Pourquoi les gilets jaunes sont précieux pour le climat

Le recours aux analyses de Sartre peut nous aider à comprendre la période. Trois concepts sont plus particulièrement utiles : la série, le groupe et la quasi-souveraineté. Les enjeux et leur urgence laissent penser qu’une fusion importante doit encore intervenir.

Dans la Critique de la Raison Dialectique Sartre distingue deux modalités du rapport des individus entre eux : les « séries » (ou « collectifs ») et les « groupes ». La sérialité désigne l’état d’individus qui se trouvent dans des situations similaires, d’où des identités partagées ou communes qui n’ont pourtant rien « d’essentiel ». Le Colon, le Prolétaire ou le Capitaliste sont le nom possible d’une série (d’où la majuscule). Ils partagent une même objectivité (exis similaires, structuration commune de l’espace symbolique etc.) ; de là naît une complicité immédiate, sinon une coopération. La sérialité implique en effet un niveau de concertation qui peut être très faible : les Cyclistes se comprennent instantanément ou presque, face à la pluie ou aux Automobilistes. Cette similarité des situations se donne souvent sous l’aspect de la naturalité et de l’extrême banalité. Sartre donne l’exemple d’une file d’attente à un arrêt de bus : chacun sait comment se situer sans avoir besoin d’en discuter. La configuration matérielle et symbolique est claire pour tous, tout comme l’effet attendu : aller quelque part en bus. La situation se répète sans avoir besoin d’être questionnée, sinon à la marge, sous la forme de l’exception. C’est une fonction, validée et sanctionnée par les individus qui la mobilisent. Le résultat est produit par tous mais il se réalise sans contrôle central direct. Ainsi des banlieusards qui vont au supermarché le samedi ou du pic de consommation électrique vers 19 h en hiver, en France, quand les gens rentrent chez eux et allument le chauffage. Les situations ont aussi une inertie, qui tient au milieu et à leur degré d’institutionnalisation. Les fonctions en tant qu’inertie peuvent générer le bien commun, tout autant que le mal commun, comme dans le cas des conflits ou des vendettas interminables.

Si le collectif se caractérise par l’inertie et la fonction, le groupe se définit au contraire « par ce mouvement constant d'intégration qui vise à en faire une praxis pure en tentant de supprimer en lui toutes les formes d'inertie »1. Il surgit à la faveur d’un événement qui conduit à mettre en cause la configuration existante des fonctions et des collectifs, et à la faire « fondre ». Sartre donne l’exemple de la Commune en montrant comment un danger ou mal commun fait sortir les individus de leur comportement sériel, par le moyen de ce que Durkheim appelait une effervescence, au cours de laquelle les inerties sont suspendues, deviennent labiles et se recomposent. La conjoncture se trouve « fluidifiée »2. Ainsi Paris encerclée par le Roi : l’individu qui voit arriver l’armée du Roi se met à courir, et celui qui voit courir court car le comportement d’autrui lui indique que quelque chose d’important est en train de se produire. Des groupes émergent : on se parle, on s'organise, on va chercher des armes au Faubourg Saint-Honoré. Le groupe est alors « en fusion », tout le monde régule tout le monde, les messages circulent vite et personne ne se trouve au-dessus des autres. Chacun est dans une relation réciproque avec les autres, quoique fractionnée en de multiples sous-fusions. Chacun dissout activement son être sériel et adapte sans cesse son comportement à la situation, qui évolue. Cette situation de groupe en fusion ne dure pas. Tôt ou tard une nouvelle organisation va se mettre en place, des fonctions nouvelles vont se stabiliser au service du groupe et du bien commun. Chacun va s'occuper d'une fonction particulière. Petit à petit de nouvelles séries vont se former, de cette manière-là, que le danger reflue ou pas d’ailleurs, car une armée est une institution fonctionnalisée à l’extrême. Le groupe ne disparaît jamais complètement car aucune institution n’a la folie de croire qu’elle peut ignorer totalement le changement. Une fusion partielle est donc maintenue : ce sont par exemple les conseils d’administration où l’on fait évoluer les institutions à la marge, de manière cadrée.

