L'Union Européenne : faux-ssoyeur de l'Union de la gauche.

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Depuis des décennies, la question communautaire puis européenne a animé les oppositions idéologiques au sein d’une gauche faisant le constat d’échecs et de contradictions. Les différents référendums sur la question ont facilement souligné les divisions de cette famille politique et ont formé les prémisses d'un des penchant des « deux gauches irréconciliables ». Or, ce désaccord politique a pu atteindre un nouveau sommet au moment de la dernière élection présidentielle où cette question est devenue si clivante qu’elle a empêché une candidature unique à gauche et, surement, une qualification au second tour. Alors que l’échiquier politique de 2022 commence à se construire sous nos yeux, il serait temps de se poser la question suivante : la gauche doit-t-elle s’accorder sur l’Europe pour changer la France ?

Historiquement, la gauche s’est toujours divisée sur cette question. Alors que pendant la guerre froide, le PCF dénonçait logiquement l’atlantisme de la communauté Européenne appartenant au bloc américain en s’opposant à toute tentative de construction notamment d’armée commune, le président Mitterrand loua quant à lui, en 1983, dans un discours historique devant le Bundestag, le « pacifisme de l’ouest face aux fusées de l’Est », crispant ses alliés communistes au sein de son gouvernement.1

 

Mitterrand à Bonn devant le Bundestag en 1983. Archives fédérales allemandes. Mitterrand à Bonn devant le Bundestag en 1983. Archives fédérales allemandes.

 

Un an plus tard, Jacques Delors est nommé président de la Commission. Celui-ci porte avec lui à Bruxelles, son projet d’une Europe sociale, marquée par une acceptation du marché commun équilibrée par une garantie de minimas et de droit sociaux à l’échelle communautaire. Si le marché commun vint, l’Europe sociale se fit attendre et nous n’avons toujours pas aujourd’hui, ni de salaire minimum européen, ni de véritable politique sociale européenne 2.

En 1992, Mitterrand veut faire ratifier par un référendum le traité de Maastricht, créant l’Union Européenne, prévoyant la création d’une monnaie unique et l’accélération de la construction institutionnelle et politique européenne. Le débat est plus âpre qu’attendu et marqué par le porte-drapeau du « non » de Droite souverainiste, Philippe Seguin 3. Si on retient la performance de Seguin, un « non » de Gauche se construit autour du PCF, de certains socialistes comme Jean-Pierre Chevènement et plus étonnement des écologistes. Si les communistes dénoncent la mise en concurrence des travailleur-se-s, Chevènement se pose sur une ligne davantage souverainiste 4. Le « oui » l’emporte de justesse et souligne une désunion de la gauche sur l’Europe qui fut éminemment plus flagrante en 2005.

2005 donc, même scénario, Chirac propose une ratification par référendum du traité établissant une Constitution pour l’Europe. Il s’agit surtout d’un traité très libéral économiquement et qui adapte l’Europe à son élargissement trop rapide. Un « Non » de Gauche se construit très rapidement et cette fois plus largement. Un vote interne a lieu au sein du Parti Socialiste pour déterminer la ligne du la « vieille maison » pour ce référendum. Si le soutien interne au « Oui » l’emporte, de nombreux éléphants comme Laurent Fabius, Jean-Luc Mélenchon, Henri Emmanuelli ou Arnaud Montebourg font activement campagne pour le « Non » même après le résultat du vote interne. Une coalition se forme avec les autres forces de gauche opposées au traité comme le PCF et la LCR (futur NPA) pour proposer un « Non de gauche, antilibéral et social ». Le « Non » l’emporte finalement largement et les crispations se font sentir à gauche alors que les membres du Bureau National du PS ayant participé à la campagne du « Non » sont suspendus temporairement. Le traité, remasterisé sous le nom de traité de de Lisbonne, fut finalement adopté en 2008 par le Parlement réuni en congrès avec le soutien d’une immense majorité des députés socialistes. 5

 

Le 29 mai 2005, les Français disaient non à l'instauration d'une constitution européenne - AFP. Le 29 mai 2005, les Français disaient non à l'instauration d'une constitution européenne - AFP.

 

Ces deux expériences révèlent au grand jour cette opposition entre une gauche plus libérale, croyant en l’espoir d’une Europe sociale, héritière de Jacques Delors et une autre qui a fait le constat de décennies de déceptions face à une Europe trop libérale et pas assez protectrice. Ce sont ces deux gauches qui s’affrontent en 2017 entre les candidatures de Mélenchon et d’Hamon. L’Europe n’est évidemment pas la seule chose les opposant alors et le mandat chaotique et ubuesque de François Hollande a créé une animosité entre ces deux gauches empêchant toute possibilité d’Union 6 .

Cependant, il semble que cette désunion a fini d'assurer la défaite de la gauche en 2017. Cette désunion a amené au pouvoir un homme vu par l'immense majorité de cette famille perdant comme néo-libéral, ayant une relation malsaine avec certains pans autoritaristes, darwinistes et intolérants du paysage politique français. Depuis, les dirigeants des mouvements politiques de gauche se montrent chacun du doigt et rejettent la responsabilité sur une autre figure.

