La glorieuse incompétence de Maxence Caron, abstracteur de quintessence (1)

Ami lecteur, je te dois un aveu : jusqu’à il y a peu, je ne connaissais même pas le nom de Maxence Caron, pourtant tout à la fois philosophe (agrégé et docteur), auteur de nombreux et gros livres, directeur de collection chez de grands éditeurs, lauréat de l’Académie française, pianiste et musicologue… C’est en préparant un article (à venir) à propos d’un livre consacré à Bach (désolant à bien des égards – le livre, pas Bach) d’André Tubeuf (qui nous avait habitués à mieux, en tout cas à moins pire), que j’ai découvert l’existence de ce « phare de la pensée », selon l’expression d’un ancien président récemment décédé (c’était en 1976, à propos de Mao). Bon, voilà que je me mets à rédiger comme Tubeuf, en multipliant lourdeurs et parenthèses… Reprenons-nous.

J’ai donc appris, en me promenant sur la toile, que Maxence Caron avait publié en 2010 un ouvrage intitulé La Pensée catholique de Jean-Sébastien Bach – la Messe en si. Je croyais comme tout le monde que Bach avait été de confession luthérienne. Bach était donc catholique romain ? Et personne ne m’avait prévenu ?

Intrigué par les commentaires fortement divergents trouvés sur Internet à propos de ce livre, j’ai bravement décidé de me faire une opinion par moi-même, et je me suis coltiné l’intégralité des 260 pages dudit bouquin.

Je n’ai pas été déçu du voyage.

Il faudrait plus qu’un ou deux articles de blog pour relever des affirmations ahurissantes, reprendre des raisonnements tordus, corriger de grosses erreurs factuelles, sans parler du style, vraiment très particulier et souvent abstrus, propre à décourager les meilleures volontés.

Je ne m’attarderai pas sur les analyses musicologiques, dont un commentateur avisé, Fred Casagranda, a montré, en s’appuyant sur des exemples précis, les profondes déficiences : « Il se couvre de honte par l'exhibition d'une affligeante incompétence en théorie musicale et histoire de la musique, d'une honteuse ignorance de la musique de Bach à faire pleurer tout honnête mélomane[1] ».

Mais par où commencer, tant il y a à dire ?

Par le commencement, par la thèse centrale du livre : Bach n’était pas luthérien, il était catholique. Cette affirmation s’appuie d’abord sur un raisonnement d’une logique implacable : « L’art n’est en perfection que s’il se sait chrétien, car tout art porte en soi l’acte de Vérité dont le christianisme a seul dit les paroles en révélant le geste d’humilité de la Différence incarnée et de ses métamorphoses co-rédemptrices. (…) l’art n’est pleinement lui-même que s’il est chrétien (pp. 13-14). » Or la seule vérité du christianisme est la Vérité du catholicisme romain. La Messe en si de Bach est le chef d’œuvre absolu de la musique, c'est-à-dire que sa perfection ne peut exprimer autre chose que la Vérité absolue, qui se trouve exclusivement dans le catholicisme.

Bach ne peut pas avoir été luthérien, parce que « le luthéranisme comporte une « esthétique » du dépouillement, en elle-même sacrilège pour tout artiste véritable (…). S’il y a bien un art qui soit d’une esthétique anti-luthérienne, c’est bien celui de Bach dont pas un accent musical ne vibre de la vision pseudo-esthétique luthérienne ou de sa « pensée » de l’art (p. 226)[2]. »

Bach ne peut pas avoir été sincèrement luthérien, même s’il « a dû s’accommoder d’une religion prétendument réformée dont sont vécues par lui comme bien réelles les effrayantes limites intellectuelles, pauvretés esthétiques, et les considérables erreurs théologiques (p. 225) ».

Bach ne peut pas avoir été luthérien, car « chaque ligne, chaque note de la Messe en si se dirige à l’encontre des thèses du luthéranisme. Bach sait qu’on ne peut être chrétien et luthérien (p. 231)[3] ». Il ne peut avoir adhéré à « ce faux néo-judaïsme que représente le protestantisme et qui insulte les deux religions qu’il déforme et qu’il déteste (p. 55) ».

Et voilà pourquoi votre fille est muette.

