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Billet de blog 28 décembre 2025

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Rejeter la psychanalyse ? (1)

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Première version : 22 mai 2020 (Mediapart)

Actualisation 1 : 10 mars 2024 (Mediapart)

Actualisation 2 : 28 décembre 2025 (Mediapart)*

« Vous me demandiez ce qui me pousse à écrire, je crois que c'est le désir d'essayer aussi de penser notre époque et de transmettre certaines problématiques contemporaines à partir d'une dialectique avec le passé. C'est peut-être ce qui manque aujourd'hui, et c'est probablement ce que j'ai constaté dans mon expérience avec les adolescents de 17, 18 ans qui ont besoin qu'on articule notre époque avec un certain passé, qu'on leur montre que la civilisation contemporaine ne vient pas de rien... » (2).

Du 16 mars 2020 au 03 juillet 2020, mes séances d'analyse avec Clotilde Leguil (Paris) furent interrompues par le Confinement. Le con-finement de Macron et consorts dont aucun parti politique démocratique n'a encore osé réellement défendre la nécessité d'évaluation en tant que politique publique conséquente (3). La population et les sciences humaines dignes de porter ce qualificatif s'en chargent, contre « cet état d'Urgence qui agit ou tente d'agir la peur dans tous les champs de nos vies, venant, souvent, paralyser la pensée -individuelle et collective- et nous faire accepter, parfois, ce que nous devrions fermement combattre... vu la pente néolibérale et sécuritaire toujours plus prononcée de nos gouvernements » (mise en gras et soulignement personnels, 4). Heureusement ! Ce qui n'est sans doute pas sans lien avec le malheur actuel des femmes et hommes politiques... Tant mieux ! En psychanalyse, ce que l'on peut dire d'un malheur vécu à cause de ce que l'on veut pour l'autre, éventuellement de ce que l'on fait ou a fait à l'autre, est souvent le tremplin pour quelque chose de nouveau... Que les femmes et les hommes politiques s'adressent à la psychanalyse, surtout à celle qui les bousculera de manière opportune ! Surtout ces femmes qui pactisent avec le diable phallique au nom de Chiffres !

Enfermé chez moi, je choisis alors d'écrire sur ce qui était en train de révolutionner ma vie : la psychanalyse, mon expérience de la psychanalyse surtout. Je ne crois pas en la psychanalyse théorique. Je suis un homme de chair, pas de pensée ; je crois en la clinique, en l'écriture clinique, « … ne jamais parler de la psychanalyse en tant que théorie. C'est ce que j'essaie aussi de faire, car c'est la seule façon de pouvoir parler de la psychanalyse sans jamais oublier son expérience analytique. Sinon, c'est du dogmatisme » (5).

Je transmis mes textes à mon analyste, trois textes, à ma manière : après les avoir publiés de sorte que ses mots, sa réaction ne puissent pas influencer une éventuelle correction. Le transfert, au sens classique du terme, était bien installé !

Cette « manière de faire » était, de fait, une position dans l'existence acquise à la rencontre du désir de ma mère.

Ma mère était une femme à l'attitude et au discours vifs, décidés, emportés. Femme jusqu'au bout des ongles, des lèvres et du rire, elle n'en tenait pas moins la culotte à la maison, de deux mains de fer. Elle n'était pas violente, sauf lorsque mon père ou ses sœurs, parfois sa mère la contrariaient : ses mots, ses cris et ses « portes fermées » -au sens littéral- devenaient des couteaux tranchants. Elle mettait du cœur dans ce qui concernait celles et ceux qu'elle aimait. Beaucoup de cœur. Trop de cœur. Car quand son cœur était mis à mal, sa parole devenait tornade avant que les signes de son désir, son désir-même ne deviennent néant. Elle avait, en effet, cette attitude horrible qui peut mener à la violence, notamment pour beaucoup d'hommes (6) : quand elle voulait quelque chose, elle parlait avec insistance, elle insistait et réinsistait, elle parlait et reparlait, elle y revenait, et si on ne l'écoutait pas, elle insistait à nouveau, encore et encore, parfois avec des cris et emportements du corps monstrueux, parfois avec des larmes de crocodile à fuir, jusqu'au moment où, ayant compris que son dire ne mènerait à rien, elle ne regardait plus, se taisait, n'écoutait plus, déniait l'existence-même de celle ou celui qui avait contrarié ses envies, son amour, qui soit-disant s'y cachait.

Enfant, j'étais son préféré. Tout allait donc bien, très bien, avec elle.