Nonobstant, aucune conclusion n’a été tiré de cette expérience malheureuse pour les descendants de Jaurès, Mitterrand et Jospin, et n'a vu que des cris d'orfraie face à ce qu'ils appellent une "dévastation et un chaos social". Ils on dénoncé un code du travail "détricoté" dans la rue, des politiques d’immigration plus strictes à l'assemblée, une sélection à l’université sempiternellement combattue par les voix des syndicats étudiants de gauche depuis les années 80 mais finalement adoptée. Ce sont de véritables échecs qui se sont enchaînés pour la gauche depuis 2017 et beaucoup dénoncent que rien n’a été fait à Gauche pour lancer une dynamique d’union, ou si ce n’est un accord afin de la rendre plus soudée et efficace. On a assisté à une multiplication de micro-partis, des tribunes unitaires sans lendemains et des stratégies d’hégémonies se transformant plutôt en anthropophagie. Résultat : nul et facilement constatable grâce à l’éparpillement de la gauche et ses résultats médiocres lorsqu’elle est dispersée comme aux Européennes.

Après cet inventaire peu reluisant, j’en viens à ma question initiale : la gauche doit-elle laisser nos divergences sur l’Europe nous empêcher de changer la France ? Un peu de réflexion et d'observation quant à ce qu'il se passe chez nos voisins me pousse à répondre par la négative. 

 L’Union Européenne ne peut empêcher des gouvernements à mettre en place des politiques ambitieuses en matière écologique comme voulues par la Gauche. L’Union Européenne ne peut nous empêcher d’adopter des avancées sociales majeures comme désirée par la Gauche. L’Union Européenne ne peut  empêcher la Gauche de changer la France comme le Front Populaire, le CNR et les derniers gouvernements de gauche l'ont fait.

Pourquoi donc ? Parce que certains pays le font déjà au sein de l’UE. La Finlande, membre de l’Union, va passer à la semaine de 4 jours et expérimente les 32 heures 7, mesures dans le programme de plusieurs partis comme la France Insoumise. L’Espagne a considérablement augmenté ses minimas sociaux et le gouvernement PSOE – Podemos entame une profonde transformation de la société espagnole sans que la Commission ne dise quoique soit 8. Qu’est ce qui peut donc empêcher la France, deuxième puissance européenne, membre fondateur, de lancer ces chantiers vitaux alors que de plus, les taux d'intérêts sont extrêmement faibles ?

Si certains ont peur de la menace de sanctions en cas de non-respect de la règle budgétaire des 3%, d'autres rappellent que les programmes de gauches prévoient une augmentation considérable des recettes de l’Etat, par une réorganisation de l’impôt sur le revenu, une véritable politique contre l’exil fiscal et le rétablissement de l’ISF. De nouvelles solutions sur ces différentes questions ont pu être soulevées lors de la crise pandémique comme la non-comptabilisation des dépenses d’investissements pour contrer le dérèglement climatique au sein du calcul des déficits publics compte-tenu de l’urgence planétaire 9. Cette mesure avait été proposée par certains économistes concernant les dépenses des plans de relance post-COVID19.  La gauche peut donc venir devant le peuple avec des solutions originales pour revenir au pouvoir en avançant sa transformation en Europe et dans le monde pour pouvoir gouverner de nouveau.

 

1Raflik Jenny, « François Mitterrand et l'Otan », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2011/1-2 (N° 101-102), p. 35-38. DOI : 10.3917/mate.101.0009. URL : https://www.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notre-temps-2011-1-page-35.htm

2Clerc Denis, « Le social, jambe atrophiée de l'Europe », Revue Projet, 2014/2 (N° 339), p. 12-18. DOI : 10.3917/pro.339.0012. URL : https://www.cairn.info/revue-projet-2014-2-page-12.htm

Sichel Jean-David, "Philippe Séguin: pourquoi les politiques devraient lire son discours sur Maastricht", Le Figaro, publié le 6 janvier 2015. URL : https://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/01/06/31001-20150106ARTFIG00364-philippe-seguin-pourquoi-les-politiques-devraient-lire-le-discours-de-maastricht.php

4 Pozzi Jérôme, « Le RPR face au traité de Maastricht : divisions, recompositions et réminiscences autour de la dialectique souverainiste », Histoire@Politique, 2014/3 (n° 24), p. 131-152. DOI : 10.3917/hp.024.0131. URL : https://www.cairn.info/revue-histoire-politique-2014-3-page-131.htm

Boucaud Victoire Kévin, "29 mai 2005: le «non» au Traité Constitutionnel, l'occasion manquée de la gauche de la gauche",  Le Figaro, publié le 29 mai 2015. URL : https://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/05/29/31001-20150529ARTFIG00057-29-mai-2005-le-non-au-traite-constitutionnel-l-occasion-manquee-de-la-gauche-de-la-gauche.php.

Belanger Jean François, "La crise d'identité de la gauche française", Radio Canada, publié le 12 avril 2017. URL : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1027765/crise-identite-gauche-france-socialiste-election-president-bruniquel-gaillac-toulouse-candidat. 

7 "La premier finlandese propone la settimana corta di lavoro: 4 giorni, 6 ore, stesso stipendio", HuffPost Italia, publié le 4 janvier 2020. URL : https://www.huffingtonpost.it/entry/la-premier-finlandese-vuole-introduce-la-settimana-corta-di-lavoro-4-giorni-6-ore_it_5e105ed5e4b0843d3612aa9a?utm_hp_ref=it-homepage.

8 Thibaud Cécile "Pedro Sánchez met en marche son gouvernement de coalition avec Podemos", Les Echos, publié le 13 janvier 2020. URL : https://www.lesechos.fr/monde/europe/pedro-sanchez-met-en-marche-son-gouvernement-de-coalition-avec-podemos-1162224.

9Grandjean Alain, "Sortir l’investissement vert du déficit budgétaire, c’est possible !", Alternatives Economiques, publié le 18 septembre 2018. URL : https://www.alternatives-economiques.fr/sortir-linvestissement-vert-deficit-budgetaire-cest-possible/00086171

 

 

 

 

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