A partir de cette analyse des séries et des groupes Sartre met en évidence l’existence d’une position très particulière qui dote un individu ou une petite minorité d’un rôle unique au pouvoir potentiellement démesuré. Replaçons-nous dans la situation : les individus engagés dans la série peuvent ne pas avoir de perception directe de l’effet collectif des comportements dans lesquels ils sont agrégés, et c'est même le plus souvent le cas ; c’est pour cette raison que Marx dit qu’ils ne savent pas l’histoire qu’ils font. Le problème ne peut pas être surmonté simplement en discutant avec un individu voisin, car celui-ci se trouve dans une situation similaire. Chaque individu n’est qu’une partie d’un processus qui peut être très vaste, tels que l’Empire romain ou la mondialisation économique. Les acteurs en situation n’ont qu’une vision très limitée de l’ensemble. Dans le même temps ils peuvent constater l’indignité de leur situation, de leur exis, et les menaces qui les visent. Pour agir sur leur situation divers canaux vont alors être mobilisés : médias, bouche-à-oreille et tous les autres moyens disponibles. La difficulté, ici, est ce que Sartre appelle la récurrence : l’incapacité d’un individu de parler à chacun des autres et ainsi de provoquer un « groupe » formé de milliers, de millions ou de milliards de personnes. C’est de cette difficulté matérielle que découle en partie la justification libérale de la représentation politique : si 70 millions de personnes (cas de la France) ne peuvent discuter, 550 députés le pourront. La supercherie libérale est de tenir le problème pour réglé, le peuple n’a qu’à voter et les députés font ce qu’ils veulent ensuite, du fait de l'impraticabilité d'autres moyens tels que les mandats impératifs. Mais le problème se pose également au socialisme des conseils. Si la conversation et la représentation ne peut être directe alors elle sera indirecte. L’individu, groupe ou collectif qui s’élève au-dessus des autres pour attirer l’attention et prendre la parole matérialise un point focal. C’est de ce point-là que les individus engagés dans les séries peuvent apprendre ce qu’ils font, collectivement. Si Sartre parle de « quasi-souveraineté » et non de souveraineté pour désigner la qualité propre de cet endroit c’est pour bien marquer le fait que ce lieu de totalisation est distinct des individus qui sont engagés dans les séries. Étant le lieu qui permet de savoir, il est aussi le lieu qui permet de pouvoir. Sa centralité lui confère un pouvoir considérable soit d’organisation soit de blocage, en tant qu’il fait autorité, symboliquement ou matériellement (forces de police, barricades, blocage des entrées d’autoroute). Le milieu matériel est mobilisé : son de la voix, images vidéo, monstrations publiques telles que des marches, grèves, l'occupation des places etc.

Les gilets jaunes émergent à la faveur de la fusion de diverses séries, comme en témoignent l’hétérogénéité des menaces mises en avant : pouvoir d’achat, climat, taxes trop lourdes, chômage, pouvoir d’achat trop faible. Avant ce moment particulier, dont nul ne sait exactement comment il s’est produit – c’est le propre de l’événement, par définition imprévisible -, chacun se trouvait figé dans sa situation, dans sa série, sans pouvoir la changer, sans pouvoir construire du commun sur la question du climat ou de l’attitude à tenir envers le gouvernement. Chacun pouvait se penser isolé et démuni, comme prisonnier de son exis, en situation de servitude volontaire. Le gilet jaune est une fusion partielle des codes vestimentaires qui permet des fusions plus larges, mais aussi de l’organisation : il crée le Gilet Jaune, nouvelle identité partiellement sérielle qui entre volontairement en conflit avec d’autres séries (des péages, des CRS), pour provoquer leur fusion. La menace indissociablement individuelle et collective se construit petit à petit en problème public3 : moi aussi, je suis écrasé par un salaire trop faible relativement aux taxes et à ce qu’il est nécessaire de consommer pour vivre dignement4 ; moi aussi je cherche des solutions à mes problèmes, et je sais qu’elles sont partiellement collectives. Les Gilets Jaunes n’ont pas plus de programme commun que les Indignés, puisque c’est la menace qui les unit, et non la solution - dans un premier temps. Mais c’est dans cette situation de fusion que des alternatives à l’ordre existant peuvent se construire, dans la mesure où le problème est en quelque sorte systémique : chacun dépend des autres pour en sortir. Faut-il en circulation un nombre limité de Logan bon marché ou la mutualisation d’un nombre plus limité encore d’onéreuses Prius ? Différentes solutions sont possibles qui sont écologiquement équivalentes. Faire émerger la généralité sociale qui pourra donner prise à la loi nécessite de la part des individus de mettre en partage ce qu’ils considèrent être des évolutions acceptables, compte-tenu de la balance des pertes et profits – ou équité. La nouvelle condition partagée ouvre à l’amitié, à la rencontre, d’où la « République des ronds-points ».

