Ex-militantes de Femmes en lutte 93
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Billet de blog 2 août 2022

Suite à l'enquête sur Samir du Comité Adama : aller au-delà des pleurs et de la colère

Le 25 juillet 2022, Mediapart a publié une enquête de Estelle Ndjandjo et David Perrotin « Le comité pour Adama Traoré a couvert les violences sexistes de l’un de ses membres ». Femmes en lutte 93 est dissous depuis février 2022, mais en tant qu'ex-militantes racisées de ce collectif, nous souhaitions réagir et partager nos analyses.

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Le 25 juillet 2022, Mediapart publie une enquête de Estelle Ndjandjo et David Perrotin “Le comité pour Adama Traoré a couvert les violences sexistes de l’un de ses membres”.  Des ex-militantes racisées de Femmes en lutte 93 présentent ici leurs positions et analyses. 

Aux femmes qui témoignent et leurs soutiens 

Nous réaffirmons notre solidarité encore et toujours avec Massica et Line. On espère enfin pour vous la paix, pour avancer dans vos vies individuelles et militantes. Nous vous souhaitons le meilleur, la reconstruction individuelle, qui va prendre du temps encore. Vous étiez militantes avant Samir et vous l’ êtes encore, malgré le poids de cette histoire.Prenez soin de vous.

Force aussi à Sarah et Hanane, qui ont été personnellement victimes de menaces depuis des années. Car les soutiens deviennent aussi la cible des agresseurs et leurs défenseurs.

Vous vous êtes battues pour nous toutes, sans compromis, malgré la peur. Car vous êtes des militantes avant tout.

Nous sommes attristées et consternées par les réponses du comité

Depuis notre alerte en 2018 avec le texte de Massica, leur ligne politique n'a pas évolué.

Nous savons aussi que les positionnements du Comité renvoient à des conceptions politiques largement présentes dans l’ensemble de la société.Cela va au-delà du milieu militant. Mais il est de notre devoir politique de s’emparer de ce chantier, pour ne plus jamais revivre cette situation.

  • Assa Traoré renvoie les victimes à la plainte sans tenir compte de la violence systémique vécue par les femmes osant porter plainte, est insuffisant. 90 % des plaintes sont classées sans suite. La police est dangereuse pour les hommes qui subissent le racisme :  elle l'est doublement pour les femmes qui vivent des violences sexistes et sexuelles jusque dans les commissariats. 
  • La gestion des violences sexistes et/ou sexuelles des militants ne peut être renvoyée à l'action individuelle des militantes, en les poussant à la plainte ou à partir. C'est une responsabilité politique collective.Il est temps de comprendre que au-delà de l’agression, la réhabilitation de Samir ou de tout agresseur, est une violence supplémentaire pour les victimes. Les femmes sont abandonnées de toute part, les trahisons personnelles et politiques s’enchaînent. Le traumatisme de l’agression est multiplié par cette fabrique de l’impunité. Comme a écrit Massica en 2018 : C’est en fait nous abandonner et tolérer l’agression. Cette impunité est pire que l’agression elle-même.”
  • Samir était un membre actif du Comité Adama et pas un “proche” ou un “ami”. Toutes ces années, il a été réhabilité, présent politiquement et médiatiquement en permanence. Les victimes et leurs soutiens devaient se cacher, fuir des espaces militants, faire des calculs pour ne pas le croiser en manif ou ailleurs. Ce n’est pas seulement un choix amical ou du coeur. Derrière, le message est clair : l’expérience de Samir vaudra toujours plus que ces femmes qu’il a violentées. 
  • Contrairement à ce que dit Youcef Brakni dans ses réponses aux journalistes : non, ce n'est jamais "facile" pour des victimes et leurs soutiens de parler des violences vécues. En plus du traumatisme des violences, les femmes doivent prouver leur innocence et leurs bonnes intentions. Elles doivent répéter, prouver, éprouver encore…pendant que l’agresseur dort tranquille. 
  • On ne réagit même pas au fait qu'il estime être lui-même “une victime de Samir”…
  • Ce n’est pas de la "concurrence militante" donc comme il ose le dire.  Mais deux lignes politiques différentes sur les violences de genre qui se sont exprimées dans l'article. Une ligne qui assume que ce n'est pas une priorité face aux violences d' Etat. Et la nôtre qui a toujours combattu contre ces deux fléaux :  le racisme et le patriarcat,  qui détruit aussi nos familles.
  • Nous avons été sidérées par le texte de Assa Traoré, publié le soir même de la sortie de l’article. Les femmes qui témoignent dans l'article et leurs soutiens ne sont pas des “haineux”. Ces femmes ont tenté diverses médiations, avant de participer à cette enquête journalistique. Leur objectif est pourtant très clair et très bien exprimé dans l’article : témoigner,  interpeller et faire bouger les lignes politiques et ce, de façon publique. 

