Les curieuses vérités de madame Vanoyeke (2)

2. Quand la pharaonne se met en rogne (désolé, je n’ai pas trouvé mieux comme assonance…)

Madame Vanoyeke n’aime pas être critiquée, pour la bonne raison qu’elle ne produit que des livres de qualité. Elle déclare benoîtement aux journalistes : « Jusqu’à présent, je ne pense pas avoir écrit d’erreurs »[1] ou : « Je n’ai jamais eu une mauvaise critique littéraire de ma vie. »[2]

Sur les forums de lecteurs se glissent pourtant parfois des avis pas vraiment positifs. Il faut impérativement allumer des contre feux. Le site de vente Rakuten, où ses livres sont proposés en occasion, verra alors fleurir des commentaires dithyrambiques : « génial et complet, un régal », « passionnant et remarquablement écrit comme toujours », « un délice ». Un léger soupçon cependant à la lecture de cet avis : « Très intéressant d’où sa publication dans tous les pays (…). Livre indispensable basé sur les découvertes de l’auteur ». On se dit qu’on a déjà entendu cet air quelque part (cf. la première partie de ce billet). Quelques clics de souris, et l’on s’aperçoit qu’un même lecteur a signé tous ces commentaires : « guylum ». Qui se cache derrière ce pseudonyme ? Ami lecteur, pour t’épargner d’épuisantes recherches, je te livre la solution. Dans la présentation qu’elle a écrite pour le site Amazon, Violaine Vanoyeke nous fait la confidence suivante : « elle est la compagne d’un coatch (sic) de tennis, Guy Lumbroso. »

Sur le site de la Fnac, la technique est un peu plus élaborée ; les signatures d’avis très positifs sont variées : cherchebonslivres, intriguesse, eiffeltour, aimelire, lecteurissime, rohers, perline, parli, babylon, maitreguil, elephantine. C’est plus que de l’enthousiasme : « comme d’habitude avec Violaine Vanoyeke, on se régale », « geniale volaine vanoyeke ! Quel style et quel don !!!! A lire toujours et encore ! Du Violaine Vanoyeke ! »[3], « J AI ADORE L INTRIGUE LES PERSONNAGES L ENIGME ET EVIDEMMENT LE STYLE TOUT ELEGANT ET RECONNAISSABLE ENTRE MILLE DE VIOLAINE VANOYEKE. JE RECOMMANDE SANS RESERVES »,  Ces avis ont tous été publiés à la même époque, entre avril et septembre 2016,  mais surtout il suffit de cliquer sur ces pseudonymes pour découvrir qu’ils dérivent tous d’une même source : une certaine « fande »[4]. Outre l’emploi inconsidéré des capitales d’imprimerie (que nous retrouverons plus loin), un de ces commentaires nous rappelle lui aussi une  ritournelle déjà entendue: 

intriguesse

Visiblement, madame Vanoyeke ne sait plus très bien qui l’a classée parmi « les dix femmes qui ont marqué le XXe siècle » : d’habitude c’est « un magazine américain » ; or le Times est un quotidien anglais. Sans doute a-t-elle ici confondu le journal anglais avec le Time Magazine américain (mais selon certains journalistes il pourrait s’agir de Newsweek). Au fond, ce n’est pas très grave, c’est un peu comme chercher la cellule d’Edmond Dantès en visitant le château d’If…

Redescendons sur terre.

