaines de manifestations et risquent d’être débordés ». La potentielle présidente intérimaire en fait de même un peu plus tard. Vers 22h, une déclaration du Gal Kaliman indique que les forces armées vont coordonner leurs efforts avec la police pour rétablir l’ordre public. Dans les minutes qui suivent les soldats sont dans les rues et 2 avions de chasse survolent La Paz. De nombreux affrontements, pillages et autres calamités émaillent la nuit qui s’ensuit. D’une intensité moindre que celles de la nuit précédente, certes…

 

Le jour d’encore après le dénouement (provisoire) de la crise (durable)

L’avion militaire mexicain qui est allé chercher Evo, Garcia Linera et Montaño dans le Chapare atterrit au Mexique après un long périple. 1ère conférence de presse d’Evo qui remercie le Mexique de lui avoir sauvé la vie. Il dénonce le coup d’état et promet que la lutte continue….

Assemblée extraordinaire de l’OEA pendant laquelle le secrétaire général de l’organisation parle d’auto-coup d’état réalisé par Evo lors de ces élections marquées par une fraude généralisée.

Malgré l’absence de quorum à l’assemblée, Jeanine Añez est désignée officiellement présidente intérimaire de Bolivie. Elle fait son entrée au palais présidentiel en brandissant une énorme bible et en remerciant Dieu d’avoir ramené la démocratie en Bolivie… L’ambiance de chasse aux sorcières en direction des anciennes autorités du MAS se poursuit… alimentée par le discours récurrent de l’ex-opposition qui célèbre la fin de 14 ans de dictature…

 

Conclusion (provisoire)

Quelle était la question au fait ??? Ah oui, le coup d’état…

Non ce ne fut pas un coup d’état, non…

Un soulèvement populaire ? sans doute…

Spontané ? euh….

Evo lâché par la police et l’armée ? sans aucun doute (au-delà des questions d’opinion politique des hauts commandements, n’oublions pas le précédent 2003 qui les a sans doute pas mal vacciné) 

Añez et Camacho sont effrayants ? très…

Les USA se réjouissent ? oui…

Demain ? je suis nul en pronostics mais ça sent mauvais… Allez trouver quelqu’un capable de « réconcilier » le pays après ça…

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