A l'adolescence, je compris vite que ne pas la contrarier et faire ce que je voulais de mon côté était salvateur. Ce fut d'ailleurs ma réaction la plus salutaire à un choix important qu'elle posa concernant ma vie, lors de mon entrée dans l'enseignement secondaire. Choix vécu comme un rejet douloureux, fondamental dans ce qui me troubla psychiquement. Il raviva un rejet plus archaïque que sa parole m'avait laissé entendre enfant, conséquent sur mon identité de genre.

Jeune homme et adulte, j'ai évidemment souvent cherché à plaire à certaines femmes ayant son style, plaire fortement à ces femmes qui ne peuvent limiter leur jouissance à aimer, qui ne peuvent limiter leur jouissance aux envies pour elles-mêmes et pour les autres qu'elles aiment. Je l'ai fait en pensant ne pas être comme mon père, lui que j'avais viscéralement détesté pendant plusieurs années. Et pourtant...

Le présent texte fut le deuxième écrit au cours des mois d'avril-mai-juin 2020. Il donna lieu à un commentaire bref, mais positif, encourageant de mon analyste, qui rencontrait directement un trait central de ma névrose. Il eut un effet immédiat sur ce qui me permit de produire le troisième, et sur l'importance de son contenu dans ce qui constitua un essentiel de mon analyse -même si mes séances étaient en suspens. Une analyse se réalise tout autant entre les séances que pendant les séances. Les analystes pour qui le temps compte, notamment celle que je rencontrai quelques fois à Liège (Belgique) après Clotilde Leguil, feraient mieux d'y être sensibles...

Le premier, je le publiai dans une revue de psychanalyse (7) d'un groupe analytique qui va sans doute s’autodétruire une fois que les gouttes d'urine sur les costumes du Père laisseront place à l'odeur de la mort. Sauf, peut-être, si la folie de l'enfant parvient à unir pour l'héritage financier... Le père lui-même, pour celleux qui l'ont écouté attentivement, se tracasse de ce qui adviendra pour cette enfant- (7bis). À cette époque, je ne voyais l'engagement psychanalytique groupal que par celui de mon analyste, comme c'est souvent le cas pour les analysant.es psys. Je n'aurais pas pensé publier dans une revue d'un autre groupe analytique. De toute façon, aurait-ce été accepté au regard de ce qui a fondé la Cause, à savoir le conflit avec les autres sous le couvert d'une lecture et d'une pensée de Jacques Lacan uniques (7ter) ?

Le troisième texte (Prévenir, être prévenu, mais de quoi ? Du VIH au COVID-19, Mediapart, 12 juin 2020) provoqua la reprise de mon analyse alors que Macron malmenait toujours la France -il fallait une excuse pour se déplacer, une autorisation... évidemment facile à trouver pour quelqu'un de déterminé.

Une reprise, d'abord sous le coup d'une séance unique. « Je vous reçois une fois avant mes vacances ! ». Ce fut intelligent, efficient : le contenu de ce troisième texte était reconnu.

Dans cette séance, je ne parlai d'ailleurs pas de mes écrits. J'évoquai à peine la mort de mon père survenue pendant le confinement. Je parlai plus de celle de ma grand-mère maternelle décédée quelques années plus tôt à la date de mon anniversaire, certainement pas par hasard, au début du mois de juillet (nous n'étions pas loin de cet anniversaire). Il s'agissait du décès d'un amour essentiel de mon histoire, amour m'ayant permis de faire le choix de la névrose plutôt que celui de la perversion selon les signifiants freudiens. Dans un des carnets qui accompagnèrent mon analyse, j'indiquai l'émotion forte vécue durant cette séance « une fois ! » ; une des rares séances où je fus pris par les larmes. Une partie de la jouissance qui pouvait me tuer, qui m'avait ramené à l'analyse, que j'avais mise en mots dans mon troisième texte, était le réel objet de mes associations libres sur la mort de ma grand-mère...

Lors de cette séance aussi, je demandai à l'analyste d'augmenter le rythme de mon analyse. Elle refusa avec un dire poli. Sur le moment, je n'y compris rien. Quelle ou quel analyste refuse ce type de demande lorsque son patient ne la ou ne le rencontre qu'une fois par semaine, en dehors des congés scolaires ?! Dans l'après-coup, je mesure la justesse de son choix, sa portée -j'insiste. « Le fil conducteur on ne peut guère le dégager qu'une fois qu'on a été conduit au terme dernier » (8). Qu'elle ne l'ait pas dit de manière plus franche, sans explication, surtout sans explication, est mon seul regret.

Mais un tournant était pris, mon analyse commençait à emprunter le sentier qui aboutirait à sa fin, deux ans plus tard.

