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Billet de blog 17 sept. 2019

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Les curieuses vérités de madame Vanoyeke

1. Quand la pharaonne fanfaronne…

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On va dire que je m’acharne… J’ai pourtant en tête d’autres projets de billets (j’aimerais bien dézinguer Soif, d’Amélie Nothomb), mais leur gestation traîne un peu. C’est en fait l’actualité qui rappelle madame Vanoyeke à mon bon souvenir.

Il y a d’abord la réédition récente en deux volumes, par les éditions Encre bleue, de son catastrophique essai sur la prostitution en Grèce et à Rome. J’avais en son temps (1992 !) écrit tout le mal qu’il faut penser de cet ouvrage truffé d’erreurs, de contresens, et d’innombrables passages plagiés[1].  Madame Vanoyeke n’a pas jugé utile d’apporter la moindre correction à son texte initial : il est reproduit à la virgule près, y compris avec ses fautes d’orthographe et ses inexactitudes patentes.

Télés (TV5 Monde, Marina Carrère sur France 5) et radios (RCF, la RTBF belge) ne peuvent alors s’empêcher d’inviter notre « spécialiste » à leur micro.

C’est ensuite la promotion, par les éditions L’Harmattan, de son tout dernier livre, consacré à Néfertiti (expo « Toutankhamon » oblige), paru en juin dernier. La voici donc sur le plateau de TV5 Monde (encore !) le 22 juillet, bénéficiant d’articles de presse louangeurs (L’Observateur, Le Soir Mag, Lille Actu, etc.), et s’apprêtant à dédicacer son ouvrage dans les magasins de la Fnac (Amiens, Reims, Orléans, Rouen).

La quatrième de couverture de ce livre mérite quelque attention, dans la mesure où elle permet d’interroger le curieux rapport que madame Vanoyeke entretient avec la vérité.

 

Violaine Vanoyeke nous présenterait donc ici « la véritable vie de Néfertiti ». Ce souci de la vérité semble être une constante sous sa plume. Elle affirmait déjà, à propos d’une autre reine d’Egypte : « Je suis aujourd'hui la seule à avoir reconstitué la vraie vie d'Hatchepsout qui était, lorsque j'ai entrepris ce labeur comme une enquête policière, une véritable énigme »[2]. Scrupuleuse, « elle n’hésite pas à aller sur le terrain vérifier ses sources »[3] et déclare : « Je répertorie le moindre indice sur mon ordinateur. Et je recoupe mes informations pour tracer le portrait le plus exact de mon héroïne ».[4]

Le « storytelling », comme on dit aujourd’hui, qui accompagne les ouvrages de madame Vanoyeke est parfaitement rodé ; il a été mis en place au début des années 1990, et se répète à l’envi sur son site internet (voir par exemple ce qu’elle y écrit à propos de la dynastie impériale romaine des Sévères : « des personnages sur lesquels aucun écrit n’était paru jusque-là »), dans la préface de ses livres et dans ses entretiens avec les journalistes : il n’y avait rien[5], j’ai donc enquêté pendant des années, vérifié sur place, traduit ou retraduit tous les documents, et je vous livre le résultat de mon travail personnel. C’est ainsi qu’elle déclare à Lille Actu le 21 août dernier à propos de Néfertiti : « ce qui pose un énorme problème en termes historiques, est que rien n’a été écrit à son sujet ». Et la journaliste enchaîne : « Quand Violaine Vanoyeke a réalisé qu’aucun livre d’Histoire, tenant compte des récentes découvertes à son sujet n’avait été édité, elle décide donc de s’attaquer au monument ».

Violaine Vanoyeke est fascinée par les souveraines de l’Antiquité (c’est son droit le plus absolu), et elle n’est pas peu fière de pouvoir déclarer « Les Egyptiens m’ont surnommée la pharaone (sic) ».[6]  Et puisque, à propos de Néfertiti, elle se vante de démonter « des légendes, qui ne se basent sur aucun fait », appliquons la même méthode à notre moderne pharaonne, et vérifions les allégations contenues dans cette quatrième de couverture :

* « des découvertes reconnues dans le monde entier » : on aimerait savoir où et quand elle aurait publié ces découvertes (forcément antérieures à la publication du livre) et qui les aurait reconnues. La vérité est que Violaine Vanoyeke n’a jamais rédigé un rapport de fouilles ou un article scientifique.

