Une candidature à gauche de Hollande?

La gauche semble bien mal partie pour l'élection présidentielle. Que faire ?

Un sondage TNS Sofres-OnePoint pour Le Figaro et LCI, diffusé dans la soirée du mardi 6 septembre, fournit un prétexte utile pour faire un peu le point sur la situation. Alors que la gauche du PS regorge de candidats, et qu'ils cherchent comment s'ordonner (primaire, pas primaire, comment, avec qui etc.), à l'exception de Jean-Luc Mélenchon qui veut court-circuiter les appareils et s'appuyer sur un mouvement, quels sont les points de repères que nous pouvons dégager ?

Le sondage indique pour le moment qu'aucun candidat de gauche, même PS, ne l'emporterait devant les deux principaux candidats LR (Nicolas Sarkozy et Alain Juppé), ni même devant le FN. Jean-Luc Mélenchon obtiendrait quant à lui de 10 % à 13 % des intentions de vote, Cécile Duflot de 2 % à 4,5 %, Philippe Poutou 2,5 % et Nathalie Arthaud 2 %.

Qu'on se félicite ou qu'on le regrette, Jean-Luc Mélenchon n'a jamais dépassé les 10/15%. Le mouvement qui soutient sa candidature semble avoir gagné en force mais reste loin du score qu'il devrait faire pour inquiéter l'aile droite du PS, c'est-à-dire le camp Hollande. Il sera facile de l'accuser de provoquer un nouveau 21 avril 2002, quand Jean-Marie Le Pen s'était retrouvé au second tour. Que fera-t-il alors, quand les sondages montreront qu'il ne peut gagner, et que la gauche a besoin de ses voix pour empêcher le FN de passer ?

La démarche du Parti de Gauche est salutaire, il est urgent de repartir du terrain, de sortir des appareils, d'essayer de se réinsérer dans des dynamiques ancrées dans les réalités vécues de la société. La gauche du PS ne peut pas se cantonner à défendre uniquement des positions minoritaires et en même temps briguer les élections, dans le but de les gagner : il faut choisir, diviser le travail, entre des organisations qui font entendre les voix minoritaires, et d'autres qui, à un moment donné, tiennent compte de l'état ponctuel du rapport de forces entre majorité et minorité pour faire ds propositions susceptibles de s'incarner dans des lois emportant la majorité, même de manière un peu forcée, comme ce fut le cas pour l'abolition de la peine de mort avec Mitterrand ou le mariage pour tous avec Hollande. C'est la voie que suggèrent à la fois Antonio Gramsci et Ernesto Laclau.

Un Jean-Luc Mélenchon à 15% posera d'énormes questions. La négociation et la solution de compromis pourrait être la suivante : Mélenchon accepte de jouer le jeu de la primaire mais les autres organisations acceptent de mener une réelle réflexion sur ce que signifie gagner l'hégémonie, y compris en termes organisationnels, de déploiement de forces sur le terrain, de choix de vocabulaire, d'ouverture des organisations à des nouvelles recrues qui pourront rénover. Les Verts, le NPA et LO sont inaudibles, en l'état actuel des choses, à l'échelle de l'élection présidentielle. A quoi sert leur candidature ? Un peu d'argumentation stratégique serait la bienvenue. La présidentielle est une tribune, dit-on parfois, puisqu'elle autorise un temps de parole. Très bien, dans ce cas les candidats et candidates doivent être sélectionnés sur la base de leur connaissance des dossiers et de leurs compétences rhétoriques. Etre à la tribune, c'est bien, mais si c'est pour démontrer son incompétence ou adopter des postures qui seront jugées caricaturales par le plus gros de la population, c'est tirer contre son camp. Accéder à la tribune ne fait pas tout : la question de l'hégémonie est toujours là.

Sur le plan de la rhétorique les candidats LR et Marine Le Pen sont très forts. Avec cette dernière, le FN est passé d'une stratégie de la provocation à celle de la conquête. Marine Le Pen n'est pas une populiste, dit-on souvent, au sens où elle manque de base populaire. C'est vrai. Mais les autres en manquent tout autant. Marine Le Pen étudie manifestement avec beaucoup de finesse et de talent l'effet que produisent ses prises de position, afin d'élargir au maximum son assise électorale. A gauche du PS, Olivier Besançenot semble être le seul à être à la hauteur de Jean-Luc Mélenchon, sur le plan de la rhétorique. La rhétorique ne consiste pas nécessairement à mentir pour plaire, comme on le dit trop souvent, en se référant aux Sophistes de l'Antiquité. Le populisme, au sens d'Ernesto Laclau, consiste à construire les repères linguistiques et symboliques permettant au peuple d'émerger comme tel comme sujet, à partir de la multiplicité des individus, des situations et des revendications qui le composent. Marine Le Pen semble bien l'avoir compris. Podemos a construit tout son mouvement sur cette idée. Jean-Luc Mélenchon cherche à suivre ce chemin mais à notre sens il ne possède pas le talent rhétorique suffisant, ou la connaissance des dossiers, bref posséder les arguments qui frappent et les sortir au bon moment - le fameux kairos.

Les partis de la gauche du PS sont handicapés de multiples manières : faible taille, faible implantation, donc coupure de fait avec les réalités du pays, difficulté à admettre qu'il ne suffit pas de dire la vérité, que construire une hégémonie est un travail assez différent, nécessitant de l'organisation, des méthodes inspirées du marketing et de la communication. On voudrait, avec Philippe Poutou, avoir un candidat du peuple ; il a juste l'air égaré. Un candidat du peuple est certainement souhaitable, mais pas dans l'organisation actuelle. Le but premier devrait donc être de changer cette organisation, ce qui suppose de prendre le pouvoir avec les règles du jeu telles qu'elles sont aujourd'hui. La gauche du PS a été capable d'une certaine efficacité, dans le passé. Un peu trop, même, vu les désastres du communisme et du socialisme réellement existants. Pour elle, il est urgent de construire une analyse partagée de ses difficultés, actuelles et passées - si elle veut les surmonter. Au lieu de ça, on observe trop souvent des pratiques politiques qui en disent long sur les insuffisances de la gauche du PS, en termes d'alternative, et contribuent à l'affaiblir considérablement : affrontements idéologiques qui, dans leurs formes, se distinguent assez peu de la droite (c'est-à-dire qu'il s'agit de l'emporter au rapport de force, plutôt qu'à la coopération); composition sociologique moyenne très éloignée de la réalité du pays; "course à l'échalote" sur divers sujets comme celui de savoir qui est vraiment de gauche et qui ne l'est pas... Que de temps perdu pour les individus qui souffrent.

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