Ce troisième texte et le « une fois ! » éprouvé en chair et en os au 96 de la rue de Rivoli à Paris le 03 juillet 2020 avaient en effet profondément touché à l'essentiel de ce qui modifia durablement ma position subjective dans l'existence.

22 mai 2020.

Si le confinement nous a privé de liens sociaux essentiels, il a aussi pu nous permettre de nous replonger dans notre bibliothèque et, en s’appuyant sur ce qui s’est noué en corps dans le cabinet de l’analyste (9), de formaliser un sentiment et conclure une réflexion.

Il y a quelques mois, j’avais envisagé de relire les écrits de Didier Eribon pour comprendre un intérêt passé.

En sortant d’une séance d’analyse, sans vraiment en avoir parlé et en marchant vers le Thalys qui devait me ramener à Liège, j’avais considéré qu’il s’agissait d’une perte de temps. Mes notes de l’époque pouvaient suffire : l’essence du dire du philosophe est très redondante à travers ses textes, même si elle s’appuie sur la connaissance de nombreux auteurs à la pensée complexe. Si je voulais en parler en analyse, la règle analytique fondamentale (10) me ramènerait à l’essentiel.

Mais, juste avant le confinement, j’avais remis la main sur son ouvrage intitulé « Échapper à la psychanalyse » (éditions Léo Scheer, Paris, 2005). Après quelques jours, ce titre tranchant et la relecture de la quatrième de couverture ne me laissaient pas en paix. Le philosophe y annonce « une réflexion sur les possibilités de s’inventer soi-même, et sur les moyens de fonder une éthique et une politique de la subjectivation, débarrassées de la conceptualité analytique et du rôle de frein à l’innovation que celle-ci ne cesse de jouer ». Plus encore, le texte devrait permettre de « réactiver… le mouvement de fuite à l’égard » de la psychanalyse.

Selon Didier Eribon, fuir et congédier la psychanalyse sont une nécessité car l’ingéniosité de Sigmund Freud se donnerait « pour tâche d’assurer le bon fonctionnement de la norme et la perpétuation de la normalité psychique et sociale ». Sa finalité serait d’ « instituer et de légitimer la conformité du choix d’objet sexuel à la norme hétérosexuelle, et même à la pureté sans reste et sans déchet de la norme hétérosexuelle » (11).

Le mâl(e)-être qui me conduisit à l’analyse, mon symptôme questionnaient directement la légitimation dénoncée par le philosophe. J’avais également été attiré par ses travaux car, après plus de dix ans de cure, je me suis détourné de la psychanalyse. Heureusement, durant cette période, j’arrêtai ma pratique clinique de psychologue.

Quelques années après, lorsque je repris mon analyse, c’est avec un drôle de sentiment que je constatai le peu de place laissée par notre société aux apports de l’expérience analytique. Rares étaient les librairies qui disposaient encore d’un rayon de psychanalyse étoffé, alors que de nombreux livres détaillaient diverses « recettes » de développement personnel. Et c'est encore plus vrai en 2024. à Liège, une enseigne de renom a réduit sa proposition à quelques « Poche », à côté d’une importante offre de faits divers, d’ésotérisme, etc. Pour deux sous, les ouvrages de Sigmund Freud et de Jacques Lacan s’achètent plus facilement sur les sites de seconde main en ligne. Si cette possibilité est intéressante pour celles et ceux qui ne peuvent y consacrer un certain montant, elle n’en traduit pas moins une réalité sociale inquiétante. Parmi mes collègues et amis, rares étaient ceux qui comprenaient l’intérêt de faire une analyse, qui plus est en se rendant à Paris lorsque l’on vit en Wallonie. Au-delà des clichés qui visent son dispositif, nombre de discussions renvoyaient à une soi-disant misogynie de Sigmund Freud et homophobie de Jacques Lacan.

Je trouvai donc intéressant de comprendre le combat de Didier Eribon, sur la base de mon expérience personnelle.

Les premières lignes du livre me (re)séduisirent : il y écrit avoir « imprudemment accepté de donner une conférence » en Belgique, « par laquelle on l’avait invité à parler d’amour » (12). L’amour est une chose complexe, encore plus en période de confinement, tant au quotidien que pour le cerner au travers de la cure analytique.

Pourtant, comme par le passé, la suite du propos de Didier Eribon me lassa assez rapidement. Son insistance sur l’aspect théorique de ses travaux, accompagnée d’une méfiance concernant les théories et philosophies traitant des relations, des sentiments, du désir, … me firent décrocher.

Sa dénonciation du risque d’être moralisateur et restrictif dès que l’on s’appuie sur une expérience individuelle, supposant qu’elle exclut automatiquement les expériences d’autres, me paraissait simpliste (13).