L’encyclopédie coopérative en ligne Wikipédia est devenue en quelques années un outil incontournable auquel on se réfère souvent en priorité avant de chercher éventuellement plus loin. Elle est rédigée par des contributeurs bénévoles et « modérée » par des administrateurs. En 2005 est créé l’article qui est consacré à Violaine Vanoyeke. Son auteur, sous le pseudonyme de Néfermaât, se contente de recopier la présentation « officielle » qu’on trouve dans toutes les quatrièmes de couverture : « Violaine Vanoyeke est l'auteure de plus de trente ouvrages romanesques ou historiques traduits et diffusés dans une trentaine de pays. Professeur de littérature et de civilisations anciennes, linguiste, latiniste, helléniste et égyptologue, archéologue pour ses recherches, elle est également productrice d'émissions culturelles dans lesquelles elle a raconté plus de trois mille biographies. Elle est considérée comme l'une des plus éminentes spécialistes de l'Antiquité. »

Le 3 janvier 2007, un contributeur bien intentionné, et surtout un peu renseigné, Remi Mathis, supprime la dernière phrase. Le 20 juin, le même Remi Mathis va plus loin et propose un nouveau texte : « Violaine Vanoyeke est une romancière française, auteure de plus de cinquante ouvrages romanesques ou de vulgarisation historique traduits et diffusés dans une trentaine de pays. Professeur de lettres, archéologue pour ses recherches, elle est également productrice d'émissions culturelles. »

Le 27 août 2008, Violaine Vanoyeke, depuis une simple adresse IP,  modifie à son tour cette présentation : elle est « écrivain, poète, romancière et historienne, française née à Paris, auteure de 72 ouvrages romanesques et historiques traduits et diffusés dans 51 pays (…). Professeur de lettres, archéologue pour ses recherches, elle est également productrice d'émissions culturelles

C’est le début d’une longue bataille entre elle et différents contributeurs ; les curieux pourront en suivre le détail à partir du lien suivant[5] :

https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Violaine_Vanoyeke&offset=&limit=500&action=history

Assez vite, le conflit va dépasser la question de savoir si elle fait œuvre de « vulgarisation historique » ou si elle est réellement « historienne ». Quand apparaissent dans l’article les premières réserves sur ses qualités scientifiques et les accusations de plagiat portées par des universitaires, Violaine Vanoyeke s’évertue à supprimer les passages gênants, qui sont ensuite régulièrement rétablis ; s’ensuit une « guerre d’édition » dans laquelle les administrateurs du site finissent par lui en interdire l’accès.

Ses interventions sont effectuées à partir d’une simple adresse IP, mais aussi parfois signées sous des pseudonymes transparents, comme Engerer (le nom de son mari décédé en 2008) en 2011, ou LUMVA (LUMbrosoVAnoyeke) en 2012-2013. Elle assortit ses modifications de commentaires souvent agressifs dont voici quelques exemples (orthographe et typographie originales sont respectées) :

« TENTATIVES DE DIFFAMATION DANS LE CHAPOTRE CONTRIVERSES » (8 juillet 2011).

« Les erreurs ont été corrigées à maintes reprises. il faut maintenant faire en sorte qu'elles ne réapparaissent pas systématiquement. VIOLAINE VANOYEKE N A JAMAIS EU DE PROCES POUR PLAGIAT EN REVANCHE DE NOMBREUX AUTEURS ONT PLAGIE SES TRAVAUX » (12 décembre 2011).

« V VANOYEKE N A JAMAIS EU DE PROCES POUR PLAGGIAT. EN REVANCHE SES EDITEURS EN ONT FAIT A D AUTRES AUTEURS QUI ONT PLAGGIE SES LIVRES. PLUS DE 9 THESES OU MEMOIRES ONT ETE ECRITS SUR SES LIVRES ET SA VIE. L ARTICLE CITE EST ECRIT DANS L INTENTION DE NUIRE » (8 janvier 2013)

« ARTICLES MENSONGERS ET CALOMNIEUX SUPPRIMES DES LETTRES RECOMMANDEES ONT ETE ENVOYES A LA DIRECTION DE WIKIPEDIA ET AU JURIDIQUE VEUILLEZ NE PAS REMETTRE CES CHAPITRES CALOMNIEUX NOUS AVONS ADRESSE POUR RECTIFICATION APRES DES ANNEES DE CALOMNIE » (7 juin 2013).

