FabFaber
Citoyen en plein développement de sa citoyenneté...
Abonné·e de Mediapart

12 Billets

0 Édition

Billet de blog 28 janv. 2021

Un journalisme naufragé

Ce mercredi 27 janvier, Aude Lancelin recevait sur sa web-TV, dans une émission intitulée "Pourquoi censurer la parole sur le Covid?", le Dr Louis Fouché, médecin webo-médiatique (Youtube, FranceSoir, CNews, SudRadio, RT...) pro-hydroxychloroquine et résistant auto-proclamé au "déferlement totalitaire" du Gouvernement.

FabFaber
Citoyen en plein développement de sa citoyenneté...
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Lancelin Fouché

     Quasi-monologue de 2 heures (qui en paraissent 5 !), cet entretien illustre le naufrage navrant de ce journalisme sans rigueur que l'on retrouve à tous les niveaux de la sphère médiatique. De BFMTV...à QG donc, la même incompétence, la même paresse intellectuelle conduisent au même résultat : un degré zéro de l'analyse (scientifique, sociale, politique...) qui se dissimule mal derrière une "liberté de parole" idéalisée, et le plus souvent exploitée dans le seul espoir d'augmenter son audience.
      Avant de rentrer dans le vif du sujet, je dois avoir l'honnêteté de dire ceci : j'ai toujours trouvé Aude Lancelin piètre intervieweuse. Ses questions imprécises ou balbutiantes (souvent interminables) et ses relances pataudes se contentent le plus souvent de laisser ses interlocuteurs (l'intellectuel est essentiellement masculin chez Aude Lancelin...) dérouler tranquillement leurs argumentaires.
Reconnaissons-lui néanmoins le "talent" de choisir des invités qui, pour la majorité d'entre eux, maîtrisent les sujets sur lesquels ils sont invités à débattre. Ce qui distingue très nettement QG de BFMTV, quand même...
En revanche, avec un personnage comme Louis Fouché, la carence journalistique de Aude Lancelin va se révéler plus que problématique...
     Reconnaissons-le, Louis Fouché est un orateur habile. Il a le verbiage facile et ses logorrhées laissent peu de place à l'interruption. Surtout, sachant dans quel "écosystème" médiatique il se trouve, il s'applique à distiller consciencieusement le lexique idoine. Et tout y passe : "néolibéralisme", "démocratie", "résistance citoyenne", "déferlement totalitaire", "activisme", "environnement", "ZAD", "éco-lieux", "monnaie libre", "dette", "partage du pouvoir", "RIC", "citoyens constituants", "municipalisme libertaire", "transhumanisme technolibéral géré par des mondialistes", "contrat social"... Il coche scrupuleusement toutes les cases. Evidemment, rien n'est jamais défini, ni explicité, mais cela permet de mettre en confiance son auditoire, qu'il suppose sensible à ce lexique "de gauche". Et en effet, A.Lancelin sera, tout au long de l'émission, dans un état d'apathie cognitive totale, et il suffit à L.Fouché de citer A.Damasio, pour qu'un petit rictus de satisfaction apparaisse sur le visage de la journaliste, signe que l'anesthésie opère : après tout, s'il cite Socrate, A.Damasio ou H.Arendt, il ne peut pas être bien mauvais, le bougre...