Enfin, son recours quasi-systématique aux signifiants « résister », « contourner », « exclure », « rejeter », « congédier », … m’interpellait avec inquiétude.

Néanmoins, Il m’est important de soutenir toute politique démocratique qui développe une norme sociale qui ne soit pas plus hétéro que homo-centrée. Quelle que soit la méfiance de Didier Eribon vis-à-vis de la démarche, j’ai donc décidé de formuler une réponse expérientielle à la construction théorique par laquelle il fait son combat contre la psychanalyse.

Je me suis alors demandé si l’effet d’une psychanalyse, orientée par l’enseignement de Jacques Lacan telle que je l'éprouvais avec Clotilde Leguil, pouvait être assujetti à la légitimation d’une normalité sexuelle.

Mon hypothèse était (et est toujours en 2026), qu’au-delà d’une obédience épistémique, l’absence de risque qu’une norme de genre oriente la psychanalyse (théorique), et influe sur la direction de la cure (clinique), tient à la disposition de l’analyste à faire silence sur ce qui l’anime en tant que femme, homme, X, homo, bi ou hétéro... et, donc, aussi, sur les théories qu’il connaît : « oubliera-t-on qu’il doit payer de ce qu’il y a d’essentiel dans son jugement le plus intime, pour se mêler d’une action qui va au cœur de l’être ; y resterait-il seul hors de jeu ? » (14).

J’illustrai cette hypothèse par ce qui a clôturé, avant l’heure, ma première « analyse » avec un assistant social liégeois, Daniel Pasqualin (j'utilise les guillemets car, malgré le temps et le nombre de séances, cette expérience n'a été qu'une thérapie, très onéreuse, trop onéreuse pour ce qui aurait dû réellement m'être proposé puisque ce monsieur se disait psychanalyste). Clôturée non sans conséquences. Je décris ensuite ce qui fit que ma psychanalyse a réellement pu s’engager plus tard, avec une autre analyste, au-delà des questions de genre complexifiées par certaines théories queer.

C’est un peu par hasard que j’ai rencontré la psychanalyse. Alors que mes études m’avaient fait connaître une femme que j’aimais et avec qui je pouvais envisager devenir père, elles me révélèrent aussi les écrits de Françoise Dolto.

Porteur d’une histoire emprunte de ce que l’on nomme aujourd’hui les violences parentales, je ressentis la nécessité de consulter : être père me terrorisait à cause de ce que j’avais vécu ou non avec le mien ; j’étais pris au corps par la peur. Très vite, la question de mon identité masculine et des normes de genre se posa.

Mais, l'assistant social qui se proposa à l'époque comme analyste face à ma souffrance parlait trop. Il m'avait pourtant été indiqué par une association lacanienne ayant pignon sur rue en Belgique.

Plutôt que « simplement » me permettre d’entendre le discours de l’Autre, c'est-à-dire mon inconscient, « l'histoire qui m'habitait, « la CHOSE », cette colonne de mon être, hermétiquement close, pleine de noir en mouvance » (15), il alimentait ce qui me permettait de lui plaire en tant qu’autre. C’est un piège, qui peut être considérable. Il est inhérent à toute thérapie et à tout processus de développement personnel dans lesquels le « psy » manifeste trop sa personne, que ce soit par la parole ou, encore plus, par des manipulations psychocorporelles. Le développement de l’image ou de l’estime de soi du patient, mais aussi du thérapeute, sont alors les réels éléments en jeu, au détriment du déploiement du sujet, du « je » qui nous est vraiment personnel. Et, malgré leur développement, celles-ci peuvent constituer la source d’une souffrance ; en engendrant parfois une perte de soi comme l’illustre très bien le mythe de Narcisse. Le regard ou la voix du thérapeute constituent alors l’eau de la rivière…

En outre, comme toute ou tout mauvais analyste, il m’avait proposé le divan (trop tôt).

Ce fut enthousiasmant du fait des études en psychologie que je réalisais. En revanche, ça ne me mit pas réellement au travail, comme on peut l’envisager dans une psychanalyse : « dans l’analyse, c’est la personne qui vient vraiment former une demande d’analyse, qui travaille. À condition que vous ne l’ayez pas mise tout de suite sur le divan, auquel cas c’est foutu. Il est indispensable que cette demande ait vraiment pris forme avant que vous la fassiez étendre. Quand vous lui dites de commencer… la personne, donc, qui a fait cette demande d’analyse, quand elle commence le travail, c’est elle qui travaille » (16).