Malgré cela, nous irons au-delà de la colère et de la sidération. Nous continuerons à soutenir leur combat légitime. Vérité et Justice pour toutes les familles de victimes de violences policières et pénitentiaires.

Pour en finir avec les menaces et les diffamations du réseau de soutien de Samir

Des proches de Samir mènent sur les réseaux sociaux une campagne diffamatoire sur notre ancien collectif.

  • On nous accuse notamment d'avoir une idéologie anti-Islam, d'avoir pourchassé des femmes voilées à Marseille pour leur dire de retirer leurs voiles. Nous les engageons à avoir la même rigueur d'enquête que Médiapart avant de lancer leurs calomnies. Nous avons publié un texte de dissolution en février 2022.  Ce bilan autocritique parle pour lui-même
  • On nous reproche de faire une fixation sur Samir, par esprit de vengeance ou de recherche de gloire politique. Là encore, notre groupe est dissous depuis février 2022 : qu’avons-nous personnellement ou politiquement à y gagner ? 
  • Il faut en finir avec le cliché sexiste de la femme avide de gloire, utilisant le pouvoir des hommes. Nous ne sommes pas dans les Feux de l'amour. Nous ne sommes pas des influenceuses, mais des militantes humbles, honnêtes et de terrain, depuis des décennies pour certaines.
  • Nous n'avons pas attendu l'affaire avec Samir pour porter cette question des violences patriarcales dans les quartiers populaires. Au-delà des call outs militants, c'est un système patriarcal en place que nous défions. Nous l'avons toujours assumé devant Samir et son cercle militant depuis notre création. Là encore, nos archives parlent d'elles mêmes. 
  • Nous comprenons la loyauté envers Samir. Aucunes des femmes qui témoignent ou FEL93 a remis en cause le meilleur de votre travail commun dans les luttes des quartiers populaires.

Si le meilleur fait partie de votre héritage, la prise en charge politique des violences sexistes et sexuellescomme partie prenante des luttes des quartiers populaires, en est un angle mort.

Notre soutien aux victimes n’a aucune date de prescription

Notre groupe est dissous, mais nous veillerons dans nos réseaux respectifs à ce que plus aucunes militantes n' en subissent les conséquences, surtout celles qui ont fait le choix de s’ exposer dans l'article de Mediapart. Notre solidarité n'a pas commencé avec l'article. Notre solidarité n'a aucune date de prescription !  

Nous ne tolérerons plus aucune menace, aucune intimidations et aucune diffamations sur les ex-militantes de Femmes en lutte 93.

En 2018, à la publication du texte de Massica, nous avons fait le dos rond alors que Femmes en lutte 93 essuyait les mêmes trahisons, des menaces répétées, un isolement important. Car contrairement à la répression d’Etat, quand la répression vient de son propre camp, il est difficile de construire un soutien large.Les quelques individu.e.s qui nous ont soutenus en ont aussi payé les frais. Le champ militant a été muet pendant des années. Ça nous a coûté des allié.e.s, des ruptures politiques et personnelles traumatisantes. Ça a eu un impact sur les raisons de la dissolution de notre collectif.

Plus jamais ça ! 

Il existe une solution pour éviter que ne se reproduise cette situation : mettez ce sujet en discussion dans vos organisations militantes dès maintenant. 

Suite à l’ article de Massica en avril 2018, heureusement nous avons su trouver auprès du champs féministes antiracistes des soutiens. Les langues se sont déliéeset nous avons pu construire des réponses politiques, qui peuvent servir toutes les organisations.

