Camille Pascal, Dieu, la France et la rigueur historique

Quand un historien médiatique ne vérifie pas ses sources... A propos du livre de Camille Pascal "Ainsi, Dieu choisit la France", Presses de la Renaissance, novembre 2016.

Camille Pascal, Dieu, la France et la rigueur historique

D’emblée, tu te sens interpellé par le titre : Ainsi, Dieu choisit la France, et par le bandeau de présentation : La véritable histoire de la fille aînée de l’Eglise. Tu apprends de surcroît que le « Prix du livre incorrect » lui a été attribué le 23 mars dernier. Tu te dis que tu tiens là un de ces ouvrages iconoclastes que tu ne détestes pas, qui démolissent les idées reçues en s’appuyant sur une enquête sérieuse et incontestable. L’auteur, Camille Pascal, n’est-il pas agrégé d’histoire, et conseiller d’Etat ?

Tu ouvres le bouquin, et tu lis en épigraphe une citation du pape Grégoire IX s’adressant à Saint Louis : « Ainsi, Dieu choisit la France de préférence à toutes les autres nations de la terre pour la protection de la foi catholique et pour la défense de la liberté religieuse. Pour ce motif le royaume de France est le Royaume de Dieu ; les ennemis de la France sont les ennemis du Christ. » L’extrait de cette lettre, très précisément datée du 21 octobre 1239, est repris dans l’introduction.

Diable ! t’exclames-tu in petto. Un pape du treizième siècle défenseur de la liberté religieuse ? Le royaume de France serait le royaume de Dieu ? Il te semble avoir lu que son fils avait dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde »…

Du fond de tes souvenirs en noir et blanc, l’évêque de Bedford t’apostrophe de sa voix inimitable : « Je vous assure, mon cher cousin, que vous avez dit bizarre, bizarre. »

Camille Pascal est pourtant sûr de lui : « Les faits et les sources historiques qui permettent de les reconstituer sont têtus (…). On peut les interpréter de mille façons mais on ne peut pas les falsifier. Tout ce qui est écrit dans mon livre est rigoureusement exact du point de vue historique et je remarque que personne n’est venu le contester. »[1]

Bizarre quand même.

Tu passes donc en mode « recherche » et te lances dans le monde fantastique d’Internet. Tu ramasses évidemment tout et n’importe quoi, mais dans ce fatras tu repères vite le texte en question, dupliqué en masse : la lettre de Grégoire le neuvième au roi Louis du même numéro. Tu découvres alors qu’elle est une référence incontournable, reprise dans nombre d’ouvrages sur « la France, fille aînée de l’Eglise », depuis que celle-ci, adorant ce qu’elle avait brûlé, a décidé d’honorer Jeanne la Pucelle. Dans un discours prononcé lors de la cérémonie de béatification, le 13 décembre 1908, le pape Pie X cite en effet son lointain prédécesseur :

« J’ajouterai ce qu’écrivait au roi Saint Louis le pape Grégoire IX : Dieu, auquel obéissent les légions célestes, ayant établi, ici-bas, des royaumes différents suivant la diversité des langues et des climats, a conféré à un grand nombre de gouvernements des missions spéciales pour l’accomplissement de ses desseins. Et comme autrefois Il préféra la tribu de Juda à celle des autres fils de Jacob, et comme Il la gratifia de bénédictions spéciales, ainsi Il choisit la France de préférence à toutes les autres nations de la terre pour la protection de la foi catholique et pour la défense de la liberté religieuse.

Pour ce motif, continue le Pontife, la France est le royaume de Dieu même, les ennemis de la France sont les ennemis du Christ. Pour ce motif, Dieu aime la France  parce qu’Il aime l’Église qui traverse les siècles et recrute des légions pour l’éternité. Dieu aime la France, qu’aucun effort n’a jamais pu détacher entièrement de la cause de Dieu. Dieu aime la France, où en aucun temps la foi n’a perdu de sa vigueur, où les rois et les soldats n’ont jamais hésité à affronter les périls et à donner leur sang pour la conservation de la foi et de la liberté religieuse. Ainsi s’exprime Grégoire IX. »

Un problème de traduction ? Tu n’arrives pas à savoir dans quelle langue le pape Pie X s’est exprimé ce jour-là[2] ; mais tu finis par trouver une version en italien, qui confirme le texte français : « per la protezione della fede cattolica e per la difesa della libertà religiosa » et « la Francia è il regno di Dio stesso, i nemici della Francia sono i nemici di Cristo. »

L’expression « liberté religieuse » reste à tes yeux problématique. Sur un des sites consultés, tu trouves en note l’explication suivante : « la vraie liberté religieuse due à la seule vraie religion. »[3] C’est rassurant : la liberté n’est valable que pour les catholiques.