De ce fait, les passages à l'acte par rapport à mon symptôme furent au rendez-vous. Ils me faisaient peur. Ils m'énervaient. Mais je n'en parlais évidemment pas à l'analyste. L'ombre de ma mère planait... Le divan aidait mes passages à l'acte, qui contenaient une jouissance alimentant mes peurs et mes insatisfactions, que je gardais bien au secret en moi pour pouvoir les refaire, en avoir encore plus peur, en être encore plus insatisfait. Par exemple, ces nombreux régimes ou nombreuses séances de fitness que je m'imposais pour avoir un corps le plus neutre possible, alors qu'ensuite je mangeais à déborder de nausées et, ainsi, vomissais.

Néanmoins, ce que me proposait l'analyste me convenait. J'aime parler. Sa direction de la cure me permettait d'éviter les choses sensibles -qui, en fin de compte, ne sont jamais sensibles que dans notre propre tête, nos propres pensées, notre propre corps. Être en analyse me confortait dans l'idée d'être un bon psy. Et mes passages à l'acte étaient devenus une composante presque normale de ma vie.

Jusqu’à la séance où, lui parlant de mes premières expériences sexuelles, il s’exclama : « mais vous ne me l’aviez pas dit ! » (je le rencontrais déjà depuis quelques années...). Il laissa entendre que son savoir sur mes propres choix était important. Même installé sur le divan, sans le voir, je sentis un questionnement personnel qui ne m’appartenait pas…

Le « ronron » de nos échanges et du dispositif me permirent, à tort, de ne pas affronter son intervention. Les séances continuèrent encore quelques mois, mais j’avais fermé la porte à ce que l’analyse se poursuive avec lui et, également, avec le deuxième analyste que je rencontrai ensuite, Pierre Malengreau.

Était-ce la psychanalyse qui était en cause, ou le surmoi mal traité du psychanalyste et l’usage que j’en fis ?

La rencontre avec un deuxième analyste me permit de régler le trop de paroles et le dispositif de la cure acceptés avec le premier. Après coup, je peux dire que seule comptait l’écoute stricte de ce que je disais. A défaut, je m’éclipsais, n’entendais pas ou m’amusais d’une interprétation en la rendant stérile, vide.

Je n’avais pas choisi ce deuxième analyste par hasard : il m’avait transmis les coordonnées du premier lorsque je m'étais adressé à son association de psychanalyse.

Ce deuxième analyste se prêta à ma demande, probablement en tentant ce qu’il pu pour qu’elle se transforme en travail analytique. Mais je lui consentis peu de choses, au risque d’un certain danger.

Il fallait que le « règlement » pour lequel je l’avais utilisé fasse sa maladie de jeunesse, ses frasques…

C’est durant cette période, qui a comporté de nombreuses rencontres au sein du milieu LGBT (17), que je me détournai de la psychanalyse et que je fus intéressé par les travaux de Didier Eribon.

Or, mes sentiments à l’égard des homosexuel(le)s et des militants queer, même si je les fréquentais régulièrement, n’étaient pas nécessairement positifs. En différents lieux que je partageais avec eux, je pouvais devenir agressif et, parfois, très désagréable, verbalement violent. Aucune approche théorique, aucun discours philosophique, aucune rencontre n’y changeaient rien… Mes sentiments intimes ne peuvent se régler par une quelconque théorie, ni par la participation à un séminaire ou à une discussion, aussi profonde soit-elle.

Je décidai donc de consulter à nouveau.

En doute par rapport à la psychanalyse, je pris d’abord rendez-vous avec une psychologue « rogérienne » réputée (18). La mièvrerie fut au rendez-vous. Si elle entendait manifestement mes difficultés, ce qu’elle me renvoyait m’apparut comme une pommade inefficace, un leurre. Malgré son importante pratique, tant thérapeutique que de formation, son attitude laissait voir son malaise. Je ne repris pas rendez-vous, elle ne m’y incita pas. Ni elle ni moi n’insistèrent pour continuer la thérapie ensemble.

Cependant, j’étais en souffrance.

L’amour pour mes enfants, l’essentielle place du père dans leur adolescence, qui avançait, intensifiaient mon mâl(e)-être. Avec le temps qui passait, ma relation de couple me paraissait fade, m’insatisfaisait. Prendre la parole dans ma fonction professionnelle principale, d’abord comme directeur d’un établissement scolaire puis au sein d’une administration, ne m’était pas simple : soit j’avais peur de dire, soit je parlais trop.

