QUE VAIS-JE DIRE À MES FILLES ? Chapitre 4

 4. La Troisième Révolution Industrielle est en marche

 


JJSS et ses prophéties / Jeremy Rifkin en digne successeur / Le coût marginal zéro et les investissements / Les piliers de la IIIème Révolution / L’Internet des objets

 

JJSS et ses prophéties

« Si, dans un monde en crise, notamment en crise énergétique, l’industrie automobile est l’une de celles qui partout souffre le plus, elle est au Japon en plein essor – grâce aux robots. Autrement dit grâce à l’utilisation totale de l’électronique miniaturisée. » Dès 1980 dans son livre « Le défi mondial », Jean-Jacques Servan-Schreiber (JJSS) annonçait une prochaine révolution industrielle. J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour cet homme brillant qui était plus un visionnaire qu’un politique. D’ailleurs est-il possible d’être l’un et l’autre en même temps ? Cela semble difficile, tant la réalité du microcosme politique nous démontre son incapacité à imaginer l’avenir ou tout au moins à le préparer. JJSS, un diminutif très pratique lorsque l’on a un patronyme composé, prévoyait une révolution de l’intelligence dans un cadre mondialisé. Il la comparaissait à ce qui s’était passé au moment de la Renaissance.

« L’incompréhensible, c’est le refus d’éclairer ces vérités neuves qui montrent les clés de notre avenir. » (Le Défi mondial p.348). Nous avons tendance à penser que nos responsables politiques et économiques sont toujours dans l’incapacité d’ouvrir les bonnes portes. JJSS s’est naturellement trompé, par exemple avec le Japon qui devait devenir un modèle pour tous les autres pays, mais il a eu le courage de chercher, de proposer et de nous faire rêver. Je recommande à tous ceux qui n’ont jamais lu « Le Défi mondial », et même à ceux qui ont eu la chance de le lire par le passé, de lire ou de relire la conclusion intitulée « Fin de la préhistoire ». Ces quelques pages sont tellement d’actualité que l’on a du mal à croire que JJSS a écrit ces pages il y a plus de trente ans. Qu’avons-nous fait pendant toutes ces années pour en être encore là ? Et, pourtant la technologie a tellement évolué depuis sans que l’on en tire les conséquences en terme d’environnement, d’organisation du travail ou de partage des fruits de la productivité. C’est une perte de temps aux dommages incalculables.

Dix ans plus tôt, à la fin de la préface de « Ciel et Terre – Manifeste Radical » JJSS et Michel Albert (ancien commissaire général au Plan) écrivaient : « Pour nous, il s’agit de comprendre que la révolution consiste à transformer, justement, les spectateurs en acteurs ; à laisser le jaillissement de la vie, plus complexe, plus fécond, plus créateur qu’aucune théorie et, si nous le voulons, qu’aucune économie, inventer enfin librement l’avenir. » Il ne faut jamais avoir raison trop tôt, aujourd’hui nous avons les outils pour exaucer leur vœu. La IIIème Révolution Industrielle est justement devant nous…

 

Jeremy Rifkin en digne successeur

Il faut espérer que Jeremy Rifkin sera beaucoup plus écouté que JJSS. Cet essayiste américain est un spécialiste de la prospective depuis presque quarante ans. En 1977, il crée avec Tod Howard la « Foundation on Economics Trends » (FOET) qui étudie les phénomènes émergents en matière d’environnement, d’économie, de culture et de social. Il intervient auprès de nombreux Chefs d’Etat pour les sensibiliser aux mutations que notre société est en train de connaître. Son premier grand succès en librairie remonte à 1995, avec « La Fin du travail ». Il défend l’idée que l’Europe est la mieux placée pour répondre aux enjeux du XXIème siècle. Ses idées bousculent l’ordre établi, comme la remise en cause de la croissance en tant qu’étalon de toute politique économique. Le progrès technique et la mondialisation ne permettront plus d’assurer le plein emploi. Dans son dernier livre « La nouvelle société du coût marginal zéro », il annonce l’éclipse du capitalisme en raison de son succès !!! « Nous vivons manifestement les premières phases d’un changement des règles du jeu. Au crépuscule de l’ère capitaliste, un nouveau modèle économique émerge, mieux fait pour organiser une société où toujours plus de biens et de services sont presque gratuits».(p.21) Enfin pour rétablir un équilibre durable avec la biosphère, il défend l’idée de s’éloigner d’un matérialisme dévastateur et de retrouver un des fondements du lien social qu’est l’empathie, « aptitude à éprouver comme sienne la difficile situation d’un autre».

Jeremy Rifkin fait le pari de l’innovation. Depuis la 1ère Révolution Industrielle, l’innovation a toujours été au cœur de l’évolution du pouvoir d’achat et de la qualité de vie. Elle sera d’autant plus importante dans les années à venir que nous vivrons dans une société du savoir et de l’intelligence. Il n’y a pas d’avenir sans innovation, et pourtant celle-ci ne garantit plus un avenir radieux. Il est indispensable de revoir le « logiciel » économique et social qui nous gouverne.