« Pouvez vous tenir compte des remarques faites svp? les articles mentionnés et les sources sont pleines d'erreurs et de diffamations. En les reprenant à des confrères manifestement jaloux de la réussite de V Vanoyeke vous ajoutez à la diffamation » (9 juin 2013).

Pour chaque article, Wikipédia propose une page de discussion facilement accessible à partir d’un onglet situé en haut à gauche. Sous la signature, transparente elle aussi, « vivgul »[6], elle s’y plaint le 8 décembre 2013 de ne pas pouvoir compléter le texte :

« ACTUELLEMENT TOUT EST BLOQUE!!!Comment travailler et faire avancer la rédaction de cette page vide??? Mon objectif est de remplir cette page au fur et à mesure en ajoutant en notes les sources et de corriger avec des sources et notes. COMMENT FAIRE ALORS QUE TOUT EST BLOQUE??? Merci de m'indiquer la marche à suivre Cordialement vivgul »

Changement de ton le 29 octobre 2016 :

« Des diffamateurs ont piraté ma fiche wikipedia au moment du décès de mon mari en 2008. Impossible de remettre en place la vraie fiche wikipedia. Même wikimedia n'y parvient pas. A chaque fois que les corrections sont apportées, les "pirates" remettent en place leur texte et leurs diffamations(cf controverses/académie). Si quelqu'un peut nous aider NOUS SOMMES à l'écoute car le service juridique de wikipedia, que nous avons saisi aux Etas-Unis, ne peut rien faire! En attendant je précise que JE N AI JAMAIS EU DE PROCES POUR PLAGIAT, QU EN REVANCHE MES LIVRES ET MES EMISSIONS HISTORIQUES ONT ETE ABONDAMMENT PLAGIES, QU IL N Y A PAS D ERREURS DANS MES TEXTES SUR LA DYNASTIE DES PTOLEMEES QUE J AI ENSEIGNEE PENDANT DES ANNEES CONTRAIREMENT A CE QU AVANCE UN COLLEGUE NON SPECIALISTE DE LA PERIODE. OUTRE CES TROIS REMARQUES DIFFAMATOIRES DE COLLEGUES JALOUX EN MANQUE D EDITEUR, JE N AI QUE DES DIZAINES DE MILLIERS d articles TRES POSITIVES DE JOURNALISTES DU MONDE ENTIER. INUTILE DE MEDIRE .... CELA FAIT SOURIRE TOUT LE MILIEU!. DIFFICILE DE SUPPORTER LE SUCCES ET LES VENTES DES COLLEGUES?? ALLEZ! POUSSEZ LA PORTE D UN PSY....IDEM POUR LES REMARQUES DEPLACEES DANS LA PAGE "DISCUSSION" . VOUS N AVEZ RIEN D AUTRE A FAIRE QUE DE PARLER DU TRAVAIL DES SPECIALISTES QUI C0NSACRENT LEUR VIE LEUR ARGENT... A LA RECHERCHE?? JE PARLE POUR TOUS CEUX QUI COMME MOI CONSACRENT LEUR VIE AU PATRIMOINE MONDIAL ET QUI N ONT QUE FAIRE DE "PROPOS POUBELLE" . ALLEZ VOIR AILLEURS... BON VENT...--Violaine VANOYEKE »

Comme le fait remarquer un commentateur de cette intervention, l’usage des capitales d’imprimerie fait penser à une vocifération. La pharaonne s’est effectivement mise en rogne…

Si l’on fait abstraction de la violence du ton (qui tranche quand même fortement avec l’image qu’elle s’efforce de donner d’elle-même dans les médias), la défense de Violaine Vanoyeke s’articule autour de trois thèmes qu’on retrouve d’ailleurs, exprimés de façon certes plus policée, dans ses textes publiés ou dans les interviews complaisantes des journalistes.