Dans un moment de fusion des séries des démagogues peuvent apparaître et tromper les foules, suivant les leçons de Gustave Le Bon5, ainsi que l’expérience historique. Le risque est réel et les foules le savent. Les individus qui s’y engagent ne savent que trop bien combien les quasi-souverains sont trompeurs ; en témoignent au premier chef les mensonges répétés par les gouvernements qui se sont succédés, quelle que soit leur couleur politique. Mais la foule peut faire preuve d’intelligence, comme le suggérait Serge Moscovici contre Le Bon6 ; elle peut s’auto-organiser, être à l’origine de nouvelles normes, et pas seulement en demande d’ordre ; elle peut aussi demander des comptes aux quasi-souverains, parmi lesquels les représentants de l’Etat. James Surowiecki suggère qu'il existe quatre conditions pour que les foules soient intelligentes7 : une diversité élevée des opinions (ce qui permet d'éclairer le problème à traiter en fonction des multiples situations concernées), l'indépendance des opinions (chacun doit se prononcer en âme et en conscience et non sur la suggestion du voisin ou du chef), la décentralisation (qui permet d’obtenir une totalisation collective géographiquement étendue, en termes compréhensifs) et une méthode fiable d'agrégation – cette dernière condition est sans doute la plus difficile. La foule totalitaire présente les caractéristiques inverses : à l’image de soldats au garde-à-vous devant un orateur hurlant dans le micro, elle est homogène, n’interagit pas sur elle-même, et la méthode d’agrégation réside avant tout dans l’autoritarisme d’une autorité.

Vu l’ampleur des questions climatiques d’un côté et de l’autre les positions inégalitaires du gouvernement actuel, une fusion plus large semble inévitable, et même souhaitable, pour transformer les situations. Les Gilets Jaunes le savent. Une telle situation n’est pas sans risque évidemment. Mais les Gilets jaunes et le climat ont tous deux trop attendu. Le statu quo n’est probablement plus une option.

 

1Jean-Paul Sartre, Critique de la Raison Dialectique., 1985 [1960], p. 363.

2Michel Dobry, Sociologie des crises politiques : la dynamique des mobilisations multisectorielles, Paris, FNSP, 2009 [1986].

3James Gusfield, La culture des problèmes publics : la production d'un ordre symbolique, Economica, 2008.

4En France un individu qui gagne 1000 euros par moi est considéré comme pauvre par ses concitoyens, alors qu’à l’échelle mondiale il fait largement partie de la classe moyenne, laquelle démarre à 6000 euros par an. La raison est que la pauvreté est relative à un mode de vie. La richesse est partiellement « positionnelle » c’est-à-dire relative à la position des autres.

5Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Paris, 1895.

6Serge Moscovici, Psychologie des minorités actives, 1979. Voir http://www.journaldumauss.net/?Serge-Moscovici-entre-psychologie

7James Surowiecki, La sagesse des foules, Paris, JC Lattès, 2008.

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