Leur violence n’égalera jamais la vôtre

Politiques et médias insistent sur les violences qui ont émaillé la dernière mobilisation des gilets jaunes. On s’indigne, on condamne et on fait trembler dans les chaumières. Derrière cette rhétorique usée jusqu’à la corde, on oublie que la violence subie par les Français excède largement la destruction de quelques vitrines et voitures dans un quartier bourgeois de la capitale.

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On le sait, et depuis de nombreuses années. Manifestations et autres mobilisations sociales drainent leur lot de casseurs et de participants aux intentions troubles. Le découvre-t-on aujourd’hui ? Pas le moins du monde. Est-ce regrettable ? Sans aucun doute. Pourtant, quotidiennement, depuis plusieurs jours, nous ressert-on l’éculée antienne des « casseurs », des « violences », des « dégradations ». Tout cela est « inacceptable », « la République ne saurait le tolérer ». Et, ce faisant, les dits gilets jaunes devraient être décrédibilisés, disqualifiés. De toute manière, il ne s’agit là que d’une foule braillarde et désorganisée qui veut payer l’essence moins chère. En plus, ils sont racistes et homophobes. 

« Au coeur des violences » avec BFMTV

L’autre soir, pris d’un moment d’égarement, je suis tombé sur un long reportage diffusé par BFMTV et intitulé « Au coeur des violences », parangon du journalisme sensationnaliste du 21e siècle, fort peu riche en informations et encore moins en réflexion. Les images parlent d’elles-mêmes n’est-ce pas ? Qu'apprenait-on ? Absolument rien. Mais cela faisait peur et c’était bien là le principal.

Il est salutaire - et réjouissant oserais-je dire - de voir que les manifestants et gilets jaunes nourrissent aujourd’hui une défiance claire vis-à-vis des chaînes d’information en continu qui, depuis des années, portent une grande responsabilité dans le climat délétère qui s’abat sur le pays. Faut-il ici mentionner la sureprésentation du FN sur leurs antennes, les émissions réactionnaires dites « de débat » - telle « L’heure des pros » sur Cnews - prétextes à toutes les contre-vérités et dérapages, ou bien encore le traitement à l’emporte-pièce des sujets de société. 

La défiance, la méfiance, me semblent en tout point bienvenue.

Les Français « grognent », comme des animaux 

Sur les ondes, à la télévision, les gilets jaunes sont, depuis des semaines, brocardés, méprisés. Ce sont des ploucs. Leur mobilisation retentissante, inédite, n’est réduite qu’à une violente jacquerie (le mot ressort régulièrement), des gueux venant profaner le patrimoine français et la « plus belle avenue du Monde » (sic). On parle de la « grogne » des Français, « grogner » comme s’ils étaient des animaux. Leurs revendications, elles, sont considérées comme illusoires et foutraques. Irrecevables évidemment. Pourtant, que réclament-ils ? En premier lieu, de la justice sociale. Et en second, du respect. N’est-ce pas là légitime ?  

Comment ne peut-on pas comprendre la colère des Français - s’y associer - alors que  la suppression de l’impôt sur la fortune (ISF) - en réalité son remplacement par l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) -  coûte 3 milliards d'euros à l’Etat ? Que le fameux CICE, le Crédit d'impôt pour la compétitivité et l’emploi, accordé aux plus grandes entreprises, s’élève à la somme astronomique de 110 milliards et ne fait qu’abonder les salaires des cadres sup et les marges des multinationales (il faut lire à ce sujet l’analyse d’Alternatives économiques). Que dire également du second acte de la loi Travail, qui a notamment plafonné les indemnités prudhommales, des réformes annoncées des retraites, de l’allocation chômage ou bien encore du régime des intermittents. 

Comment ne pas être solidaire du mouvement quand, dans le même temps, on ne cesse de taper sur les plus fragiles, à grand renfort de hausse de la CSG, de non rééindexation des retraites, de réduction des APL ou bien encore de suppression d’emplois aidés (250 000 tout de même) ?  De hausse du tabac et de l’essence ? Comment ne pas sortir de ses gonds quand à la violence des actes se joint celle, cinglante, humiliante, de la parole ? « Ces gens qui ne sont rien », « ces Gaulois réfractaires », ces « cyniques et fainéants », ces Français qui « n’ont qu’à traverser la rue » pour trouver un emploi. Rarement violence politique et violence symbolique n’ont atteint un tel niveau. Et cela dure depuis des mois. C’est une rafale de crachats, de mépris, qui s’abat continuellement sur les plus humbles, les plus modestes, les plus fragiles. Accusés de tous les maux. Coupables de tout. Alors qu’ils peinent à survivre. 

On prolétarise les travailleurs

Je discute régulièrement avec des sociologues et autres universitaires et tous me le disent, nous vivons un moment de prolétarisation - le mot a son importance - des travailleurs et des « petites » gens. Un moment d’attaque frontale contre le droit du travail, la protection sociale et plus largement l’Etat-Providence, ce modèle qui a mis tant d’années à être forgé - au prix de combien de luttes - et continue aujourd’hui d’être envié par nos voisins. C’est, ne mâchons pas nos mots, un drame qui est à l’oeuvre. Un saccage. Une destruction en bonne et due forme, menée manu militari, tambour battant, par un chef tout-puissant. Un monarque ? Ce n’est pas moi qui l’ai dit. 

Aussi, ne peut-on que saluer le mouvement des gilets jaunes, quels que soient ses faiblesses et ses possibles errements. Il y a eu de le casse et alors ? Mai 1968 s’est-il joué sans heurts ? Sans barricades et voitures brûlées ? Sans faire un peu frissonner le bourgeois ? Sans altercations avec les forces de l’ordre ? Signalons au passage que samedi dernier, plus de 10 000 grenades ont été lancées à Paris contre les manifestants, un chiffre  record qui - en une seule journée - dépasse celui de certaines années entières. Les CRS ont eu la gâchette facile. Actons-en, la violence des manifestants - bien que regrettable - n’atteint pas, et de loin, celle d’Emmanuel Macron. Et la casse, elle, n’égale pas la casse sociale à l’oeuvre en France depuis son élection. S’il faut brûler quelques voitures pour se faire entendre, ainsi soit-il. Briser quelques vitrines de multinationales ? C’est bien regrettable. 

La force du nombre plutôt que le feu

Après les mobilisations du week-end dernier, 70% des Français affirment encore soutenir le mouvement des gilets jaunes. Les « concessions » du gouvernement sont dérisoires. Le mouvement va durer. Et s’il fallait un remède aux violences qui ont eu lieu le week-end dernier, il ne peut, de mon point de vue, que passer par une participation toujours plus forte de l'ensemble des citoyens. Le mouvement des gilets jaunes est ce que nous en faisons, nous. Privilégions la force du nombre aux bris de verre et au feu. 

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