Mais tu voudrais bien mettre la main sur le texte original de cette lettre de Grégoire IX. Si Pie X la mentionne, elle doit bien se trouver quelque part…

Tu finis par la dénicher dans un vieux livre poussiéreux publié à Paris en 1866 : Inventaires et documents publiés par ordre de l’Empereur (…) Layettes du Trésor des Chartes, par Alexandre Teulet, archiviste (..).[4]

L’original est donc en France, répertorié dans cet ouvrage sous la référence 2835, page 416 : Litterae Gregorii papae IX Ludovico regi (lettre du pape Grégoire IX au roi Louis), en date du 21 octobre 1239.

Pas de bol, c’est un long texte en latin, sur plus de trois colonnes bien tassées. Mais tu t’y plonges courageusement, et tu n’es pas déçu.

Tu passes sur des détails : au début de sa lettre, Grégoire ne parle pas de Dieu mais de son fils : « Dei Filius », lequel a établi sur terre divers gouvernements afin de servir les desseins divins. La suite est plus étonnante : « Le royaume de France est distingué par le Seigneur parmi tous les autres peuples de la terre par un honneur et une grâce privilégiés. » Pourquoi ? Parce que ce royaume n’a pas cessé de se battre pour l’exaltation de la foi catholique, en Orient et en Occident, pour la défense de la liberté de l’Eglise (pro defensione ecclesiasticae libertatis) : tes ancêtres, écrit-il à Louis IX, ont soustrait la Terre sainte des mains des païens, ont ramené l’empire de Constantinople à l’obédience de l’Eglise romaine[5], ont lutté de toutes leurs forces contre les perversités de l’hérésie qui avait presque complètement chassé la foi chrétienne du pays albigeois, jusqu’à ce qu’elle y soit rétablie. Dans ce royaume, jamais la liberté de l’Eglise (libertas ecclesiastica) n’a disparu.

Il revient ensuite sur la lutte contre les Albigeois. Il ne mentionne naturellement pas le refus de Philippe Auguste de prendre la tête de la croisade de 1209. Il préfère évoquer Louis VIII, père du destinataire, qui « a choisi de se battre, non pour l’accroissement de son royaume, mais pour celui de la foi », et qui, par un « testament tacite » (en fait l’exemple qu’il a donné), invite ses successeurs à suivre la même voie. A cette fin, « notre Rédempteur, choisissant le royaume de France comme l’exécuteur spécial de ses divines volontés, le portant suspendu autour de sa cuisse, en guise de carquois, en tire des flèches choisies et les envoie avec son arc pour la protection de la liberté de l’Église et de la foi, la destruction des impies[6] et la défense de la justice. »

Tu supposes que le pape n’écrit pas au roi de France simplement pour lui donner un cours d’histoire ou lui faire un joli compliment sur la fidélité de ses ancêtres. Il a quelque chose à lui demander. Ce long préambule introduit en effet une requête précise : Grégoire IX réclame l’aide de Louis contre l’empereur Frédéric II, avec qui il s’est disputé, et qu’il traite de tous les noms dans la suite de la lettre. Ce traître, se dissimulant sous le manteau d’une fausse piété, ne cherche rien moins qu’à crucifier de nouveau le Christ. Le pape vient donc de l’excommunier, et demande à Louis l’aide de son bras (tui brachii auxilium invocamus). Cette mission, assure Grégoire IX, est encore plus sacrée que la lutte contre les infidèles qui tiennent la Terre sainte.

Pas trace donc d’une « liberté religieuse » générale, ou d’une quelconque assimilation du royaume de France au royaume de Dieu. Rien non plus sur « les ennemis de la France ennemis du Christ ». Tu te dis alors que le pape Pie X (ou « la plume » qui a écrit son discours) en a donc pris un peu à son aise avec un document historique, dont il a par ailleurs « gommé » certains points importants.

Par contre tu comprends mieux pourquoi la France sera appelée (l’expression viendra en fait plus tard) « fille aînée de l’Eglise ». C’est qu’elle est aux avant-postes dans la lutte contre les hérétiques et les infidèles. Le pape pensait à bon droit pouvoir compter sur le roi de France. Il savait peut-être que quelques mois plus tôt, le 13 mai 1239, dans le diocèse de Châlons-en-Champagne, « en présence de l’archevêque de Reims et de dix-sept évêques », on avait exécuté de supposés manichéens : « Le peuple qui vint à ce spectacle était estimé à cent mille âmes ; on y brûla cent quatre-vingt trois hérétiques, qui fut un holocauste agréable à Dieu, dit le moine Albéric auteur du temps. »[7]

De son côté, en cette même année 1329, Grégoire IX avait promulgué la bulle Si vera sunt : « Nous ordonnons que le prochain premier Sabbat de Carême, au matin, quand les juifs se rassemblent dans les synagogues, vous fassiez saisir, par notre ordre, tous les livres des juifs de votre province et vous les fassiez attentivement garder par les frères Prêcheurs ou Mineurs ; en demandant pour cela, si nécessaire, l’aide du bras séculier. »[8] Louis IX n’aura aucun scrupule à obéir, et fera confisquer les livres des synagogues le 3 mars 1240 ; un procès sera organisé et les livres juifs seront solennellement brûlés.