Par une vidéo vue sur «  Youtube » (7), je fus séduit par les dires et la personne d’une psychanalyste que je ne connaissais pas, Clotilde Leguil. Je savais qu’elle était membre d'un groupe analytique que j'estimais alors car je n'avais pas encore cerné ce qui liait ses adeptes, sous un statut qui impliquait sa propre expérience analytique, et qu’elle avait écrit plusieurs textes sur les questions de genre (19) ; sans plus. Je cherchai l’adresse de son cabinet. Il se situait dans un quartier que je connaissais, facilement accessible par les transports en commun. Même si elle consulte à Paris et que je vis en Belgique, presqu'impulsivement, je demandai un rendez-vous.

A mon grand étonnement, sans que je m’en rende directement compte, cette troisième analyste saisit ma demande à la lettre. Ce qu’elle mit en jeu dans nos premières rencontres me marqua de manière vive, intrigante ; ce qui me permit d’entrer réellement en analyse.

Pourtant, c’était loin d’être gagné. Le jeu aurait pu, précipitamment, être perdu d’avance. Le jeu avec ma propre parole, ma propre souffrance, mon propre bonheur évidemment...

J’étais convaincu que je pourrais m’en détourner aussi vite que j’avais composé son numéro. Sa rencontre en chair et en os, la clôture de notre première séance sur un de mes dires précis (7) et une intervention, populairement banale, au moment de reprendre rendez-vous firent vaciller cette conviction : après m’avoir demandé si l’on se revoyait la semaine suivante, elle me tendit un coin de feuille de brouillon en me demandant d’écrire mes coordonnées, plutôt que de les noter elle-même dans son agenda. Il me revenait de décider s’il y aurait d’autres séances et, surtout, si je rendrais mon identité plus consistante qu’une inscription sur un vulgaire bout de papier…

En outre, comme précédemment écrit, je savais que son savoir universitaire sur mes questions, sur les questions de genre, était important. J’étais méfiant, j’avais été échaudé avec mon premier analyste. Je l’attendais au tournant.

De plus, la maladie de jeunesse et ses frasques avaient transformé mon symptôme en une pulsion à fleur de peau, que notre société permet de satisfaire presque plus simplement que par un investissement dans une analyse (à tout le moins avant la peur sociale générée par les politiques de gestion du COVID-19).

Mais, « très rapidement », quelques interprétations eurent effet : son silence, de brèves questions recentrant constamment mes dires sur ma demande, sur la scansion de notre première séance et un changement de position physique de sa part.

Je fis alors un rêve. Il nous mettait seuls en scène de manière significative, avec une référence infantile forte et des éléments pulsionnels conséquents. Mon symptôme et la pulsion étaient attrapés par notre « entreprise commune » (20).

Prenant en compte la différence sexuelle, mais avec un au-delà du choix d’objet sur lequel bute Didier Eribon dans son livre « Échapper à la psychanalyse », mon mâl(e)-être se réduisit à l’essentiel, avec une paix intérieure appréciable ; mais non sans l’accentuation d’un sentiment de solitude particulier.

L’agressivité que je ressentais, en particulier dans mes rencontres au sein des communautés LGBT, fondit comme « glace » au soleil.

Qu'est-ce qui est donc vraiment à rejeter, comme le propose Didier Eribon ? La psychanalyse ? La soit-disant garantie qu'il y aurait du psychanalyste chez celle ou celui qui affiche son appartenance à un groupe analytique ? Ou ce qui grouille en nous telle la chose pleine de noir comme l'a joliment nommée Marie Cardinal, à laquelle nous pouvons tellement tenir que la création de Sigmund Freud nous fait peur ou nous rend paranoïaque vis-à-vis des psychanalystes ?

En 1929, période de l’histoire présentant plusieurs similitudes avec celle que nous vivons aujourd’hui, Sigmund Freud clôturait un ouvrage très contemporain en écrivant qu’il y avait « lieu d’attendre que l’Eros éternel tente un effort afin de s’affirmer dans la lutte qu’il mène contre son adversaire non moins immortel » (21). Pour moi, ce ne fût réalisable que par la rencontre de cette troisième analyste et ce qu’elle y mit (ou non) en jeu. Ce désir de l’analyste, en acte, ne fut très certainement possible que grâce à sa propre expérience analytique. Ainsi, pour répondre à ma demande d’aide, elle me proposa autre chose que ses choix en tant que femme singulière, de telle ou telle orientation sexuelle, autre chose que son savoir sur les questions de genre ou sur les écrits de Sigmund Freud et de Jacques Lacan. Elle mit à ma disposition un être qui me donna l’occasion de rencontrer ma propre parole et, par là, de vider le noir de ma bête intérieure pour que la colonne de mon être me donne plus de bonheur, à moi, et j'espère aux miens, à celles et ceux qui comptent à mes yeux.

