Y a-t-il une vie après l'inceste ? Épisode 1 : la révélation

En 2019, ma fille Anna âgée de 3 ans me révélait l'inceste paternel. Après deux ans d'enquête, la plainte est classée sans suite. La plupart des gens déclarent ne pas vouloir prendre parti. Entre ceux qui ne veulent rien voir, rien entendre ou rien dire, récit d'une épuisante saga au long cours, qui ne trouve pas d'issu dans l'état actuel du système socio-judiciaire.

Un matin de vacances d'hiver, ma fille Anna, âgée de 3 ans et 8 mois me révélait de manière spontanée, que son père et un ami à lui faisaient tout les deux des "massages à l'intérieur", qu'elle n'aimait pas cela, et qu'ils lui faisaient mal. Ce jour là je ne travaillais pas. Nous étions toutes les trois, avec sa petite sœur Lison , deux semaines à peine avant ses deux ans.

Nous habitions seule, dans une petite maison de village au centre d'un bourg agréable, entouré de montagnes. Il avait d'ailleurs bien neigé sur les plateaux cette année là. La séparation avec leur père remontée à presque un an. Elle avait été difficile, violente, je pensais que c'était normal, voir même, de ma faute en partie... Il ne voulait pas se séparer, je prenais cela comme une preuve d'amour. Mais il était si difficile à vivre, si méprisant, avec ses commentaires sexistes, ses blagues antisémites, sa façon de me dire à chacune de mes demandes pour faire sa part de ménage : "et j'ai quoi en échange, une p'tite pipe ?!".  Sa façon de ne jamais rien faire pour nous, la maison, les enfants, notre confort, notre harmonie... Sa façon de détruire les objets, de m'insulter, de quitter le domicile, de ne rien faire pour favoriser notre équilibre ou faciliter notre organisation familiale. Cette façon aussi de salir sciemment la maison comme si il ne s'en rendait pas compte, ses tentatives de viols durant mon sommeil, ces soirs où il dévorait les repas que je préparais à l'avance, ou les stocks de courses. Ces moments où il me disait tu es moche, ne sort pas habillée comme ça, ta pensée ne vaut rien, tout cela ne m'apparaissaient pas comme des violences, puisque mon corps n'était pas couvert d'hématomes. Ma définition des violences conjugales commençait et s'arrêtait tout simplement sur le plan de la violence physique. Alors quand à sa demande nous en étions arrivé à une garde alternée, je m'étais sentie soulagée. Je pensais qu'il commençait à prendre ses responsabilités, que j'allais enfin avoir du temps pour moi, tout ce que je demandais au final. J'étais certes un peu inquiète et je lui avait fait part de mes angoisses  sur ses capacités à gérer l'hygiène ou l'alimentation des enfants, lui qui sentait parfois l'urine, et n'avait jamais donné un bain aux enfants ou cuit autre chose que des pâtes...  Il m'affirmait qu'il était un père, je n'avais pas le droit de lui prendre ses enfants. D'ailleurs il le reconnaissait, il n'avait pas était présent, mais la séparation avait "éveillé" sa paternité.