C’est d’abord l’idée que les critiques proviennent de collègues jaloux de son succès. Le 15 janvier dernier, cette idée est encore reprise dans une tentative de modification de l’article Wikipédia, qui sera promptement supprimée : « Quelques rares collègues mal intentionnés et manifestement jaloux de ses travaux, tentent de la dénigrer dans des supports confidentiels. »

C’est ensuite l’affirmation répétée que ses travaux ont été repris par les autres, et même qu’elle a été pillée. Elle se targue ainsi, dans son autobiographie, d’avoir pu travailler « à une vitesse incroyable qui pouvait susciter bien des jalousies. Le fait d’avoir des ouvrages dans le classement des meilleures ventes n’arrangeait rien. L’espionnage et le plagiat allaient bon train… »[7] Cependant, contrairement à ce qu’elle soutient, ses éditeurs n’ont poursuivi aucun de ses supposés plagiaires.

C’est enfin et surtout qu’elle-même n’a jamais été assignée en justice pour plagiat, ce qui est exact. Il me faut ici avouer une certaine incompréhension : les plagiats commis par Violaine Vanoyeke sont établis et précisément documentés.[8] Pourquoi les auteurs qui en ont été victimes n’ont-ils pas réagi ? Selon une spécialiste de la question que j’ai pu consulter, les raisons peuvent être multiples, mais c’est surtout la complexité et l’incertitude de la procédure qui ont pu jouer. Il faut ajouter que les auteurs pillés ne sont pas forcément informés de leur infortune, et qu’avant les années 2010, rares sont les mentions des « emprunts » de madame Vanoyeke.

Dans un cas toutefois elle semble y avoir échappé de peu. Il y a en effet dans la liste de ses ouvrages un livre problématique, la biographie qu’elle a consacrée en 1996 à Ramsès III, parue chez France Empire. Comme l’égyptologue Philippe Collombert l’a révélé plus tard (en 2011) il s’agit du plagiat éhonté d’un Ramsès III publié en 1993 sous la signature de Pierre Grandet.[9]

Curieusement, ce titre disparaît assez rapidement des bibliographies établies par Violaine Vanoyeke elle-même. Il est absent par exemple de la liste de ses œuvres donnée dans les premières pages des Ptolémées, derniers pharaons d’Egypte, paru en 1998. Tout se passe comme si elle (ou son éditeur) avait évité un procès en retirant le livre de la circulation…

Jouant sur une similitude de titres, elle peut alors justifier ainsi son essai de modification de l’article Wikipédia, le 28 décembre 2012 : « Le chapitre "plagiat" a été supprimé car JAMAIS VIOLAINE VANOYEKE n a eu de procès pour plagiat et certainement pas sur RAMSES III paru aux editions ALPHE en 2010/2011E. Nous pouvons en fournir la preuve. »

Mais elle évoque ici une trilogie romanesque parue sous le titre général de Ramsès III en 2011[10], et non la biographie de 1996…

                                                                                                                                                                                       (à suivre)

 

[1] La Voix du Nord, 30 janvier 2012

[2] France-Soir, 26 avril 2005 

[3] Je reproduis l’orthographe d’origine…

[4] Il faut au préalable sélectionner l’onglet « lire tous les avis »

[5] Wikipédia garde en effet la trace de toutes les interventions, corrections, modifications effectuées, qui sont regroupées sous l’onglet « historique ».

[6] C'est évidemment « vi(olaine)v(vanoyeke)gu(y)l(umbroso) ».

[7] Les pharaons mènent à la vie éternelle, 2001, p. 158.

[8] J’en ai donné de multiples exemples dans mon enquête intitulée La Cuisine de madame V., éditions du liège, 2015.

[9] Cf. http://responsable.unige.ch/top/les-cas-ecole/duplicate-of-rams%C3%A8s-iii-vs.-rams%C3%A8s-iii.html

[10] avec une belle faute d’orthographe dans le sous-titre du deuxième volume : La Reine lybienne au lieu de « libyenne »

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