Comme dit avant, soutenir toute politique démocratique qui ne privilégie pas une norme plus hétéro que homo ou que X-centrée m’est important. La psychanalyse a fortement contribué à la libération des mœurs, en particulier pour les personnes s’identifiant LGBT. Contrairement à Didier Eribon, je suis convaincu que rejeter l’éthique psychanalytique, qui respecte la précieuse trouvaille clinique de Sigmund Freud (22) et l’humilité de Jacques Lacan pour diriger la cure, serait plus dramatique que bénéfique pour l’évolution sociale. Celle-ci doit maintenant, nécessairement, prendre en compte les questions de genre.

En 2024, nous pouvons voir à tous les coins de rue que notre société a été lourdement frappée par les choix de gestion de la pandémie COVID-19. La pauvreté d'un grand nombre ruisselle. Les insultes et l'agressivité sont régulières sur nos trottoirs, sur nos routes. Les heureuses conséquences de #MeToo en sont également marquées : non seulement « de plus en plus les hommes sont avec les hommes, et les femmes avec les femmes » comme le constatait déjà Catherine Millet -que j'aurais aimé voir soutenir la Palestine au regard d'une de ses origines- en 2017 (23), mais en plus, nombre de jeunes hommes ne savent plus comment être et comment faire, au point que certains se perdent dans des passages à l'acte à plusieurs voire seuls sous le coup de drogues. Des guerres fleurissent de partout. Rien ne dit que, demain, l’égalité entre toutes les identités, entre toutes les formes d’amour ou de sexualité, sera encore de mise. Rien ne dit non plus qu’une théorie quelconque et son entendement permettront à l’Homme de lutter contre ses pulsions de rejet, pouvant s’exprimer à travers des politiques extrêmes, parfois cachées derrière les yeux de chatons doux, ou se perdre dans des investissements radicaux pour un soit-disant dieu…

Alors, vraiment, faut-il rejeter la psychanalyse ?

Et, en fin de compte, en considérant son travail de sociologie auto-biolgraphique notamment à travers une lecture croisée de Réflexions sur la question gay (1999), Retour à Reims (2009), Vie, vieillesse et mort d'une femme du peuple (2023) et Sociobiographie (2025), je me demande si Didier Eribon n'est pas plus proche de la psychanalyse qu'il ne le pense, quitte à considérer que son rejet juste est celui de la Cause Freudienne et des Milleriens ?

* Suppression des auteur.es qui soutiennent le sionisme.

(1) Le titre s’inspire du propos suivant de Didier Eribon : « il m’a paru urgent de réactiver l’héritage de la pensée (queer) des années 1970, en redonnant toute sa force à ce mouvement de contournement, et même de rejet, de la psychanalyse, afin de retrouver la vitalité et les potentialités des nouvelles manières d’envisager la subjectivation (non normative) », in : Didier Eribon, Échapper à la psychanalyse, Éditions Léo Scheer, Paris, 2005, p. 13.

(2) Élise Clément, Entretien avec Clotilde Leguil, écrire, cela vient d'un tourment, d'un conflit, d'un moment où j'ai l'impression que quelque chose n'est pas entendu, in : Philippe Bouret, écrire, c'est Vivre, Les Entretiens de Brive, éditions Michèle, Paris, 2015, p. 176.

(3) Barbara Stiegler & François Alla, Santé publique Année zéro, Tracts Gallimard n° 37, Gallimard, Paris, 2022.

(4) Quelques divers gens debout, Soigner la démocratie de ses folies normalisantes, in : Les nouveaux cahiers pour la folie n° 7 (directrice de la publication : Patricia Janody), éditions Epel, Paris, 2016, p. 100 & 102.

Pour une analyse critique de la nouvelle politique belge en matière de soins psychiques, sous l'action d'un ministre socialiste (Franck Vandenbroucke), lire : Testachats, Comment les thérapies douteuses envahissent les soins remboursés de santé mentale, mis en ligne le 08 novembre 2023, et l'article du dernier Médor, n° 34 : Maria Maggiore, Sortir des hôpitaux et après ?, printemps 2024.

(5) élise Clément, Op. Cit., p. 180.

