Les ravages mortels du Covid-19 aux États-Unis exhibent les fractures sociales

L' histoire du Coronavirus aux États-Unis et de son évolution c'est un peu comme l'élection de Donald Trump à la présidence du pays. Ça parait énorme, fou, inattendu et complètement démesuré, une destruction inouïe du cours normal des choses venue de nulle part. Sauf que l'élection de Trump et ce virus en disent long sur l'état de notre société et de nos inégalités.

L' histoire du Coronavirus aux États-Unis et de son évolution c'est un peu comme l'élection de Donald Trump à la présidence du pays. Ça parait énorme, fou, inattendu et complètement démesuré, une destruction inouïe du cours normal des choses venue de nulle part.

Sauf que l'élection de Trump et ce virus en disent beaucoup sur l'état de notre société, de nos politiques, de nos priorités et de nos inégalités.

Le caractère inattendu de ce nouveau ravage, comme l'élection de Trump, est un choc. Qui aurait pu croire, il n'y a de cela que quelques mois, que tout le pays serait bloqué, les hôpitaux débordés, les lieux publics fermés, et le taux de chômage un nouveau record en l'espace de quelques semaines (au point que le New York Times dédia toute la colonne de droite de sa première page à un graphique révélateur––voir ci-dessous)? Qui aurait pu croire, quelques mois, quelques semaines, quelques jours avant l'élection de Donald Trump, qu'on se retrouverait avec un président aux tendances autoritaires, à la personnalité égocentrique et narcissique, un menteur pathologique raciste et sexiste entourés de blancs suprémacistes et fascisants?

Le navire-hôpital militaire, le USNS Comfort arrive à New York © Mike Segar, Reuters Le navire-hôpital militaire, le USNS Comfort arrive à New York © Mike Segar, Reuters

Le parallèle a ses limites, comme toute comparaison. Il est cependant judicieux, me semble-t-il, de voir la manière dont le symptôme tend à obscurcir la maladie. Trump se trouve où il est aujourd'hui parce qu'il est le symptôme d'une maladie sociale bien plus profonde. De la même manière, le virus qui détruit des vies dans les hôpitaux de New York, la ville d'où j'écris ces lignes, ainsi que dans bien des chambres à coucher d'appartements et de maisons autour de moi et, de plus en plus, à travers le pays, fait des ravages dont l'ampleur et la propagation doit beaucoup à la manière dont notre société est organisée. Cette terrible maladie est une surprise dont l'existence ne doit pas grand-chose à notre organisation politique, sociale et économique, mais nos structures lui permettent de tuer plus.

La une du New York Times, le 27 mars 2020 © The New York Times La une du New York Times, le 27 mars 2020 © The New York Times
 

Le Coronavirus met à jour des inégalités sociales gigantesques, un système de santé catastrophique guidé par les intérêts économiques de grandes compagnies d'assurance, une incompétence au plus haut niveau de l'administration américaine qui met en doute depuis des années la parole scientifique au profit d'une vision de l'économie enfermée dans un carcan néolibéral et un regard wallstreetien sur le monde... et qui a perdu un temps incroyable, un temps meurtrier, à minimiser l'évidence. Entre cette incompétence grandiloquente, une bureaucratie qui n'a pas pris la mesure de l'urgence et des problèmes techniques, le pays le plus riche du monde, avec les docteurs les plus compétents et des instituts de recherche sans égaux, n'a pas mis en place de tests à grande échelle: au moins un mois de perdu. Et cette administration, il n'y a même pas deux semaines de cela, en pleine crise du coronavirus, tenait bon et proposait encore de soutenir les coupes budgétaires du Center for Disease Control (CDC), le centre de contrôle des maladies.

 

Le pire? Ce n'est pas une surprise. Cette présidence n'est pas normale.  Même si l'on prend l'ère néolibérale comme le standard aujourd'hui––ce catastrophique ancien monde qui domine le globe et les États-Unis depuis le début des années 1980––, même si l'on accepte cette médiocrité politique comme "normale", cette présidence a crevé le plafond jusque là pourtant si haut de la criminalité absurde et mensongère.

