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Billet de blog 3 avril 2020

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Poésies Virales #3

Insuffler, dans ce temps suspendu par le confinement, des bulles poétiques contagieuses

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

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Puis vient le temps où les palpitations de l’annonce du virus s’estompent. L’alternance vive entre des moments d’accalmie et d’angoisse rythme notre vie intérieure. Le confinement fait émerger deux fils d’ariane : le fil intime de notre rapport à la vie, à la mort/le fil politique de nos choix de société. Une colère sourde gronde en silence dans les corps isolés : nous avons laissé sombrer l’hôpital public, ce lieu où se croisent tous les confinés de l’orée du monde, les naissants et les mourants.

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En attendant le déconfinement. Le monde d’après n’est-il qu’une chimère insolente ? Ejecter le soin des lois du marché/préserver la santé comme bien commun : comment rendre ces deux adages vivants ? Comment donner à ces mots l’épaisseur d’une existence ? Nous sommes horrifiés d’avance par les paroles communicantes des gouvernants en place assénant, oui ! tout peut continuer comme avant ! L’hébétement du confinement cherche à se faufiler vers des lendemains où l’économisme ambiant s’évaporerait.

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Nous entendons : le pays doit continuer à produire coûte que coûte au prix de la vie des travailleurs de première ligne. L’affolement du déficit économique nous guette. Heureusement, certaines phrases sont une respiration dans l’asphyxie productiviste : « Et nous ne pourrons plus continuer à repousser le débat de fond : qui est le plus utile à la société, un trader ou un soignant ? Alors pour quelle raison rémunérer le premier cent fois plus que le second ? / « Ce que nous apprend la crise, c’est que le monde n’est pas seulement économique, mais d’abord social et aussi politique » (Erik Orsenna, L’unité de la vie).

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Nos morts sans mort. Nos morts ne sont plus accompagnés dans la mort. Combien de corps vivants encore debout resteront traumatisés par les rites qu’on leur vole ? Les larmes d’une femme pour sa mère enlevée par le coronavirus : « elle meurt toute seule, sans personne autour d’elle ». Ne pas pouvoir être là, présent, pleurant, touchant, accueillant la perte se creusant une place en soi. Ne pas pouvoir laisser la tristesse nous envahir en étant près du corps, en partageant épaule contre épaule le déchirement de la perte. Comment s’ouvrir aux souvenirs heureux en vivant le temps de la perte seul, confiné. Une question vertigineuse formulable en mots du quotidien s’ouvre pour les survivants : comment vivre la mort d’un proche de chez soi ?

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La vie oublie son confinement. La famille palpite à un nouveau rythme inédit, impensé et impensable jusqu’alors. Nos trajets sont identiques : un jour parait parfois s’emboiter dans celui d’avant. Nos proches sont des têtes captives dans leurs écrans. Quand la trouille s’éloigne pour quelques heures, nous craignons qu’elle nous revienne en pleine tête de plus belle. De nouvelles nuances marquent la discontinuité vivante des jours : les fous rires, les pleurs, les conflits, les sourires, les insomnies, les endormissements, les projections. Si le confinement virait à l’éternité nous ferions d’un rien – tiens le bruit d’une voiture – le carnaval de nos intérieurs.

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L’angoisse de ne pas trouver l’incarnation sociale et politique dans le temps d’après. Des chemins se frayent. Des mots s’ouvrent vers l’inédit. Mais les forces de l’ancien monde sont là, toujours là, encore là, brutales par leurs mêmetés.  Cette brutalité nous cogne leur cœur. Un cœur saignant de rater l’opportunité. Face à la brutalité de l’ancien monde, faudra-t-il répondre par la violence de l’inédit ? Les forces vives cueillant les mots formulant le nouveau monde s’annoncent : chaque jour nous recevons des lettres forgées dans les cœurs de nos solitudes plongées dans les apories du capitalisme.

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En chacun de nous, le confinement ouvre une porte que l’habitude voudrait refermer aussitôt. En chacun de nous, le confinement appelle à une responsabilité du monde qui vient qu’on préfère voiler par facilité. En chacun de nous, les espoirs se heurtent à la résignation fataliste. En chacun de nous, la pandémie est déjà politisée par la force de frappe qu’elle contient.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.