* « éminente spécialiste de l'Antiquité dont les ouvrages font autorité ». Contentons-nous de reprendre les mots d’un authentique historien, Maurice Sartre : « Qu'on ne s'y trompe pas : cette « spécialiste » ne fait autorité qu'auprès de son éditeur ; les historiens, quant à eux, sont partagés entre l'indignation et la franche rigolade. »[7]

* « choisie par un magazine comme l'une des dix femmes qui ont marqué le XXème siècle ». On atteint, avec cette affirmation fantaisiste répétée depuis plus de vingt ans dans la moindre de ses notices biographiques et dans les interviews, un sommet de la mégalomanie. On ne connaît toujours pas le nom, le numéro et la date du magazine en question. Personne n’a jamais pensé à les lui demander.

* « l’auteure de plus de 100 livres parus dans plus de 50 pays ». La production de Violaine Vanoyeke est certes abondante et compte à ce jour environ quatre-vingt titres. Quelques-uns ont effectivement été traduits, mais dans moins d’une dizaine de langues au total, ce qui ne signifie donc pas, comme la formulation utilisée le sous-entend, que la totalité des livres a été diffusée dans cinquante pays.

* « égyptologue » : le titre d’égyptologue n’est pas une marque déposée. La presse a donc pu lui décerner des titres pompeux : « grande égyptologue », « égyptologue renommée », « égyptologue confirmée », « égyptologue de renom international », et même « un des plus grands égyptologues de tous les temps »[8]. Violaine Vanoyeke n’a cependant jamais suivi de cursus universitaire et n’est titulaire d’aucun diplôme en égyptologie ; elle n’a produit aucun travail scientifique reconnu dans cette discipline.

* «  elle a raconté plus de 6000 biographies ». Le nombre a beaucoup varié : en 1995, la quatrième de couverture de son Hannibal indique qu’elle est « productrice de plusieurs émissions culturelles (depuis 1980) dans lesquelles elle a raconté plus de mille biographies. » On peut lire aujourd’hui, dans la notice qu’elle a rédigée pour le site Amazon : « Elle a raconté plus de cinquante mille biographies à la radio. » Supposons une biographie par jour, cinq jours par semaine (et sans interruption estivale) : madame Vanoyeke aurait donc tenu l’antenne pendant plus de 190 ans ! Le nombre en apparence plus raisonnable de 6000 reste cependant hautement improbable, et on aimerait bien savoir quand et sur quelles antennes ces biographies ont été diffusées, de même que la liste des personnages ainsi évoqués. Le pompon revient aux sites internet des Fnac d’Amiens, Orléans et Rouen, qui, dans leur annonce des séances de dédicaces du livre (septembre et octobre 2019), indiquent que Violaine Vanoyeke a raconté « plus de soixante mille biographies »…

* On pourrait se demander ce que sa supposée célébrité comme « pianiste virtuose » peut apporter à la qualité et à la crédibilité de son livre. Il s’agit encore d’une vieille obsession qui remonte aux années 1980, comme en témoigne la quatrième de couverture d’une anthologie poétique publiée par ses soins en 1986 (on notera qu'à l'époque Violaine Vanoyeke n'est pas encore "égyptologue" - la transmutation ne s'opérera qu'en 1996): 

Inutile de chercher « les prix internationaux », les multiples concerts (dont un sous la direction de Karajan !), les disques qu’elle mentionnera par la suite : hormis deux enregistrements de poèmes accompagnés au piano, c’est le néant absolu. Mais elle y tient, et à la page 10 de son Néfertiti, elle insère après la liste de ses livres une petite discographie à moitié fictive :

Les deux premiers disques mentionnés sont désespérément introuvables…

Que madame Vanoyeke se complaise à se raconter de belles histoires est une chose. C’en est une autre que les journalistes reprennent ces fables sans aucun esprit critique. Mais quand un éditeur les reproduit en quatrième de couverture et sur son site internet, quand tout ceci est relayé par de grandes enseignes de distribution de produits culturels, cela me semble relever de ce que la loi appelle « les pratiques commerciales trompeuses », interdisant « les pratiques commerciales qui contiennent ou véhiculent des éléments faux qui sont susceptibles d'induire en erreur le consommateur moyen », qui « reposent sur des allégations, indications ou présentations fausses ou de nature à induire en erreur » un acheteur potentiel.

                                                                                                          (à suivre)

[1] On pourra lire ce compte rendu ici : https://www.persee.fr/doc/topoi_1161-9473_1992_num_2_1_1362

[2] Histoires envoûtantes de l'Égypte ancienne, préface, 2011 (entre autres occurrences de cette allégation)

[3] La Montagne, 13 mai 1998

[4] Bonne Soirée, 18 août 1998

[5] C’est évidemment faux…

[6] France-Soir, 26 avril 2005

[7] Le Monde, 17 juillet 1998

[8] selon Gérard Oestreicher, Le Républicain lorrain, 27 août 2000

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