La glorieuse incompétence de Maxence Caron, abstracteur de quintessence (3)

La fin, enfin...

Ami lecteur, je dois te dire qu’il me tarde d’en finir : je crois que je fais une réaction de rejet, épuisé par la fatuité insupportable du monsieur.

Car Maxence Caron, qui joue les aristocrates de l’esprit, affiche en permanence sa supériorité intellectuelle comme les nouveaux riches étalent leur luxe. Tout l’ouvrage, dans les propos comme dans le style, exsude le mépris des « médiocres », de cette « populace impressionnable » (p. 22), conglomérat stupide qu’il désigne sous l’appellation pseudo latine de « vulgum» (p. 105) : « nous ne sommes pas là pour éduquer les masses aboyantes (p. 19) ».

Cette prétention indécente finit par agacer sérieusement le lecteur ; il se réjouit alors de trouver ça et là des erreurs et des fautes de détail[1] qui révèlent quelques failles dans la belle (?) mécanique. Ce que l’on aurait aisément pardonné à un écrivain plus modeste (au sens moral du terme), on est heureux de le lui renvoyer dans la figure :

Notre agrégé de philosophie, contempteur de la modernité, cède parfois à celle-ci en écrivant par exemple « léthalement » (dérivé de l’anglais lethal) au lieu de « létalement » (p. 245).

Il est également très moderne, très « mainstream », quand il accorde un sujet singulier avec un verbe au pluriel : « Chacun des mouvements (…) sont habités par une théologie propre (p. 155). »

Il a oublié de se relire : « Il y eût moindre résultat d’anacoluthe si un silence était produit, et l’enchaînement est immédiat, si que l’effet de contraste est saisissant à tout point de vue (p. 94). » L’absence du mot « bien » après « si » doit-elle être interprétée par un psy ?

Il dézingue, en les caricaturant dans son jargon grand-guignolesque, les biographes et les musicologues qui replacent l’œuvre de Bach dans le contexte de son époque, comme si cela revenait à lui dénier toute valeur : « De vains querelleurs masqués du loup de la placidité documentaire mais aux impulsions aussi anciennes que reste et demeurera immémorialement aveugle la sotte maléfiance des innuancés récupérateurs, historicisent ainsi obsessionnellement (p. 20). » Puis, pour faire le cacou, comme on dit par chez nous, il nous balance une expression en latin supposée signifier « réduction à l’histoire sociale » : « tout discours essayant d’appliquer sa reductio ad sociam historiam (…) ». Le problème est que ce latin-là se traduit « réduction à l’histoire alliée »…

Pour rester sur le terrain historique, on est obligé de constater qu’il connaît mal la vie de Bach, expliquant par exemple que celui-ci a abandonné Cöthen pour Leipzig « en sachant (…) qu’il aurait, inestimable à ses yeux, plus de liberté dans son art (p. 34) ». Outre sa syntaxe étrange, cette affirmation est ridicule et ne repose sur rien.

Plus gravement, eu égard à son propos, il n’a pas l’air non plus très au fait des textes bibliques : il écrit que « le Seigneur ne s’est montré ressuscité qu’aux Apôtres (p. 204). » Lui qui aime tant les évidences devrait relire les récits évangéliques : il y découvrirait que selon eux, c’est d’abord à Marie de Magdala (et peut-être également à « une autre Marie »), que Jésus s’est manifesté après sa résurrection, puis qu’il s’est montré certes aux onze disciples principaux qu’il va désigner comme apôtres, mais aussi à de nombreuses autres personnes « qui le suivaient »[2].

« Tout homme au cœur hautain est impur devant Dieu » proclame le livre des Proverbes (16, 5). Maxence Caron a beau écrire que « pour obtenir la force de Dieu et monter vers Dieu, il faut en soi-même laisser l’humilité descendre (p. 120) », c’est plus fort que lui, il ne peut s’empêcher de mépriser tout ce qui lui passe sous le nez.