(6) Il ne s'agit pas ici de justifier ou d'excuser une quelconque attitude masculine. La psychanalyse ne sert pas du tout à se justifier ou à s'excuser de dires, d'attitudes ou de comportements malheureux, parfois destructeurs, qu'ils soient féminins ou masculins. La psychanalyse permet de se responsabiliser, chaque fois au singulier. La violence au sens classique du terme, l'abus sur autrui ou d'autrui, la domination sont des élans fort « naturels », pulsionnels pour beaucoup d'hommes, de mâles. Encore plus lorsque l'on envisage l'abus du point de vue sexuel. S'y laisser emporter ne donne lieu à aucune excuse de ma part. En jouir encore moins ! D'homme à homme entre quatre yeux, cet emportement et cette jouissance me font même pitié, dégoût. Mais je ne considère pas que l'humanité se portera mieux, notamment au regard de l'égalité que l'on nomme maintenant de genre, en déniant que certains dires et certaines attitudes féminines constituent une violence forte pour certains hommes, voire pour certaines femmes contre elles-mêmes lorsque leur besoin d'amour et de considération, le besoin d'aimer, d'aider parfois aussi, peuvent devenir des puits sans fonds dans lesquels elles se perdent elles-mêmes, et face auxquels certains hommes doivent se défendre...

(7) Fabian Cheret, Confinement et rencontre de l’analyste, in : Lacan Quotidien, Hic et nunc, n°881, 18 avril 2020.

https://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2020/04/LQ-881.pdf

(7bis) « Là » renvoie à une discussion que j'ai eue avec l'enfant en cause lorsque nous avons évoqué ensemble mon premier article et son besoin très personnel de voyager à travers Paris et la France pour rencontrer des analystes : conservez bien cette analyste-...

(7ter) Il suffit de considérer les travaux de Jean Allouch pour se rendre compte que celui qui se considère comme le Père (et est considéré en retour comme tel par des disciples plus religieux que les islamistes dont ils ont peur) s'est donné de fâcheuses libertés maladroites pour considérer l'énoncé de Jacques Lacan « celui qui sait me lire ». à l'époque des DYS, ne peut-on pas considérer que Jacques Lacan parlait uniquement d'une aptitude par rapport à son propre trouble de l'écriture écrite, à sa dysgraphie ? Jacques Lacan n'aurait-il pas été plus juste en disant « celui qui sait littéralement déchiffrer mes mots, et uniquement littéralement » (et conserver mon patrimoine financier dans les murs de ma famille) ?...

(8) Michel Foucault, Une histoire de la manière dont les choses font problème, Entretien avec André Berten (7mai 1981), in : Critique de la raison criminologique, Cultures & Conflits n° 94-95-96, L'Harmattan, Paris, 2014, p. 99. Disponible en ligne.

(9) Jacques Lacan (1966), Op. Cit., p. 587.

(10) En psychanalyse, seul un conseil de l'analyste vaut règle et cadre : se laisser aller à tout dire, sans contrôle. C'est le fondement de la direction de la cure, comme la nomme Jacques Lacan, qui est totalement autre chose que diriger le patient. Jacques Lacan (1966), Écrits, Éditions du Seuil, Paris, 1966, p. 586.

(11) Didier Eribon, Échapper à la psychanalyse, Éditions Léo Scheer, Paris, 2005, p. 21.

(12) Didier Eribon, Op. Cit., p. 11.

(13) Étonnement, si l’on considère l’usage que l’auteur fait de ses éléments autobiographiques dans quelques textes, notamment : Didier Eribon, Retour à Reims, Fayard Éditions, Paris ; 2009.

(14) Jacques Lacan, Écrits, Éditions du Seuil, Paris, 1966, p. 587. Tout ce paragraphe est très intéressant à (re)lire pour comprendre pourquoi n'est pas un psychanalyste efficient qui veut... que la cure du psychanalyste constitue sa formation la plus fondamentale.

(15) Marie Cardinal, Les mots pour le dire, éditions France Loisirs, Paris, 1975, p. 11.

(16) Jacques Lacan (1975), Op. Cit., p. 9.

(17) J’utilise volontairement l’acronyme dans sa version première.

(18) Approche Centrée sur la Personne (ACP).

(19) Par exemple, Clotilde Leguil, L’être et le genre, homme/femme après Lacan, Presses Universitaires de France, Paris, 2015.

(20) Jacques Lacan (1966), Op. Cit., p. 587.

(21) Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, Presses Universitaires de France, Paris, 12ème édition, 1992, p.107.

(22) N’oublions pas que ce fut par l’écoute attentive d’une femme que Sigmund Freud donna le jour à la psychanalyse : Madame Emmy v. N…, in : Sigmund Freud, Joseph Breuer, Etudes sur l’hystérie, Presses Universitaires de France, Paris, 1ère édition, 1956.

(23) Les Grandes conférences de l’École Pratique des hautes Études en Psychopathologies (EphEP), 20 avril 2017 : L'éthique de la psychanalyse selon Freud et après Lacan avec Catherine Millet, 20 avril 2017, disponible en ligne.

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