     C'est dans la seconde partie que l'invité va laisser remonter à la surface la nature de l'idéologie décousue, confuse et pour le moins inquiétante qui est la sienne. Il faut dire qu'il est assuré de l'absolue magnanimité d'A.Lancelin à son égard qui déclare (à 1h30min37) "vos prises de paroles (sont) audacieuses et courageuses!" (même l'intéressé semble gêné par tant de flagornerie) et pousuit "D.Raoult est un "infectiologue extrêmement connu (sic), le Dr Perrone est un chef de service qui est très populaire (re-sic). L'un est sous le coup d'une enquête, l'autre a été démis de ses fonctions : il y a une intimidation énorme contre le corps médical qui se rebelle et qui est comme vous hétérodoxe."
Lorsque l'on connait les manquements patents à la déontologie scientifique dont ont fait preuve l'un et l'autre, on est sidéré par cette indulgence et ce manque total de recul journalistique!
Derrière la posture de sage, le ton ouvert, empathique et compréhensif, derrière l’intonation apaisante et la philosophie néo-baba-cool ("partagez vos pépites et vos récoltes pour recevoir et enrichir les autres"), L.Fouché distille en réalité une pensée confusionniste radicale. Et il faut voir le regard impassible de A.Lancelin devant un L.Fouché comparant l'action du gouvernement aux rafles du régime nazi pour prendre la mesure du naufrage cité plus haut. Rien. Pas de réaction. Elle boit littéralement les paroles de son invité. Idem lorsqu'il compare la "séduction" des GAFAM à la "séduction dans le nazisme, pareil avec les Khmers rouges", "un pacte avec le diable!" ajoute-t-il. 
Le diable. Nous y voilà. Il sera cité plusieurs fois durant cet entretien. La récurrence de cette thématique est une constante dans la mouvance "covido-masquo-vaccino (liste non-exhaustive) sceptiques".
Plus tard, L.Fouché enfonce le clou : lorsque vous achetez un smartphone, "vous signez avec votre sang après l'avoir trempée (la plume, on imagine) dans votre artère radiale pour signer un pacte avec le diable!". Là encore, Aude Lancelin acquiesce, offrant un boulevard à notre docteur Maboul : "Peut-être qu'il y a des choses intéressantes, y compris chez des gens d'extrême droite, sur l'enracinement, sur le terroir, l'attachement à une culture. Après, ça peut devenir nauséabond si c'est contre l'autre" (à 1h43min19). Là encore, A.Lancelin, totalement amorphe, ne réagit pas d'un pouce devant ce degré zéro de l'analyse socio-politique. Effarant.
     Aude Lancelin, en s'installant dans le paysage médiatique dans un crédo, pour le dire vite, de gauche et anticapitaliste, s'inscrit dans une tradition politique qui se dresse fondamentalement et viscéralement contre l'extrême droite; c'est à dire un courant dont le socle racialiste hiérarchise les êtres humains. Pourquoi A.Lancelin laisse-t-elle donc passer une description aussi fumeuse de l'extrême droite? Je ne la soupçonne pas une seconde d'adhèrer à ce courant. Alors pourquoi?
Manipulée d'un bout à l'autre de cet entretien, A.Lancelin tombe dans absolument tous les pièges tendus : Ainsi, lorsque L.Fouché dit "j'ai appelé Le Média et on ne m'a pas laissé passer" (à 1h44min30), elle semble tout à coup se réveiller : "Expliquez ! Détaillez, c'est intéressant ! Concrètement, ça se passe comment...?" (Rappelons que la collaboration entre A.Lancelin et Le Media s'est terminée dans une boue d'anathèmes balancés de part et d'autres...). Fouché, rictus de satisfaction sur le visage, douche très vite ses espoirs : il veut laisser des portes ouvertes et préfère ne pas en parler (pourquoi évoquer Le Media, du coup?). Habile, le bougre...
Louis Fouché, sous son air de coach en bien-être sociétal, s'empare de thèmes éminemment politiques et au sujet desquels il est nécessaire de réfléchir, mais il ne s'en saisit que pour les fondre dans un gloubi-boulga "naturalo-fraternel" simpliste, et selon moi bien peu sincère... Car les inepties que peut proférer L.Fouché sur le vaccin ARNm ou sur l'hydroxychloroquine (là encore, la facilité avec laquelle A.Lancelin le laisse s'échapper sur ces sujets est sidérante) témoigne du peu d'intérêt que l'individu porte à la déontologie scientifique et au goût du vrai. Et s'il en est ainsi de la médecine, on peut douter qu'il en soit autrement pour la démocratie.
     Les bonisseurs à la fausse modestie transpirante comme L.Fouché ne font qu'ajouter de la confusion là où nous avons besoin de lucidité. Le macronisme, et le capitalisme dont il est l'un des serviles portiers, peuvent être sereins avec des "adversaires" de cet acabit. Leur "résistance", parce qu'elle est dénuée de toute colonne vertébrale dialectique, est stérile. Elle ne sera capable que de pousser les plus fragiles ou les plus influençables dans le désespoir, le nihilisme politique et les actes qui vont avec.
Et on sera bien avancé.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Corruption
Le fils du président du Congo est soupçonné d’avoir blanchi 19 millions d’euros en France
La justice anticorruption a saisi au début de l’été, à Neuilly-sur-Seine, un hôtel particulier suspecté d’appartenir à Denis Christel Sassou Nguesso, ministre et fils du président autocrate du Congo-Brazzaville. Pour justifier cet acte, les juges ont rédigé une ordonnance pénale, dont Mediapart a pris connaissance, qui détaille des années d’enquête sur un vertigineux train de vie.
par Fabrice Arfi
Journal
L’affaire des « biens mal acquis »
Les Bongo au Gabon, les Sassou Nguesso au Congo-Brazzaville, les Obiang en Guinée équatoriale... Depuis 2007, la police et la justice enquêtent sur le patrimoine faramineux en France des familles de trois clans présidentiels africains qui règnent sans partage sur leur pays.
par La rédaction de Mediapart
Journal — Écologie
« L’urbanisation est un facteur aggravant des mégafeux en Gironde »
Si les dérèglements climatiques ont attisé les grands incendies qui ravagent les forêts des Landes cet été, l’urbanisation croissante de cette région de plus en plus attractive contribue aussi à l’intensification des mégafeux, alerte Christine Bouisset, géographe au CNRS.
par Mickaël Correia
Journal — Santé
Les effets indésirables de l’office public d’indemnisation
Depuis vingt ans, l’Oniam est chargé d’indemniser les victimes d’accidents médicaux. Son bilan pose aujourd'hui question : au lieu de faciliter la vie des malades, il la complique bien trop souvent.
par Caroline Coq-Chodorge et Rozenn Le Saint