Pour Rifkin, l’Internet des objets, les énergies renouvelables, les logiciels libres, l’économie solidaire et sociale, l’intelligence artificielle et les imprimantes 3D sont des éléments qui vont profondément bouleverser la société dans laquelle nous vivons et mettre fin au capitalisme grâce à la révolution collaborative. Cette 3ème Révolution sera collaborative ou ne sera pas. Jusqu’à présent la société était construite autour de la matière, de l’énergie, du travail et de la possession, demain elle le sera autour de l’information et du partage.

 

Le coût marginal zéro et les investissements

Le capitalisme a déjà connu de nombreuses crises mais il s’est à chaque fois relevé. Et, sans prédire sa disparition prochaine Jeremy Rifkin nous annonce qu’il va devoir se spécialiser en coopérant ou en s’affrontant avec une autre économie : l’économie collaborative ou les « communaux collaboratifs (en anglais « collaborative commons »). Nous reviendrons sur ce nouveau type d’organisation économique dans un prochain chapitre.

La logique capitalistique est d’améliorer la productivité afin de réduire les coûts de production et ainsi d’engendrer toujours plus de profits. La réussite est totale, la domination des marchés est incontestée, la fin de la pénurie est inéluctable et la mutation technologique tend vers un coût marginal zéro. Celui-ci est le coût de production d’un objet ou d’un service additionnel, une fois les coûts fixes absorbés. Les capitalistes ne vont plus pouvoir, comme ils l’ont si bien fait pendant deux siècles, paralyser le progrès technique afin de reconstituer leurs marges et maintenir un chômage salutaire. Si le coût marginal est proche de zéro, les entreprises qui se rémunèrent essentiellement sur celui-ci voient leurs profits disparaître, interdisant alors toute rémunération des actionnaires et tout investissement. Les plus grands théoriciens économistes avaient prévu cette fin en raison de ses contradictions originelles. Toutefois, grâce à sa concentration, le capitalisme va résister pour sa survie en devenant un capitalisme de niche. Nous allons traverser des zones de turbulence, surtout parce qu’il va nous falloir trouver des moyens compensateurs pour investir, condition indispensable pour innover. Il est évident que cet argument va être utilisé pour faire admettre aux citoyens l’impérieuse nécessité de maintenir une économie capitaliste.

Quelle que soit la société que nous allons nous donner, les investissements qu’ils soient immatériels (formation, recherche, éducation, accompagnement au changement) ou matériels (énergies renouvelables, rénovation thermique, mobilité bas carbone, urbanisme restructuré, agriculture durable) sont essentiels pour préparer l’avenir et la IIIème Révolution Industrielle. Que faire avec une économie capitaliste qui préfère les marchés financiers pour compenser son manque de profitabilité et une économie collaborative sans moyen financier ? La puissance publique ne peut se désintéresser de cette priorité, elle doit donner confiance aux citoyens-entrepreneurs et insuffler une ambition collective en matière d’éducation et de filières industrielles nécessaires aux transitions énergétique et numérique. Elle doit retrouver des marges de manœuvre financières qu’elle n’a plus (endettement public, blocage européen), quitte à laisser filer le déficit s’il est réellement orienté vers l’investissement. Le parti politique Nouvelle Donne, récemment fondé à l’initiative de Pierre Larrouturou, a par exemple proposé que la dette ancienne soit remboursée par l’intervention de la Banque Centrale Européenne qui prêterait aux Etats à taux 0.

Evitons un rapport de force entre un système capitaliste dominateur, mais sans perspective d’avenir, et des citoyens prolétarisés mais libérés de « l’AVOIR », par lequel bien des tourments jailliraient. Espérons que ces forces aux intérêts divergents agissent avec un comportement gagnant-gagnant. C’est la condition pour éviter un chaos comme on n’en a jamais vu. Les être humains doivent modifier leurs comportements agressifs et prédateurs sans quoi ils courront à leur perte. Confiant en notre capacité à dominer nos démons destructeurs, Jeremy Rifkin nous rappelle que « nous entrons dans un monde partiellement au-delà des marchés, où nous apprenons à vivre ensemble, toujours plus interdépendants, sur un communal collaboratif mondial. » (« La nouvelle société du coût marginal zéro » p.10).

