Arrêt sur images: l’avortement clandestin en Argentine

Jusqu’au dimanche 8 septembre, une exposition photographique, parrainée par Amnesty International, fait la lumière sur l’avortement clandestin en Argentine. Dans ce pays gouverné par une femme, l’interruption volontaire de grossesse est toujours prohibée à échelle nationale. Les clichés témoignent de la dureté de ces opérations, du poids des tabous et du courage des femmes qui prennent cette lourde décision…

 

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"Avortement légal", Photo de l'exposition.


24 août 2013, face au Palais de Glace, lieu de l’exposition 11 semaines, 23 heures et 59 minutes. Une trentaine de personnes, des hommes pour la plupart, est venue manifester son opposition à la démarche artistique, et par là-même, son rejet total d’une loi IVG en Argentine. « Avorter c’est tuer ! » clament les banderoles. « Non à l’infanticide », « Assassins » assènent-ils aux photographes et autres membres d’Amnesty regroupés devant l’entrée du centre culturel. Arguments hautement religieux pourrait-on penser. Et pourtant, ces indignés nous signifient que l’Académie Nationale de Médecine définit elle aussi le début de la vie au moment de la fécondation. Par conséquent : l’embryon représenterait déjà une vie et avorter ce serait tuer un être vivant. En ouvrant le site officiel, on peut en effet y lire :

« L’Académie Nationale de Médecine considère :

-          Que l’enfant sur le point de naître, scientifiquement et biologiquement, est un être humain dont l’existence commence au moment de sa conception. Depuis le point de vue juridique c’est un sujet de droit (…).

-          Que détruire un embryon humain signifie empêcher la naissance d’un être humain.

-          Que la pensée médicale à partir de l’éthique hippocratique a défendu la vie humaine comme condition inaliénable depuis la conception. C’est pourquoi l’Académie Nationale de Médecine lance un appel à tous les médecins du pays à maintenir la fidélité à laquelle ils se sont un jour engagés sous serment. »

Les propos contenus dans ce code éthique désignent ainsi le médecin qui opère comme un hors-la-loi et font de la femme qui avorte une criminelle. Signalons qu’une procédure d’exception existe dans le cas de viols ou lorsque la vie de la femme est mise en danger. Cependant, dans la pratique, ces avortements no punibles (non punissables) ne sont pas systématiquement tolérés par la justice. En octobre 2012 à Buenos Aires, une juge a annulé au dernier moment la procédure d’avortement no punible qui impliquait une femme victime de viol.

Ce vieux débat qui irrite aujourd’hui la société argentine a eu lieu en France il y a de cela 40 ans. Souvenons-nous : 1975, Simone Veil … L’expression artistique pourrait bien être un moyen efficace de sensibiliser l’opinion publique. (Voir à ce sujet l’article que j’ai présenté au concours du Monde Académie : https://docs.google.com/document/d/13vcEGjTEr3JLjVEEUDA1s9Xc9vR72qBqFwgNwIIkTYs/edit)


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24 août 2013, devant le Palais de Glace: manifestants contre l'exposition 11 semanas, 23 horas, 59 minutos. Photo Fabien Palem.


À l’initiative de ce projet : trois jeunes photographes, de trois horizons distincts

« Au travers de nos clichés, nous avons souhaité montrer la réalité des conditions d’avortement en Argentine. Autrement dit : la clandestinité. » À 23 ans, la française Léa Meurice a souhaité s’unir à ce combat, loin de son pays natal. Il en est de même pour Lisa Franz, Allemande résidente en Argentine. Pour compléter le trio international : Guadalupe Gómez Verdi, l’Argentine du groupe. Trois jeunes photographes et un même objectif : « Nous avons effectué l’ensemble du travail toutes les trois. De la rencontre avec nos témoins à la prise de photos, en passant par le montage et la communication sur l’évènement. Le message donné est celui de la femme qui doit pouvoir disposer de son propre corps. »

La peur, la solitude, le sentiment de culpabilité. Tant d’éléments qui participent au mal-être de ces femmes tombées enceintes par inadvertance, par accident. Tant de variables qui constituent le poids du regard de la société sur celle qui souhaite avorter.

C’est par l’intermédiaire du programme Art for Amnesty que se conjuguent les combats de l’ONG pour la légalisation de l’IVG dans le monde et celui de ces trois jeunes photographes résidentes en Argentine, qui décidèrent de travailler sur ce sujet si délicat.

Selon Léa, les tabous qui freinent le débat ont à voir avec « une base culturelle ». Elle évoque le poids de la religion et la récente élection d’un pape argentin : « Selon moi, Bergoglio donne encore plus de force à la lutte pour la légalisation. Ces événements nous ont confirmé, si c’était nécessaire, les liens qui unissent le gouvernement et l’Église et nous rappellent donc que ce combat passera coûte que coûte par la rue. »

 

Pour l’avortement légal, sans risque et gratuit

11 semaines, 23 heures et 59 minutes : un titre qui fait référence aux douze semaines pendant lesquelles, en France ou en Allemagne par exemple, la femme est en mesure de recourir à une IVG. En Argentine, près de 500 000 avortements clandestins sont pratiqués chaque année. Les ONG estiment à plus de 500 le nombre de décès suite à des opérations de mauvaise qualité. En somme, l’avortement se pratique déjà de manière massive mais les risques courus par la patiente sont proportionnels à la faiblesse de ses ressources financières. Si les plus fortunées peuvent bénéficier d’un service de qualité, la plupart des patientes sont contraintes d’avoir recours à des opérations low cost à haut risque.

 

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 Docteur Germán Cardoso, membre du collectif de médecins argentins pour le droit de la femme à décider en situation d'une grossesse non désirée. Photo de l'exposition. 

C’est là que se trouvent la force et la pertinence de l’exposition. Les trois photographes ont réussi à saisir le large panel de ce monde obscur, de cette pratique qu’on qualifiera d’obscène puisqu’offensant la pudeur. Obscène aussi parce qu’en latin obscenus exprime ce qui est cachée, qu’on ne voit pas et qu’on ne doit pas voir. Sur les murs du Palais de glace, se trouvent tous les profils de personnes s’étant confrontées à la réalité de cette pratique clandestine, pénible et dangereuse. Une ex-prostituée, un fiancé soutenant sa compagne dans la lourde épreuve, un médecin favorable à l’avortement légal… Des histoires singulières qui se rejoignent dans une cause commune. En mettant un visage sur l’avortement clandestin, 11 semaines, 23 heures et 59 minutes nous livre un message d’espoir pour qu’enfin, en Argentine et partout dans le monde, la femme puisse décider librement de son propre corps.

 

Fabien Palem

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