La sélection du Club

Billet de blog
Réflexions sur le manque (1) : De la rareté sur mesure
Pour que l’exigence de qualité et de singularité de l’individu contemporain puisse être conciliée avec ses appropriations massives, il faut que soit introduit un niveau de difficulté supplémentaire. La résistance nourrit et relance l’intérêt porté au processus global. Pour tirer le meilleur parti de ces mécanismes psycho-comportementaux, nos sociétés "gamifiées" créent de la rareté sur mesure.
par clemence.kerdaffrec@gmail.com
Billet de blog
La sobriété, c'est maintenant ou jamais
Le bras de fer en cours avec la Russie autour des énergies fossiles est l’occasion d’entrer de plain-pied dans l’ère de la sobriété énergétique. Pourtant, nos gouvernants semblent lorgner vers une autre voie : celle qui consiste simplement à changer de fournisseur, au risque de perdre toute crédibilité morale et de manquer une occasion historique en faveur du climat.
par Sylvain BERMOND
Billet d’édition
Besoins, désirs, domination
[Rediffusion] Qu'arrive-t-il aux besoins des êtres humains sous le capitalisme ? Alors que la doxa libérale naturalise les besoins existants en en faisant des propriétés de la «nature humaine», nous sommes aujourd'hui forcé·es, à l'heure des urgences écologique, sociale et démocratique, à chercher à dévoiler et donc politiser leur construction sociale.
par Dimitris Fasfalis
Billet de blog
De quoi avons-nous vraiment besoin ?
[Rediffusion] Le choix de redéfinir collectivement ce dont nous avons besoin doit être au centre des débats à venir si l'on veut réussir la bifurcation sociale et écologique de nos sociétés, ce qui est à la fois urgent et incontournable.
par Eric Berr