Une nuit qui vivra dans l’infamie ? Un pillage antidémocratique lourd de conséquences

La nuit de vendredi 1er décembre à samedi 2 décembre restera peut-être dans l’histoire américaine comme l’une des plus grandes arnaques de ce début de siècle. Le parti républicain, qui à ce moment de son histoire est plus proche d’une organisation criminelle que d’un parti traditionnel, vient de forcer le passage d’une "réforme" fiscale qui n'est autre qu'un braquage inédit.

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Une nuit qui vivra dans l’infamie ? Un pillage antidémocratique lourd de conséquences

La nuit de vendredi 1er décembre à samedi 2 décembre restera peut-être dans l’histoire américaine comme l’une des plus grandes arnaques de ce début de siècle. Le parti républicain, qui à ce moment de son histoire est plus proche d’une organisation criminelle que d’un parti traditionnel – probablement la plus dangereuse organisation dans l’histoire de l’humanité – vient de forcer le passage d’une "réforme" fiscale qui donne plus d’argent, plus d’avantages, plus de réductions d’impôts, aux plus riches des américains. Les inégalités, déjà à des niveaux inédits, ne cesseront de se creuser.

La manière fut d’ailleurs à l’image du contenu : jamais, dans l’histoire du congrès américain, un texte avec de telles ramifications touchant un si grand nombre de personnes n’a été voté aussi rapidement et sans délibérations. Les sénateurs ont reçu la version finale du texte de près de 500 pages quelques heures seulement avant de devoir voter ; certains passages contenaient même des annotations écrites rapidement dans la marge. Les sénateurs républicains ont tous voté contre un amendement qui cherchait simplement à repousser le vote à lundi, pour que les sénateurs puissent lire le texte pendant le weekend. C’est-à-dire qu’ils ont littéralement voté contre la possibilité de lire le texte soumis à un vote. Que l’on ne se méprenne pas sur le processus en cours : ce n’est pas un processus démocratique, les États-Unis sont victimes depuis l’élection de ce président d’un coup corporatiste, résultat d’un long processus bien entamé depuis le début des années 1980, ce que l’on nomme communément le néolibéralisme. Les donneurs du « parti » républicain avaient d’ailleurs lancé le message aux sénateurs : si le texte ne passe pas, finies les donations. Tout le monde le sait, d’ailleurs : le texte fut écrit par les donneurs et lobbyistes de l’organisation républicaine dont le but, que l’on connait depuis longtemps, est de satisfaire l’élite économique du pays.

Certaines dispositions enfouies entre les lignes sont diretement issues du rêve de milliardaires avides qui en veulent toujours plus – par exemple, aucune taxe sur les jets privés (sec. 13822), ou encore l’amendement Cruz qui fait en sorte que plus une famille gagne d’argent, plus le gouvernement subventionnera l’école privée des enfants – et d’autres, bien cachées, issues des rêves les plus jouissifs des compagnies de pétrole – l’exploitation de l’un des espaces naturels les plus immaculés, the Arctic National Wildlife Refuge, pour le forage pétrolier et la fracturation hydraulique. Des exemples parmi tant d’autres. Les grandes lignes de ce texte, un changement fiscal inédit depuis les années 1980 et Ronald Reagan – avec les conséquences que l’on connait – sont absolument désastreuses pour la population qui n’a pas la chance d’être riche, très riche.

Ce braquage fiscal ajoutera plus de 1,4 billion de dollars au déficit du pays. Le sénateur Bernie Sanders a proposé un amendement pour protéger Medicare, Medicaid et la sécurité sociale – il fut rejeté. Car voilà bien le plan (qu’avait prédit Naomi Klein d’ailleurs dans son livre No Is Not Enough) : enrichir au maximum les plus riches des américains et leurs compagnies, creuser un énorme trou dans le déficit, puis, dans peu de temps, clamer que le déficit dans l’économie étant si important, il faut procéder à des coupes budgétaires dans les programmes publics.

Il faut intégrer cette étape majeure dans une nouvelle approche qui est la marque de cette administration : le démantèlement des institutions démocratiques. Ce n’est pas un hasard s’il y a de nouvelles taxes sur les universités (même les étudiants au niveau master et doctorat vont être désormais taxés). Ou si la ministre de l’éducation publique, Betsy DeVos, a combattu toute sa vie pour l’éducation privée et contre l’éducation publique. Ou si le secrétaire d’État est l’ancien patron d’Exxon, compagnie qui sait que le changement climatique est causé par les humains depuis la fin des années 1970 et dont la réaction fut d’investir des millions de dollars dans la contre information pour en cacher la réalité. Etc. Comme le dit le prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, nous faisons face à une attitude contre la vérité, contre les mécanismes, nos institutions, par lesquels nous établissons ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas.

L’attitude folle et complètement détachée de la réalité du président américain, dont l'exemple le plus récent est de retweeter de fausses vidéos islamophobes provenant de l’extrême droite fascisante britannique, qui en 298 jours à son poste a fait 1628 déclarations fausses ou fallacieuses, est à insérer dans cette vision du monde. Nous avons atteint le stade suprême du néolibéralisme, de la privatisation du monde à l’extrême. Comme le disait il y a peu le milliardaire américain Warren Buffet, « il y a depuis plus de vingt ans une guerre des classes, et la mienne a gagné ».

Un moment marquant dans cette descente aux enfers du néolibéralisme et de la dégradation des institutions démocratiques fut certainement l'arrêt par la cour suprême en 2010 connu sous le nom de Citizens United. Cela avait inspiré à Noam Chomsky de reprendre les mots du président Roosevelt le lendemain du 7 décembre 1941 et du bombardement de Pearl Harbor, "un jour qui vivra dans l'infamie". La nuit dernière accélère un processus de destruction, celui de la démocratie.

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