De même, il a l’air de savoir que « le Christ a promis (…) la résurrection individuelle et la Vie éternelle pour l’homme de foi, celui qui (…) respecte le commandement d’amour (p. 240) ».  Mais cela reste bien théorique. Aimer son prochain comme soi-même ? Peut-être au fond Maxence Caron se déteste-t-il lui-même au plus haut point…

Car il n’y va pas de main morte avec ceux qui ont le malheur de lui déplaire. Dès la page 16, il vitupère contre les « partitions démantelées par les soubresauts paganisants ou les danses de saint Guy » de chefs comme Harnoncourt « dirigeant par la grimace », ou Gardiner « dansotant sur son estrade en conduisant prestissimo comme s’il pensait au temps qu’il lui faudra pour rejoindre au plus tôt les latrines ». Gilles Cantagrel, un des meilleurs spécialistes de Bach, peut considérer qu’il a de la chance : Maxence Caron se contente de dire qu’il « fait autorité dans le domaine des idées reçues (p. 24) ». On a vu en quels termes il traite les musicologues, ces « enténêbrés illumineux » (p. 21)[3]. Il soigne également au passage les théologiens : « Bach déploie (…) les subtilités d’un très-avisé maître en théologie, et pourrait en remontrer à maint qui se pique aujourd’hui de ce titre et assène sans culpabilité à maint autre, plus naïf, l’inédit revêche de son hermine pacotilloneuse (p. 177). » Ami lecteur, je sens que tu te poses la même question que moi : ne pourrait-on pas lui retourner le compliment ?

Bach est grand, et il n’a qu’un prophète : Maxence Caron. N’est-il pas le seul à avoir déchiffré le sens de son œuvre ? « Bach écrit secrètement dans l’« Et unam sanctam » le nombre démultiplié des valeurs numériques attachées aux lettres de son nom : personne n’a jamais vu cette signature cryptée (p. 23) ». Personne, sauf lui, qui va nous la révéler. Et au moment de la « révélation », il en remet une couche : « nous assistons ici à un phénomène tellement prodigieux, que personne, hormis Bach, par génie, et celui qui écrit ces lignes, par simple admiration, ne l’a jamais vu en deux cent et soixante années (p. 224). » Le sens implicite de cette phrase est clair : seul un génie peut comprendre un autre génie.

Mais il y a plus : pourquoi donc indiquer cet intervalle de 260 ans ? Curieusement, la même précision se retrouve à la fin du livre : « Paris, du 28 juillet 2009, anniversaire de la mort de Bach, en la deux cent soixantième année de l’achèvement de la Messe en si. » Curiosité supplémentaire : dans le livre, le nombre de pages du texte proprement dit (en excluant l’emballage - titres, Envoi final, table) est de 260 (pages 11 à 270). 260 : 2, 6 et 0. Or 2 et 6, on s’en souvient, sont les valeurs numériques du prénom et du nom de notre auteur. Le 0 peut être interprété de différentes manières. Décidons de ne pas en tenir compte, puisqu’il ne joue aucun rôle dans la réduction finale[4] : 2+6+0 = 8.

Maxence Caron jouerait donc le même jeu que Bach, en superposant sa propre signature numérique à celle du compositeur ? Et feindre d’avoir terminé son livre le jour anniversaire de la mort de Bach, n’est-ce pas se placer presque religieusement sous son patronage ?

C’est peut-être la modestie de notre auteur qui le conduit à ne pas souligner ce qui apparaît pourtant comme une évidence à qui vient de lire (et relire) sa prose et ses fuligineuses analyses numériques ; en exergue, il a placé un extrait de l’œuvre qui lui tient à cœur et sur lequel il fonde une grande partie de son argumentation :

catholicam-26

J’ai montré dans le premier article l’inanité de la thèse selon laquelle ce texte serait incompatible avec le dogme luthérien. Ce qui m’intéresse ici, c’est le nombre de notes que Bach a utilisées : 26, 2 et 6.

Rien ne l’obligeait à construire sa phrase musicale sur 26 notes, le texte comportant 19 syllabes. Il y a donc bien un sens caché, et ce sens, ami lecteur, tu es maintenant en mesure de le décrypter.

Ce « phénomène prodigieux » n’a pu échapper au génie de Maxence Caron. Alors pourquoi ne clame-t-il pas haut et fort que Bach le désignerait ainsi comme son exégète favori, pourquoi laisse-t-il son lecteur le deviner en lui donnant seulement quelques indices, dont le nombre 260 ?

C’est peut-être effectivement une crise de modestie (ça arrive, même chez des gens très bien…). Ou bien un jeu : le lecteur sera-t-il aussi fort que lui ?

A mon avis, il est tombé dans un piège tendu par Bach, et je renvoie à l’annexe de mon deuxième article : Maxence Caron est-il allé lui-même au bout de l’analyse numérologique que j’y développe ?

Autre patronage discrètement revendiqué par notre auteur, celui de sainte Bernadette, citée dans la toute dernière page de l’ouvrage : « Achevé d’imprimer le 18 février 2010, en la fête de sainte Bernadette ».