Cette découverte renversante, Maxence Caron déclare très modestement qu’il est le premier à la faire, grâce à une analyse serrée de l’œuvre, au moyen de laquelle il met au jour des évidences qui ont échappé à des générations de chercheurs, comme par exemple celle d’un « phénomène tellement prodigieux, que personne, hormis Bach, par génie, et celui qui écrit ces lignes, par simple admiration, ne l’a jamais vu en deux cent et soixante années (p. 224). »

Ami lecteur, ne t’avise pas d’exprimer le moindre doute ! Tu seras impitoyablement rangé au nombre des « malévoles s’entêtant à délirer à mesure que les évidences affichent leur éclat et contredisent intraitablement les errants volontaires (p. 20). »

Incidemment, tu te fais déjà une petite idée de la méthode et du style de notre auteur, et tu te risques à penser (mais pas trop fort, il pourrait t’entendre…) qu’il devrait peut-être s’appliquer à lui-même ce qu’il écrit à propos des interprétations qui divergent de la sienne : « De ce plus grand des chefs-d’œuvre, les tentatives de récupération se sont accordé et s’accordent licence, chacun tirant à soi sa couverture de niaiserie pour en recouvrir l’œuvre et afin, en retour, de se calamistrer des plus prestigieuses huiles, celles issues du grand homme (…). La puissance d’une œuvre échappant aux imbéciles, ces derniers n’auront de cesse qu’ils ne l’aient rendue de plus en plus incompréhensible par leurs « recherches » afin d’en interdire l’accès (p. 18). »

Un leitmotiv qui revient dans les analyses de notre auteur, c’est le mot « évidence » : « En présence même de l’évidence, d’enténébrés illumineux s’éjouissent à nier l’évidence même (p. 21). »

Examinons donc quelques-unes des « évidences » repérées par Maxence Caron.

A propos de l’Et spiritum sanctum (n° 7 du Credo) : « la tonalité de la majeur qui est celle du morceau, est en elle-même signifiante, puisque la note la se disant A dans le système allemand, celle-ci renvoie à la sonorité du mot « Geist » (prononcé « Ga-ï-st ») c'est-à-dire l’Esprit. La mélodie parle ainsi la langue de l’Esprit-Saint, elle le dit et veut se montrer comme sa fidèle (p. 219). » Le nom allemand de la tonalité, par sa simple sonorité, suffit à évoquer le Saint-Esprit ? La logique voudrait alors que tous les morceaux écrits en la (majeur ou mineur) aient le même effet… Les conséquences me semblent vertigineuses. Par ailleurs, il y a quand même quelques autres mots en allemand qui contiennent la sonorité « a », comme « Flasche » (bouteille), « Wein » (vin), « Glas » (verre), etc., (et on sait que Bach aimait bien le vin).

Continuons à jouer avec les lettres.

Il nous fait observer qu’au début du Gloria les violons jouent en alternance des notes  (relativement) longues parmi des doubles croches : la, fa, sol, mi, soit en allemand A, F, G, E. « L’enchaînement de ces quatre notes revient quasiment, dans ce système de lettres, aux premières lettres du mot « angelos », l’ange. Et c’est bien ce que Bach nous dit à travers ces notes hautes des violons (…) : il nous dit « ange » pour nous signifier que le Gloria est bien le chant des anges (p. 91). » Tout est dans le « quasiment » : difficile en effet de voir dans la suite « AFGE » le début du mot grec « angelos », mais Maxence Caron est un visionnaire : il a donc des visions. Et pourquoi le grec quand nous avions de l’allemand dans l’exemple précédent ? C’est qu’en allemand « ange » se dit « Engel », mot dont les lettres s’accommodent encore plus mal avec la notation musicale allemande.

Toutes ces « évidences » semblent un peu beaucoup tirées par les cheveux, ou, pour parler comme lui, « capillotractées ».

Après les lettres, les chiffres.

C’est un vieux débat, qui dépasse de beaucoup le seul horizon du livre de Maxence Caron. Y a-t-il dans l’œuvre de Bach un jeu avec les nombres, inspiré de ce qu’en termes savants on appelle « Gematria » ? Pour notre auteur, la réponse est assurément positive : c’est comme la famille des Petits Enfants du siècle, de Christiane Rochefort : « nous, on mettait de la moutarde dans tout ». Il nous met donc de l’arithmétique partout, parfois au prix de contorsions pénibles, comme quand il explique laborieusement page 154 pourquoi Bach utilise contre toute attente une construction binaire pour exprimer la Trinité.

