Relance verte? Relançons le débat sur l'impact environnemental de l'alimentation!

Ce qui s'est mis en place depuis une dizaine d'années pour évaluer les impacts environnementaux de notre alimentation est une approche simplifiée qui se retourne contre l'agriculture, réputée polluante. Mais le dossier mérite d'être rouvert dans ce contexte de crise sanitaire, pour préparer "l'après", avec la perspective d'une réhabilitation de l'agriculture et des agriculteurs.

Le sujet n'est pas simple. Mais il vaut la peine. Avoir une idée précise des effets positifs et négatifs du contenu de notre assiette, disposer de l'information clé pour décider si nous achetons ou n'achetons pas tel ou tel produit, voilà un sacré défi !
Certains distribuent déjà les bonnes notes et surtout les mauvais points, et "savent dire" ce qui est bon pour le climat de la planète et a contrario ce que nous devons éviter de consommer.

Nous reviendrons dans cette rubrique sur l'utilisation qui est faite ici ou là des données établies par de multiples travaux scientifiques sur les impacts des systèmes agricoles, des chaînes agro-alimentaires et in fine des produits arrivés dans le panier des courses...
Depuis une quinzaine d'années maintenant c'est surtout le monde agricole qui souffre de porter toutes les accusations. Cela a commencé avec une application mal assurée du bilan carbone à l'agriculture et cela continue avec des recommandations hasardeuses, y compris de façon instantanée avec des applications sur smartphone, sur "la meilleure façon" de choisir une alimentation durable...
Personne ne pourra nous contredire pourtant :

  • Premièrement, sur la période 2005 - 2020 et donc jusqu'à ce jour, il ne peut y avoir de consensus fondé scientifiquement sur la reconnaissance des retombées positives des pratiques agricoles ou liées aux surfaces utilisées par l'agriculture. La comptabilité est encore incomplète. Le solde ne peut pas encore être calculé !
  • Deuxièmement, c'est un point fondamental et indiscutable : vouloir dissocier productions animale et végétale qui sont à la fois intimement liées et à bien des égards très différentes, pour les comparer ensuite (ce qui peut être consommé ou non) est artificiel et repose sur des hypothèses de calcul simplistes avec les méthodes utilisées actuellement.

Pendant que les méthodes d'analyse patinent, la profession agricole dans son ensemble sert de bouc émissaire et subit un climat de critiques larvées ou jetées à la figure. Dans le même temps tout le système industriel fait profil bas et montre du doigt les exploitations agricoles : "les pollutions c'est par là-bas". Les organisations se sont elles-mêmes piégées progressivement en ne prenant pas le contre-pied des discours officiels vite construits pour faire porter tout le poids des dégradations infligées à l'environnement sur le premier maillon de la chaîne. Ceci alors que l'étape proprement agricole est la seule capable - c'est un comble que cela passe inaperçu - d'orienter et de valoriser l'énergie solaire pour la production de biomasse et assurer les approvisionnements en ressources alimentaires vitales.

Voici la question que nous devrions adresser à tous ceux qui pensent détenir la vérité sur ce que les cultures et les troupeaux ajoutent à notre empreinte écologique : quand l'agriculteur est la cible, qui se cache derrière lui et qui cherchons-nous à protéger ?

L'évaluation environnementale de notre alimentation en met trop sur le dos des agriculteurs © Hélène Le Dauphin L'évaluation environnementale de notre alimentation en met trop sur le dos des agriculteurs © Hélène Le Dauphin

Illustration Hélène Le Dauphin - Contact : heleneledauphin@gmail.com
Site web : https://heleneledauphin.blogspot.com/

En France les discours se sont répartis schématiquement autour de deux positions : d'un côté les tenants d'une agriculture écologique portée par des unités de production de taille modeste, défendant leurs efforts dans le sens d'une certaine autonomie et d'une performance globale, de l'autre la vague influente des grandes exploitations montrant de hauts niveaux de production, justifiant leur efficacité par le calcul du rapport entre leurs émissions polluantes et le nombre de kilogrammes produits.
Cette opposition, largement relayée par les organisations professionnelles agricoles et les pouvoirs publics, est une impasse.
Nous trouverons toujours des systèmes productifs pouvant être qualifiés d'écologiques et de petits exploitations traditionnelles à ranger du côté de l'agriculture polluante tant que nous ne nous pencherons pas sur la partie cachée de l'iceberg, c'est à dire la nature et le niveau des services rendus par leurs activités. Parmi ces services, là aussi nous y reviendrons sur Linkalim', il y a celui qui consiste à tirer bénéfice d'un potentiel naturel peu favorable en utilisant peu de ressources (Service Agro-Ecologique ou SAE).

Une autre prise de recul présenterait un intérêt considérable pour faire sortir l'agriculture du feu des critiques à une époque où elle a bien besoin d'être réhabilitée. Sous forme de questions :

  • comment sont pris en compte les impacts des industries en amont et en aval de l'agriculture, en allant de l'usine de fabrication des tracteurs jusqu'au à la grande conserverie à l'autre bout de la chaîne ?
  • comment peut-ont caractériser la nature et le niveau des services que ces activités apportent, peuvent-elles faire valoir des effets positifs sur l'environnement ?

Considérerons-nous sérieusement, après quelques années de recherches et après quelques crises, peut-être après encore une vague de disparition d'agriculteurs malheureusement, que l'énergie utilisée chez un maraîcher pour conduire différentes activités et diverses productions sur un espace aménagé et fournir une certaine quantité de légumes comestibles a toujours la même valeur que l'énergie consommée pour transformer, conditionner, conserver et acheminer vers un lieu de vente éloignée la même quantité de légumes ?

Ce dont nous devrions prendre conscience collectivement au plus vite, c'est que lorsqu'une exploitation maraîchère (ou un autre système agricole) mobilise des moyens, cela n'aboutit pas simplement à une récolte mesurable. Cela conduit à de multiples processus et fonctions dont nous ne savons pas aujourd'hui peser les effets. Une estimation juste des services rendus par le cultivateur, l'éleveur de volailles ou de vaches laitières, n'est en fait pas encore à notre portée. Au lieu d'ouvrir nos méthodes d'évaluation encore si partielles et partiales, nous continuons de faire peser sur les seules épaules du monde agricole tout le poids de nos récriminations.

Voici donc ce que nous proposons avec Linkalim', une plateforme d'information indépendante : de relancer le débat sur le bilan santé-environnement (donc climat !) de notre alimentation.

François Fuchs, projet Linkalim' sur Sources alimentaires info
Poitiers, le 14 mai 2020

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