Tous les témoignages contemporains ont souligné la réserve, la modestie, la simplicité de  Bernadette Soubirous. On ne s’attend pas vraiment à la trouver invoquée ici.

Sa fonction me paraît être de valider, comme un lointain écho, l’usage incessant par Maxence Caron de l’expression « Immaculée Conception » ou « Immaculée » pour désigner la vierge Marie. On sait que celle-ci serait apparue à Bernadette en 1858, dans la grotte de Lourdes, en se désignant sous cette appellation, reprise par le monde catholique. En réalité, l’« Immaculée Conception » n’est pas une personne, mais un dogme proclamé par Pie IX en 1854, après des siècles de controverses au sein de l’Église, soit bien après la mort de Bach. Il faut dissiper ici une confusion assez courante : cet article de foi ne concerne pas la naissance virginale de Jésus, mais Marie elle-même, considérée comme exempte, dès sa conception, de la tache du péché originel. Il n’est pas accepté par les protestants, ni d’ailleurs par les orthodoxes.

En employant (anachroniquement, s’agissant de Bach) l’expression « Immaculée (Conception) » pour désigner la Vierge, Maxence Caron se met dans la poche le lecteur catholique, pour qui cette dénomination est tout à fait naturelle. Mais de manière assez tordue, il joue implicitement sur la confusion de ce dogme avec celui de la naissance virginale de Jésus, ce qui lui permet d’écrire sans vergogne que les protestants rejettent l’idée de l’« enfantement de l’Esprit sain dans le sein d’une Vierge – tous points contre lesquels le luthéranisme fulmine (…). Si Bach avait été luthérien, il eût évité le point litigieux de la virginité de Marie (p. 174) ».

Ami lecteur, il y aurait encore beaucoup à dire, mais je sens que, comme moi, tu commences à être fatigué.

Pour terminer, quelques notes complémentaires, en vrac, sur le bonhomme et ses pratiques.

La pensée catholique de Jean-Sébastien Bach est publié en mars 2010. Le 8 avril, un certain Jérôme laisse sur le site Amazon un commentaire très négatif : « il s’abrite derrière son vocabulaire écœurant (et parfois grossier lorsqu’il se charge de détruire ses adversaires) de jeune philosophe arrogant et arriviste, croyant pouvoir noyer ainsi toute contestation à son encontre. »

La contre-attaque ne tarde pas. Le 10 avril « un lecteur » encense longuement l’ouvrage: « on reste proprement ébloui par la puissance d’analyse qui se dégage de ce livre (…). On attend avec impatience que cette intelligence musicale vienne nous donner d’autres chefs-d’œuvre de ce genre, car celui-ci renouvelle totalement la musicologie ».

Rebelote le 14 avril avec le commentaire hyperboliquement louangeur d’« une internaute» :  « le  livre de Maxence Caron, par son écriture et sa pensée, par la qualité de son écoute et la finesse dans l’analyse d’une partition, est tout simplement incontournable. Trouver un livre qui réunisse ainsi à la fois les qualités de l'artiste, de l’homme de lettres et du philosophe est aujourd'hui impossible. Le chemin ouvert par cet auteur est inouï, et il semble évident qu’il doive se heurter aux envieux et aux    idéologues : quoi  de surprenant, c’est la loi du genre. En attendant que les chiens aient fini d'aboyer, nous espérons d’autres ouvrages de cette envergure. »

Tout porte à croire que c’est Maxence Caron soi-même en personne qui a rédigé ces commentaires positifs, sous deux pseudonymes sémantiquement proches (et identiquement assez neutres) écrivant dans des styles étonnamment similaires. « Un lecteur » n’a d’ailleurs commenté (positivement) que des ouvrages de Caron[5], « une internaute » ne s’est intéressée qu’à Bach catholique[6].

Mécontent du traitement que lui réservait l’encyclopédie Wikipédia, il a tenté par tous les moyens de modifier sa fiche, en utilisant en particulier ce que l’on appelle des « faux-nez », des pseudonymes variés (une vingtaine au total) comme « Mascarpouille », « Augustinusaugustini » ou encore le poétique « TaRaceBulba ». Il a fini par s’en faire interdire l’accès par les administrateurs de l’encyclopédie en ligne.

Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, il a élaboré un site internet dédié à sa propre grandeur[7], site prétendument animé « par une administration bénévole formée par des lecteurs de l’œuvre de Maxence Caron et des amis de l’auteur ». On peut y glaner quelques perles révélatrices de son intéressante personnalité :

Sur l’Institut Catholique de Paris : « Ainsi va la vie de ce fabuleux rocher aux singes : l’Institut Catholique de Paris. Pourquoi catholique lorsqu’y sont entretenues les hérésies les plus arriérées ? Il n’y a jamais rien eu de catholique dans cet hospice où, sous l’œil de l’ovarien génie d’Alice Coffin, qui en fut longtemps pensionnaire, l’on y fait vêler les avis anticléricaux de bourgeoises génisses au milieu des acclamations de nonnes théophobes et de calotins apostats. Mais le mérite de cet institut est la préservation des espèces disparues. C’est un musée d’histoire contre-naturelle. Une génération d’ahuris protérozoïques y est de fait conservée et exhibée comme telle, car ici l’on exporte le vivarium, l’on promène la malle aux monstres par manière d’acquit[8]. »

Sur la littérature féminine : « Mais dans la viscosité du pire il y a diverses densités d’enduits. Vaste tache dans la boue, il y a la part qu’à cette extermination prend la « littérature  féminine », soit la masse de toutes les lavures bavées par l’étreinte de la femelle et de la pointe Bic (…). Dans leur communauté schizophrène, toutes ces damnées chipotasses piaulent comme un sénat de sorcières : ne sachant s’accepter, elles n’ont rien pu faire qu’excepter l’homme, mais afin de le devenir[9]. »

Sur Emmanuel et Brigitte Macron : « …tandis que le présideux Minus Trogneux se promène au bras de sa mousmée précambrienne[10] ». Quelle faute (de goût) : en principe on écrit « mousmé »…

Maxence Caron réussit l’exploit de se fâcher avec presque tout le monde ; il crache au visage de ceux qui l’ont accompagné dans ses débuts, comme Philippe Sollers ou Jacques de Guillebon. Alors que Radio Courtoisie l’a régulièrement invité entre décembre 2011 et juillet 2014 (14 interventions), il a disparu des radars. Anne Brassié, animatrice vedette de la station, qui l’a reçu six fois, qui a signé dans son propre blog un compte rendu élogieux du livre sur Bach catholique, semble ne plus le connaître.

Lui prétend (sur son site internet) que c’est à la suite d’un choix personnel qu’« il refuse toutes les invitations médiatiques (radio, télévision, etc.) et n’accorde plus aucun entretien à aucun journal : cela fait près d’une décennie que Maxence Caron n’est pas intervenu en public. Refuse également de donner la moindre conférence ou de participer à des colloques ». Sur son site internet également, cette brève information : « il vit en ermite depuis des années ». C’est dommage, j’aurais bien accepté un débat public avec lui sur la Messe en si de Bach.

Si Maxence Caron n’était qu’un individu lambda, un simple givré de plus, comme on peut en rencontrer dans la vie réelle ou en se promenant sur la toile, je n’aurais évidemment pas consacré tout ce temps à explorer les méandres de ses divagations. Mais ce type est multi-diplômé, il a dirigé et dirige encore des collections chez de grands éditeurs (Belles Lettres, Cerf, Laffont), il publie livres et articles, il a des réseaux, du pouvoir.

Ami lecteur, pour oublier un moment tout cela et reprendre espoir, écoute donc un peu de Bach…

 

[1] Indépendamment, bien sûr, de la thèse centrale du livre et de l’argumentation afférente.

[2] Matthieu, 28 8-9, Marc, 16, 9, Luc, 24, Jean, 20, 14.

[3] Ses propres « compétences » en ce domaine ont été démontées par l’article déjà cité de Fred Casagranda.

[4] Ou alors c’est la démultiplication annoncée page 23 : 260 = 26*10.

[5] Avec des passages d’anthologie : « Mais que dire sur Maxence Caron sans être soi-même ridicule… La luciole peut-elle juger le soleil ? Il faut surtout éteindre les jaloux et jouir de cette présence exceptionnelle. » A propos de La Transcendance offusquée, le 7 juillet 2019.

[6] Accès direct à cette page : https://www.amazon.fr/pens%C3%A9e-catholique-Jean-S%C3%A9bastien-Bach-Messe/product-reviews/291672768X/ref=cm_cr_dp_d_show_all_btm?ie=UTF8&reviewerType=all_reviews

[7] https://maxencecaron.fr/m-c/

[8] Bloc-Notes de décembre 2020 dans le Service littéraire.

[9] Bloc-Notes d’octobre 2019 : La Saison des crapaudes à plumes.

[10] Bloc-Notes de janvier 2021 dans le Service Littéraire.

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