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Billet de blog 24 nov. 2010

Rapport Bockel : citoyens responsables ou individus conformes ?

Par Roland Gori et Fabrice Leroy. Le dernier rapport de Jean-Marie Bockel sur la prévention de la délinquance juvénile nous ressert le plat réchauffé du dépistage des futurs délinquants dès l'âge de 2 ans, contre lequel le collectif «Pas de zéro de conduite » s'est battu et se bat toujours avec vigueur et succès.

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Par Roland Gori et Fabrice Leroy. Le dernier rapport de Jean-Marie Bockel sur la prévention de la délinquance juvénile nous ressert le plat réchauffé du dépistage des futurs délinquants dès l'âge de 2 ans, contre lequel le collectif «Pas de zéro de conduite » s'est battu et se bat toujours avec vigueur et succès. Ce rapport met aussi en relief une conception de la citoyenneté qui mérite le détour, puisqu'il s'agit ni plus ni moins de la définir comme soumission sociale à la règle, et d'appliquer ce principe « émancipateur » aux enfants dès leur plus jeune âge, ainsi qu'à leurs parents, surtout s'ils sont immigrés.

Une fois de plus, sous un verni pseudo-scientifique agrémenté d'une psychologie de bénitier (fleurant à plein nez la nostalgie de la « puissance paternelle » et des logiques de la domination masculine), se parant d'experts triés, certes, mais sur un volet à un seul battant, réapparaissent des confusions récurrentes et néanmoins entretenues entre autorité et pouvoir, entre loi et norme. La notion de « parentalité républicaine », en même temps qu’elle exprime la nostalgie d’une autorité politique que notre civilisation actuelle a laissé sinistrer par les logiques du néolibéralisme, légitime la mise en place de dispositifs d’humiliation matérielle et symbolique des parents que l’on place sous le tutorat gestionnaire des coachs et autres techniciens du comportement.

S'il est pertinent aujourd'hui de se poser la question de la citoyenneté, et de son articulation avec le développement de l'enfant, on ne peut qu'être frappé par le paradoxe qu'impliquerait la mise en œuvre de moyens visant à contrôler et conformer les mœurs, en remettant en permanence en question la dite citoyenneté à travers l'évaluation des degrés de soumission sociale, standardisés par des critères normatifs culturels. Dès lors, comme le disait Pierre Bourdieu :« qu'est-ce qu'un citoyen qui doit faire la preuve, à chaque instant, de sa citoyenneté ? ».

Il y a ici une contradiction flagrante entre l'autorité fondatrice des lois de la république, et le pouvoir normatif d'une démocratie réduite à la portion congrue du conformisme social et culturel . Il y a selon nous une différence fondamentale entre le rapport subjectif et symbolique que chacun peut entretenir avec la loi républicaine - par allégeance spirituelle en quelque sorte - et les rituels de soumission purement formelle à des normes qui conduisent tôt ou tard à les transgresser.

L'insistance du rapport à promouvoir cette idéologie gestionnaire dans la régulation des comportements participe du délitement du tissu social. Le citoyen responsable se trouve réduit à la somme de ses comportements.

A ce titre, il est véritablement scandaleux qu'un rapport ministériel fasse un choix épistémologique, - ici le comportementalisme - en ignorant l'avis de la plupart des professionnels du champ et du terrain de la prévention. Une fois encore le rapport confond la prévention et le fichage des populations à risque en ignorant les autres savoirs et autres manières de s'y prendre que ceux prévalent dans les modèles du comportementalisme. Comme l'a développé l'un d'entre nous1, on voit à quel point le pouvoir fait son marché dans les savoirs et les expertises qui conviennent à ces valeurs idéologiques et à ces pratiques de gouvernementalité des individus et des populations.

En ce qui concerne les parents, ce rapport préconise la mise en place d'un programme de mise en conformité des comportements parentaux, en ciblant plus particulièrement la biodiversité des cultures et en hiérarchisant abusivement les valeurs, au mépris de ce qui fonde symboliquement une autorité. Ce faisant, il prétend paradoxalement intégrer en commençant par exclure et par discriminer. Ce rapport promeut une démocratie réduite à une normalisation des conduites dont la violence nihiliste actuelle constitue peut-être un des symptômes. La volonté républicaine qu’il prétend restaurer se trouve donc affaiblie dans son idéal de former l’esprit critique des citoyens. On retrouve ici le désastre d'une civilisation qui confond l'éducation des citoyens et la traçabilité comme la codification de leurs comportements. Après les " soins sous contrainte" du projet Bachelot, la citoyenneté " sous contrainte" du Rapport Bocquel.

.En matière d’ autorité républicaine et de sa construction de la règle, on penserait plutôt à Camus : « la seule règle qui soit originale aujourd'hui : apprendre à vivre et à mourir, et pour être homme, refuser d'être Dieu ».

Au final, ce rapport est assez incohérent par le patchwork de ses références théorico-pratiques, mais cohérent dans ses fonctions idéologiques en tant que dispositif d’une société de contrôle (Deleuze) : soumettre socialement par toutes formes de coaching technicisant l’humain, en formatant les sujets comme animaux sociaux, à distance des pratiques de transmission des valeurs qui permettent d'aimer la démocratie. A ce propos, le rapport ne parle pas de transmettre les valeurs humanistes mais de les "afficher". Nous sommes ici loin de Jaures et de son obsédant souci de redonner à la démocratie confiance en elle-même, confiance sans laquelle elle se réduit à ses formes dégénérées qui se manifestent aujourd’hui sous les traits d'une « démocratie d’audimat », sœur jumelle de la « république des sondages ».

C'est moins de la sagesse de Socrate sous la bannière duquel le rapport prétend se placer ici dont il s'agit que de cette méfiance à l'égard de la démocratie dont son élève Platon a parfois témoigné.

1Roland Gori, « De quoi la psychanalyse est-elle le nom ? », Denoël, 2010.

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