Les violences physiques et psychologiques sont le haut de l'icebergdes questions de genre dans les organisations mixtes. Car avant d’arriver à des violences, à la silenciation des femmes victimes et de leurs soutiens, des questions sont à se poser pour créer un climat féministe dans chaque organisation : 

  • Qui prend les décisions ?  Qui prend la parole ? 
  • Quel est le climat des réunions : tour de parole, double liste ? 
  • La transmission se fait-elle entre les générations ? Et pas uniquement les ancien.ne.s envers les jeunes ? 
  • Des temps en non mixité sont-ils prévus pour faire le point sur l’organisation ? 
  • Le rythme militant est-il adapté aux contraintes des militantes : horaires de travail, charge de famille, soucis de santé ? 
  • La formation sur les tâches existent-elles ou certains deviennent-ils des experts et se rendent donc indispensables pour le collectif ?
  • Si des militantes concernées par les violences ou des soutiens alertent sur des cas de violences :  comment est reçu l’alerte ? Le débat a t’il été possible ou y a t’il eu silence et boycott des victimes et de leurs soutiens ? Tou.te.s les militant.e.s ont-iels été informé.e.s des alertes ou les infos restent-elles dans un vase clos ? 
  • En cas de conflit, qui décide de partir de l’organisation et pourquoi ? 
  • Des conflits interpersonnels peuvent survenir pendant des crises liées à ce sujet : est-ce que ce sont les femmes qui se retrouvent à faire médiation et à aller au conflit entre elles ? 
  • Pour les organisations militantes et les individu.e.s qui ont fini par clairement soutenir les agresseurs ou qui ont violenté les victimes et ou leurs soutiens : quelle est leur place dans les manifestations communes, les tribunes, les événements  ? Comment les victimes sont-elles informées de leur présence ? Les victimes sont-elles OK pour ce travail commun ? Des excuses publiques ont-elles été demandées au préalable et acceptées par les victimes ?
  • En cas de violences, un protocole est-il prévu ? 

Nous avons besoin de développer ces réflexions et ces pratiques. Pour que plus jamais les femmes et LGBTQI+ des quartiers populaires ne soient sacrifiées ou méprisées, car iels posent les questions qui fâchent. Pour que plus jamais les femmes et LGBTQI+ doivent réfléchir aux espaces militants où aller, se retrouver face à des agresseurs ou leurs soutiens dans des espaces physiques ou digitales, au nom de la cohérence d’une quelconque lutte ou campagne politique.

Des ressource sur le sujet en ligne ici :

http://femmesenlutte93.fr/violences-sexistes-militantes

Face aux violences, développons l’empathie et la solidarité 

Nous sommes surtout émues d'avoir lu tous les messages de solidarités à Line, Massica et aux femmes qui témoignent.  

Le débat est enfin public, porté par les premièr.e.s concerné.e.s : les femmes et Lgbtqi+ des quartiers populaires. 

Avec d’autres forces militantes, nous avons imposé ce débat dans l’opinion publique et les milieux militants antiracistes. Et c'était bien l'objectif de notre militantisme : convaincre et faire avancer la société. 

Un réseau important existe depuis des années maintenant en France sur ces questions. Suivez les pages, soutenez et renforcez les rangs des féministes et lgbtqi+ antiracistes qui imposent nos voix dans l'agenda militant. 

Merci pour cet article salutaire

Nous remercions David Perrotin pour son travail et sa volonté de respecter les paroles des femmes. Ce journaliste montre avec ces enquêtes le spectre large des violences sexistes et sexuelles, LGBTQIphobes et racistes, de l’Etat aux collectifs militants.

Nous souhaitons finir par le lien que nous faisons entre la journaliste Estelle Ndjandjo, son travail et la situation politique actuelle. 

Ensemble, nous avons brisé un tabou politique historique : ce tabou enfermait les femmes des quartiers populaires dans le silence. On nous a enfermé dans le silence, pour ne pas s'attaquer aux hommes des quartiers populaires, déjà malmenés par les violences d'État.

Cette enquête rigoureuse a permis que cette parole s'exprime, ce qu' aucune organisation militante quelle qu'elle soit, n'avait osé faire jusque là.Et, c' est une jeune femme noire, afrofeministe, précaire issue des quartiers populaires, franco- camerounaise, qui a lancé ce travail. Elle s'est mise en danger par intégrité professionnelle et féministe .Ce n'est pas anodin, nous n'en sommes pas étonnées : comme nous, c'est une personne concernée par toutes les violences de classe, racistes et sexistes.

Cet engagement d'Estelle, la détermination de Line et Massica sont le reflet de l'intelligence politique de la nouvelle génération militante des quartiers populaires. Celle qui n'a aucune difficulté à faire le lien entre lutte contre l’exploitation, les luttes antiracistes et anti-impérialistes, les luttes écologiques, les luttes féministes et lgbtqi+. Car c'est toute cette société qu'il faut transformer, dans son ensemble !

Nos quartiers ne sont pas des déserts féministes !

Des ex-militantes racisées de femmes en lutte 93

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