 

Les piliers de la IIIème Révolution

Notre richesse n’est plus dans la croissance matérielle ou dans l’accumulation des biens. Nous entrons dans l’âge des incertitudes. Le monde meilleur n’est plus assuré dans le système économique actuel, un monde de compétition marchande qui engendre inégalité et insécurité. Tout est possible pour permettre la survie de l’espèce humaine sur la Terre, pour la prédominance de la société occidentale sur les autres modèles économiques, sociaux et culturels, pour le maintien de la France dans le concert international et pour chaque individu dans son épanouissement personnel. Nous devons réapprendre la modestie et la sobriété. Il va falloir composer avec de nouvelles contraintes mais aussi de nouvelles aventures. Il est donc temps d’investir dans la IIIème Révolution Industrielle. Jeremy Rifkin a, depuis de nombreuses années, réfléchi à celle-ci et propose aujourd’hui une formalisation autour de cinq piliers.

Sa théorie est basée sur l’association entre l’énergie et la communication. Le premier pilier est le développement accéléré des énergies renouvelables. Le deuxième est la construction de bâtiments producteurs d’énergie. Le troisième est le stockage de l’énergie et de l’hydrogène. Le quatrième est le déploiement des réseaux intelligents basés sur des compteurs connectés à Internet. Enfin, le cinquième pilier est la généralisation des transports non polluants. Il est urgent d’aller au-delà des directives européennes et des normes du Grenelle de l’environnement. La mise en place de ces 5 piliers est associée à l’application de l’économie de la fonctionnalité en remplaçant la vente d’un bien ou d’un service par une solution intégrée, éventuellement partagée, focalisée sur la valeur d’usage et la satisfaction d’un besoin fonctionnel, plutôt que sur la possession matérielle.

Dans le cadre de cette IIIème Révolution Industrielle, chaque territoire, chaque collectivité, chaque acteur économique doit s’organiser sous la forme d’un pouvoir décentralisé et latéral et non plus centralisé et vertical. Il faut appeler au plus vite à une nouvelle gouvernance par l’intelligence, la créativité et la responsabilité des citoyens. L’Europe et le niveau national (pour nous la France) conservent des fonctions stratégiques et d’impulsion capables d’orienter et stimuler les acteurs économiques.

 

L’Internet des objets

Toute activité économique nécessite de l’énergie et des moyens de communication. Jeremy Rifkin nous explique que trois Internet vont se rejoindre : l’Internet des communications, l’Internet de l’énergie, et l’Internet de la  logistique. Cette association va créer un nouveau système interactif opératoire de l’Internet des Objets pour produire plus en consommant moins. Cette infrastructure intelligente ne pourra pas rester « propriétaire ».

Dans leur livre « L’Internet des Objets » Pierre-Jean Benghozi, Sylvain Bureau et Françoise Massit-Folléa donnent la définition suivante : « Un réseau de réseaux qui permet, via des systèmes d’identification électronique normalisés et unifiés, et des dispositifs mobiles sans fil, d’identifier directement et sans ambiguïté des entités numériques et des objets physiques et ainsi de pouvoir récupérer, stocker, transférer et traiter, sans discontinuité entre les mondes physiques et virtuels, les données s’y rattachant. » Si chaque adresse web a son adresse unique (URL), demain chaque objet connecté aura une identification électronique unique. Ce web 3.0. va faire le lien entre le monde réel et le  monde virtuel. C’est un apport sans précédent pour l’industrie comme pour notre vie domestique et une opportunité de réduire l’écart entre les pays du Nord et du Sud.

L’Internet des objets va très vite faire partie de notre quotidien, comme par exemple avec l’installation de capteurs intelligents sur tous les produits, les machines, les entreprises, les habitations, les véhicules et même les êtres humains. En 2007 il y avait déjà 10 millions de capteurs, en 2030, on en prévoit 100 000 milliards !! Cet Internet constitue la première révolution d’infrastructure intelligente pour un monde qui va devenir totalement connecté. Nous vivons dans un monde qui évolue de façon exponentielle, il suffit de penser à la capacité de stockage informatique. Dans un avenir plus ou moins proche, ce stockage se fera sur des filaments d’ADN synthétique. Toutes les données stockées actuellement sur tous les disques durs du monde pourront tenir sur une seule pièce de tissu.

L’infrastructure de l’Internet des objets n’est plus obligatoirement le fait de multinationales, mais très souvent de dizaines de millions de contributeurs. Certains développent des start-up qui deviendront peut-être les futurs leaders d’un monde post-capitaliste. Cette mutation technologique ne peut se réaliser en quelques mois, c’est un chantier d’une à deux décennies en raison de l’Internet de l’énergie qui va permettre le stockage de l’électricité, un transport d’une plus grande proximité et par conséquent une consommation plus efficace. Autour de l’Internet des objets d’importants enjeux sont mis en avant comme la neutralité du réseau (position oligopolistique de quelques groupes dont le plus important Google), la protection des données personnelles et industrielles et la gouvernance d’Internet. Il est impossible de laisser les acteurs économiques gérer par eux-mêmes les règles, les normes et les pratiques de ce Web 3.0.

 

« Là où se trouve le problème se trouve aussi le savoir pour le résoudre. »

Gandhi

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