 

Non pas que l'arrivée de Trump et de ses acolytes ait tout cassé. Non. On a simplement arrêté de jouer le jeu et de faire semblant d'être décent. Au moins c'est clair, nous dira-t-on. Un milliardaire qui doit sa célébrité à la télé-réalité, dont le business est un nom vide qu'il vend à des dizaines de millions, qui a déclaré banqueroute une demi douzaine de fois, qui vit dans un appartement sur la 5ème avenue décoré dans le style Louis XIV, un sexiste et raciste d'un narcissisme à toute épreuve, l'image parfaite du vilain patron, du CEO qui se moque des petits, qui se vante en mentant à longueur de journée et quelque soit le prétexte... Une fois au pouvoir, même les politiques sont claires et nettes, depuis le Muslim ban jusqu'à l'incroyable braquage fiscal qui transféra une énorme partie de la richesse de la classe ouvrière vers les plus riches, en passant par la destruction bureaucratique de l'agence pour l'environnement (the Environment Protection Agency, l'EPA). 

Je m'arrête ici une seconde. On parle beaucoup de la vérité et de son statut fragile en ces temps postmodernes, mais c'est du mensonge qu'il faudrait d'abord parler. Tant de mensonges, du jamais vu. Trump a quand même fait 16,241 déclarations fausses ou trompeuses (des mensonges, quoi) dans ses trois premières années à la maison blanche. Avant, on déguisait la vérité, on la déjouait, on changeait les mots (pensons à l'administration Obama qui, pour réduire le nombres de vies innocentes tuées par les drones de l'armée américaine a simplement catégorisé comme "combattant ennemi" toute personne mâle en âge d'être soldat––problème résolu).  Désormais, on continue avec la stratégie trumpienne: mensonge à tout va plusieurs fois par jours, mensonges grotesques malgré les preuves irréfutables du contraire, déluge de faux scandales et de déclarations horripilantes... l'absurdité est poussée à son paroxysme, au point que tout le monde se fatigue de tout cela et qu'il semble impossible de faire triompher la vérité ou la décence. Il y a tellement de scandales qu'il n'y a plus de scandales. Il y a tellement de mensonges que mentir devient synonyme de s'exprimer. Il y a tellement d'informations dédiées à nier les mensonges ou à en parler que la diversion fait information. Lorsqu'il n'y a plus d'informations, il n'y a que des opinions qui se valent, et la valeur d'une opinion ne veut plus rien dire.

Bref, avant il fallait que les lobbys achètent les politiques plus ou moins sournoisement. Et les politiques devaient faire semblant, jouer avec les mots, cacher la vérité, la repousser.

Désormais la logique du patronat est dans la maison blanche. Les politiques sont à genoux devant leur messie. Le parti républicain est devenue une organisation destinée aux plus nantis et aux stratégies les plus basses pour faire passer des lois peu populaires. Encore avant-hier, Trump déclarait que si plus de monde pouvait voter aux États-Unis (la suppression du vote est ici une longue histoire encore très pertinente), jamais le parti républicain ne pourrait faire élire qui que ce soit. Encore une fois, ça on le savait, mais là non seulement on ne s'en cache plus, on s'en vante presque.

Qu'est-ce que cela à à faire avec le Covid-19? Et bien lorsque toutes les structures d'une société sont fragiles et reflètent les inégalités les plus criantes, que les institutions fondamentales ont des fondations branlantes, que la plus haute administration vit dans une autre réalité au service d'une minorité privilégiée et sans regard pour le reste de la population, la moindre crise exhibe les profondes injustices qui dominent notre société.

 

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On se met même à peindre le bitume d'un parking pour que les sans-abris respectent le "social distancing", comme si c'était la solution à un problème social de base: le manque de logement pour tout le monde dans le pays le plus riche dans l'histoire de l'humanité. À Las Vegas, of all places.

 Nous en sommes là.

Carte de l'infection du Covid-19 aux U.S.A. le 31 mars 2020 © The New York Times Carte de l'infection du Covid-19 aux U.S.A. le 31 mars 2020 © The New York Times

 

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