Je dois dire que, personnellement, je reste très dubitatif devant ce genre d’acrobaties intellectuelles, et ce pour plusieurs raisons :

- Avec un peu d’habileté, on peut jouer avec les chiffres et leur faire dire ce qu’on veut[4].

- Je suis tout à fait capable de fabriquer un morceau de musique intégrant tel ou tel nombre, ses multiples ou sa racine carrée, en y additionnant l’âge du capitaine ou la taille de mon poisson rouge. Qu’est-ce que j’aurai prouvé, sinon que je suis un piètre compositeur ?

- L’auditeur peut-il percevoir cette arithmétique ? Si, comme le dit Maxence Caron, elle est essentiellement destinée à Dieu, peut-on sérieusement penser qu’il n’a pas d’autre souci, face au monde tel qu’il est, que de compter les doubles croches dans les premières mesures du Gloria de Bach ?

- Enfin, last but not least, Carl Philipp Emmanuel Bach est très clair dans sa lettre adressée le 13 janvier 1775 à Johann Forkel, qui recueille des renseignements en vue de son futur livre sur Jean Sébastien, le père de CPE : « Le défunt, comme moi-même et tous les musiciens véritables, n’était guère l’ami des choses mathématiques et sèches. » (Der seelige war, wie ich und alle eigentlichen Musici, kein Liebhaber, von trocknem mathematischen Zeuge).

Le plus beau reste cependant à venir. Maxence Caron insiste sur deux points qui lui semblent importants pour sa démonstration : le Credo et la place de la Vierge Marie.

« Composer un Credo catholique à la fin de sa vie montre, nous l’avons dit, combien Bach (…) était et se pensait comme catholique, car il n’y a certes pas moins luthérien que ce texte. Tous les raisonnements du monde ne peuvent rien contre cette évidence (p. 161). »

Mais si le texte latin du Credo n’a rien de luthérien, on se demande ce qu’il fait à la page 497 d’un recueil de chants liturgiques et de cantiques publié en 1682 à Leipzig (ville réputée pour son orthodoxie luthérienne, où Bach a exercé entre 1723 et 1750 les fonctions de Cantor) et régulièrement réédité par la suite, le Neu Leipziger Gesangbuch compilé par Gottfried Vopelius :

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Et page 500, on trouvera le texte de « ce verset si évidemment et explicitement catholique » selon notre auteur (p. 225), « et unam sanctam Catholicam & Apostolicam Ecclesiam » (la sainte Église universelle et apostolique), qui fait la fierté de Maxence Caron, (au point qu’il le place en exergue de son livre) :

vopelius-catholicam

Les luthériens n’avaient donc aucun problème à chanter en latin les textes fondateurs (on rappellera que catholicus signifie originellement « universel », avant de devenir la dénomination de l’Église romaine). Hélas pour vous, Maxence, « ce sont là des faits, et on ne peut rien contre leur réalité », comme vous le dites vous-même (p. 25).

Le deuxième point concerne le statut de la Vierge Marie, figure bien évidemment centrale dans le catholicisme romain.

Tel Don Quichotte, Maxence Caron part à l’assaut des moulins à vent, en l’occurrence les hérétiques protestants, coupables selon lui de ne pas reconnaître la virginité de Marie : l’Et Incarnatus évoque entre autres choses l’« enfantement de l’Esprit sain dans le sein d’une Vierge – tous points contre lesquels le luthéranisme fulmine et sur lequel la pensée de Bach insiste au contraire (…) Si Bach avait été luthérien, il eût évité le point litigieux de la virginité de Marie (p. 174) ». Et plus loin : « La pensée de Bach sur le statut de la Vierge n’a rien strictement rien à voir avec les thèses réformées et (…) cette pensée est, une fois de plus, une et catholique (p. 183). »

 « Bach est tellement attaché à la figure de la Vierge – en dehors de toutes considérations luthériennes de la question, propos dont il n’a cure – qu’il lui consacrera le célèbre Magnificat (p. 190). »

Ouvrons le Neu Leipziger Gesangbuch aux pages 498-499 ; nous y lisons bien le texte du Symbole de Nicée-Constantinople : « il s’est incarné par le Saint-Esprit, de la Vierge Marie et s’est fait homme » :

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L’ignorance crasse de notre auteur en matière de culture religieuse atteint ici des sommets : ni les luthériens, ni les calvinistes n’ont remis en cause la virginité de Marie.