Anna semblait sur les nerfs, et les choses allaient en s'empirant. Moins d'une semaine avant, j'avais vu une petite fille faire un massage aux épaules à sa maman. J'ai pensais égoïstement que je méritais bien la même chose moi aussi, avec mes longues journées de travail dans une supérette, et les 50km de voiture au quotidien qui vont avec. Mais avant bien sûr, Anna devait elle aussi apprendre à se détendre. C'était 8 ou 9 h du matin, j'étais encore en pyjama, heureuse de mon idée, j'ai fait venir les enfants dans ma chambre. J'ai proposé à Anna de s'allonger sur le ventre pour faire un massage, elle a refusé en bondissant, j'ai proposé à Lison qui a obtempéré en rigolant. J'ai montré à Anna les petites caresses sur la peau du dos de Lison, qui détendent le corps. Anna a sursauté en disant " j'ai une idée on va faire comme chez papa, des massages à l'intérieur".  Alors j'ai demandé calmement à Anna de m'expliquer ce qu'était un massage à l'intérieur, elle a immédiatement baissé son collant et sa culotte, et a pointé du doigt son vagin et son anus, et dit  " c'est devant et derrière," et en posant sa main à plat, elle a frotté très fort sur sa vulve. Elle a ajouté "ça fait mal". Moi, froidement comme face à un grand danger devant lequel chacun de ses faits et gestes doivent être bien pensé, je l'ai requestionné comme pour contrer un maléfice " ah bon c'est comme ça ? ". Elle m' a répondu en se tapant frénétiquement le sexe puis les cuisses avec la paume des mains, et en secouant son petit corps de spasmes : "c'est comme ça, mais moi j'aime pas". J'insiste pour savoir si elle ne fait pas erreur sur la personne, les personnes, l'onde de choc est telle. "Si c'est papa et Antoine ( le copain ), au Pierrier  ( le nom du hameau de la maison de son père )". Je fais le tour des prénoms des autres hommes qu'elle côtoie, le maître d'école, l'animateur du centre de loisirs, l'oncle, mais elle insiste en disant que si c'est bien papa et son ami . Ma première pensée est "OK, ma fille s'est faite agressée sexuellement mais cela ne peut pas être son père et encore moins un ami à lui car c'est trop atroce". Je le connais depuis près de 10 ans. C'est mon meilleur ami. Et cette enfant est tellement difficile ! Elle a des comportements si bizarres, elle ne veut jamais parler, elle est toujours en crise, surtout le soir avant le coucher où l'on traîne des heures durant, elle refuse de faire de câlins, jamais tranquille et posée à jouer, limite hyper active à courir partout en pleine rue, sauvage qui ne veut même pas une tresse dans les cheveux, son horreur pour la douche, incompréhensible car son langage n'est que hurlements, agressive à me taper moi ou sa sœur... Alors pourquoi elle me balance ces atrocités là maintenant sur un ton si calme et détaché que je ne lui connais pas ? Le bug. Mon esprit Bug, je dois comprendre la situation, je n'y arrive pas. Rapidement l'enfant sort de la chambre, ou plutôt fuit. Mais tout d'un coup la lumière du jour se fait totale, comment ai-je pu être aussi aveugle. Ses troubles de comportements ont maintenant une origine clairement établit. Mais paradoxalement je refuse de comprendre. J'appelle le père, il me faut des explications rapide. Immédiatement sa voix au téléphone me rassure, il me dit calmement qu'il ne comprends pas, il a l'air surpris, il me dit qu'Anna ment beaucoup en ce moment. Il vient, et instantanément quand je l'ai devant moi , j'ai la certitude que cette personne ne peut pas commettre cela. Même si quand il pose la question à Anna sur la véracité des massages à l'intérieur, celle ci dit d'abord "oui", nous laisse un blanc et me regarde interrogative, puis regarde son père, et dit "heu non". Même s'il s'empêtre dans des justifications sur des soi disant films qu'elle aurait pu voir la nuit, quand ni lui ni moi n'avons la télé. C'est trop dur, c'est juste trop dur, ça vous tord, ça vous tue, si vous acceptez cette vérité là, votre âme meurt, s'éteint, vous êtes morte avec votre enfant. Et il ne vous reste plus qu'à tuer comme un zombie ou un mort vivant pourrait le faire, quelqu'un d'autre ou vous même. Je me rappelle aussi avoir pensé une fois seule dans ma cuisine, de toute façon, personne ne me croira jamais là dessus, on dira que je suis folle et que j'ai tout inventé. Alors autant croire ce "non" là, plutôt que tout le reste.

Il a repris les enfants ce jour là, je travaillais tôt le lendemain matin, il aurait fallu tout arrêter à l'instant, je n'étais pas prête. Après le travail je suis parti marcher en montagne, pas équipée, entre glace, neige et vertiges, j'ai manqué de mourir réellement. La personne qui m’accompagne me révèle presque arrivée à la voiture, qu'elle a été victime d'inceste par son oncle dans l'enfance. Drôle d'hasard... Je me fige intérieurement. J'aurai aimé pouvoir lui dire ce que m'avais dit ma fille 2 jours auparavant, mais ma bouche était scellée, sans courage, j'ai eu peur. J'ai eu peur qu'on ne me croit pas. Dès le début de la semaine, j'ai de nouveau les enfants, j'y pense beaucoup. Et si c'était vrai ? J'ai besoin d'en parler, je n'arrive pas à le dire à qui que ce soit. Quand les enfants finissent par retourner chez leur père, j'en parle à quelqu'un de proche. Je lui explique que je ne comprends pas comment ma fille peut me raconter des histoires pareilles ! Cette femme m'a juste demandée, est ce que ta fille a l'habitude de mentir? Je n'avais pas de souvenir qu'elle m'est menti sur quoi que ce soit. Je ne la trouvais pas imaginative d'ailleurs. Le lendemain j'ai réalisé qu'il fallait le dire. Au cas où c'était vrai. Ma fille avait toutes les raisons de me détester à vie si je ne l'aidais pas, si je ne faisais rien pour elle. Tant pis si on me traitait de folle, tant pis si je me trompais, j'allais juste rapporter les paroles de mon enfant, c'était un principe de précaution et de prévention, et je mettais mes enfants à l'abri à partir de maintenant.

Quand il a appris que je ne lui rendrai plus les enfants, le temps que la "lumière soit faite sur l'affaire", il a fait comme toujours il s'est mis en colère, il m'a juré que la police serait avec lui pour récupérer les enfants le lendemain devant ma porte. Le jour où j'ai choisis d'écouter mon enfant, cela faisait déjà 10 jours que j'avais entendu ma fille pour la première fois, je l'ai questionné de nouveau : " tu peux me raconter ce qu'il t'a fait papa ?" Sans hésiter une seconde, elle a tout dit de nouveau, son récit était le même, ses gestes identiques. Nous sommes allés chez le médecin qui a recueilli la révélation d'Anna, et a écrit un signalement au procureur de la république. Le lendemain j'ai porté plainte à la gendarmerie. Je pensais naïvement que le plus dur était fait, que nous allions rapidement être prise en charge et soutenu par le système. Je me suis dis qu'en matière de protection de l'enfance, la France était quand même un pays développé. Je ne m'attendais pas à ce que tout ça ne soit que le début d'un long cauchemar, qui prophétiserait les paroles que mon ex m'avait faite au moment de notre séparation : " je vais te pourrir la vie".

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