Cependant, en ce qui concerne Frédéric II, il déclinera l’invitation : pieux, mais pas complètement irresponsable, il refusera en cette circonstance d’apporter son aide au pape Grégoire.

Ta première impression était donc la bonne : il y a bien quelque chose qui cloche. Camille Pascal utilise, dès la première page de son livre, un texte partiellement falsifié, tronqué, dans une perspective pour le moins biaisée. Sans doute (on peut en tout cas l’espérer) ne l’a-t-il pas fait consciemment. Mais la première règle de l’historien n’est-elle pas de vérifier ses documents ?

Il manifeste pourtant ça et là, dans les notes de son livre, un souci d’exactitude. Il précise parfois la source qui authentifie tel ou tel propos, tel ou tel fait, encore qu’elle soit souvent de seconde main. A-t-il eu connaissance du texte original de cette lettre, et a-t-il pu le lire ? La seule citation latine qu’on trouve dans l’ouvrage contient une erreur : « non sum dignus ut intres sub tectume », au lieu de « tectum meum ».[9] Peut-être s’agit-il d’une simple coquille...

En poursuivant ta lecture, tu te dis qu’il te faudrait quand même élucider le sentiment de gêne qui t’envahit progressivement : le style, au sens proustien du terme (« question non de technique, mais de vision », révélateur d’une façon de percevoir le monde) joue trop souvent ici sur le sensationnel, la caricature, les effets lourdement appuyés.[10] Tu lis par exemple : « L’ancien hippodrome, dans lequel la pieuse Théodora avait autrefois dompté des ours et subjugué l’empereur Justinien qui aimait les femmes aux odeurs fauves… ». Tu te demandes où notre agrégé d’histoire, Conseiller d’Etat, est allé chercher ces âneries.[11]

Tu cèdes cependant à un certain découragement, peut-être provisoire, devant l’énormité de la tâche. Il faudrait aussi et surtout analyser les enjeux d’un tel projet « historique ».

Et pourtant, Camille Pascal semble regretter l’absence de critiques : « Le succès éditorial de mon livre est, en soi, un petit miracle car au-delà de la presse conservatrice et catholique ou encore de la « cathosphère », il a été accueilli dans un silence assourdissant ! »[12]

Tu te dis finalement qu’il sera peut-être content de voir qu’on parle de son ouvrage ailleurs que dans la « cathosphère »…

                                                                                                                              François Picard

 

 

 


[1] Dans un entretien publié sur le site Vexilla Galliae, en date du 31 janvier 2017.

[2] Pie X ne connaissait guère que l’italien et le latin (Camille Pascal, Ainsi, Dieu… p. 239).

[3] André Fresnoy,  Le Blog de Lutèce, 17 mai 2012.

[4] La poussière est en fait « virtuelle », puisque tu consultes le livre sur Gallica, le site de la Bibliothèque Nationale. Tu en profites pour te cultiver : on appelait « layettes » les coffres de bois dans lesquels on rangeait les archives. Tu trouveras ensuite d’autres éditions de ce texte, comme dans les Preuves des libertez de l’Eglise gallicane, tome premier, 1651, p. 8.

[5] suite à la prise de Constantinople par les croisés en 1204 et à la création de l’Empire latin.

[6] Le texte imprimé en 1866 porte « in contritionem ipsorum » ;  d’autres éditions plus anciennes donnent « in contritionem impiorum ».

[7] Fleury, Histoire ecclésiastique, 1727, à l’année 1239.

[8] Bulle du 9 juin 1239.

[9] p. 197.

[10] Marie de Gandt, qui a été sa collègue à l’Elysée comme plume de Nicolas Sarkozy, évoque un réel talent, mais qui pouvait se laisser aller à des facilités dans le genre du périodique Détective (Sous la Plume, petite exploration du pouvoir politique, 2013)

[11] p. 79. Il suffit d’ouvrir n’importe quelle biographie sérieuse de l’impératrice pour se rendre compte de l’ineptie de ces propos. Théodora était effectivement la fille d’un gardien des ours de l’hippodrome. Il est donc possible que dans son enfance elle ait approché ces animaux, moins vraisemblable qu’elle en ait dompté. Quoi qu’il en soit, elle n’apparaissait pas dans les spectacles de l’hippodrome, dont elle s’est éloignée assez vite. A l’époque où elle rencontre Justinien (pas encore empereur), il y a longtemps qu’elle ne fréquente plus ce genre de bêtes  et qu’elle a pris l’habitude de se laver… Et qui a soufflé à notre auteur que Justinien « aimait les femmes à l’odeur fauve » ?

[12] Entretien publié sur le site Aleteia, le 27 février 2017.

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