Il faut ajouter que le Magnificat de Bach n’a rien d’une exception. Pour ne citer que les plus célèbres compositeurs luthériens de l’époque, Johann Hermann Schein, Heinrich Schütz, Johann Pachelbel, Dietrich Buxtehude, Johann Kuhnau ont composé des Magnificat. Il y a dans les villes luthériennes des églises dédiées à la Vierge : Buxtehude, par exemple, est organiste et administrateur de la Marienkirche de Lübeck, l’église Sainte-Marie, la plus importante de la cité. L’année liturgique luthérienne inclut des hommages réguliers à la Vierge[5]. Un ancien élève de Bach à Leipzig témoigne :

sonnenkalb-magnificat-in-leipzig

« Je me souviens toujours avec plaisir de l’excellent et grandiose Magnificat que Monsieur Bach de Berlin [Carl Philipp Emmanuel] donna de mon temps en l’église Saint-Thomas pour une fête de Marie, bien que cela remonte au temps où vivait Monsieur son père, aujourd’hui décédé[6]. »

Mais rien ne pourrait arrêter Maxence Caron dans son délire anti-protestant : « Bach met en valeur la figure mariale en de telles proportions que son appartenance au luthéranisme en devient, une fois pour toutes, une chimère alimentée par le cadre que dessinent les contraintes imposées aux musiciens au début du XVIIIème siècle, et la foi de Bach est si catholique, elle est tellement attachée à une doctrine qui est tout simplement et sans ambages celle du catholicisme, qu'affirmer le contraire revient à nier l'évidence en présence même de l'évidence (p. 197). »

Les éventuels contradicteurs n’ont rien compris : « Ils contesteront dans le vide, et ne pourront opposer que de creux arguments ou étouffer la clarté de l’évidence sous un flot d’informations qu’ils tireront dans le sens de leur préjugé (p. 224). »

Ami lecteur, que t’en semble ? Ai-je contesté dans le vide ? Ai-je tiré les documents dans le sens de mon préjugé ? De quel côté « la clarté de l’évidence » brille-t-elle ?

                                                                                                                                (à suivre)

 

[1] On trouvera cette analyse en version française ici :

 https://sites.google.com/site/fredcasagranda/home/la-pensee-catholique

La version originale en allemand, plus développée, se trouve ici :

https://sites.google.com/site/fredcasagranda/home/bach-katholisch

[2] Maxence Caron confond ici le protestantisme calviniste (effectivement caractérisé par son austérité) et le luthéranisme, comme le montre également l’expression qu’il emploie en parlant d’« huguenotisation de la Messe en si » (p. 35). Le mot « huguenot », au XVIe siècle, désigne un calviniste français.

[3] On se croirait revenu en 1864, quand le pape Pie IX promulguait le Syllabus condamnant fermement les « erreurs modernes », parmi lesquelles celle de croire que « le protestantisme n'est pas autre chose qu'une forme diverse de la même vraie religion chrétienne, forme dans laquelle on peut être agréable à Dieu aussi bien que dans l'Église catholique » (article XVIII).

[4] En 1975, dans l’Archéologie devant l’imposture, Jean-Pierre Adam démontrait avec virtuosité qu’en manipulant les dimensions d’une cabine téléphonique, on pouvait retrouver des dates comme celle de la bataille de Poitiers, le nombre pi, la distance de la terre à la lune, bref, tout ce qu’on voulait…

[5] Les 2 février (Purification), 25 mars (Annonciation), 2 juillet (Visitation).

[6] Johann Friedrich Wilhelm Sonnenkalb, dans Marpurg, Historisch-Kritische Beyträge zur Aufnahme der Musik, 1759, volume IV, chapitre 3. Cité par G. Cantagrel, Bach en son temps, p. 349. J'ai légèrement modifié la traduction pour la rapprocher de l'original allemand.

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