Une candidature à gauche de Hollande? (2)

Le billet a suscité des réactions. Voici donc une "suite" si on peut dire. Ce sont davantage des remarques générales que des directions, ce n'est pas mon rôle de les donner.

Le billet a suscité des réactions. Voici donc une "suite" si on peut dire. Ce sont davantage des remarques générales que des directions, ce n'est pas mon rôle de les donner.

Tout d'abord sur Ernesto Laclau. Pour résumer très rapidement sa thèse, l'idée est que les revendications diverses de la société doivent pouvoir s'agréger dans des mots et des symboles qui les unifient. Dans le domaine des changements climatiques par exemple la "justice climatique" agrège des revendications assez disparates. Idem des "grands projets inutiles et imposés". Cela permet en outre de faire passer une lecture du monde, qui sans cela serait trop fragmentée pour être compréhensible du public auquel elle s'adresse, afin de chercher son soutien. En s'appuyant sur cette approche les gens de Podemos se sont réappropriés une grande partie de l'espace public, et ont pesé sur le cours des choses, dans une mesure qui est discutée - et disputée. Les mots ne viennent pas de nulle part : la trame narrative part de l'existant et cherche à établir un relais fiable entre la masse de la population et les partis ou personnes qui prétendent les représenter. Il n'y a pas ici de soutien nécessaire à la démocratie dite représentative. Dans les cas étudiés par Laclau en Amérique latine, l'un d'entre eux concerne Juan Peron qui prit le pouvoir par un coup d'Etat. Ayant maintenu les élections, il les remporta haut la main pendant une décennie. Laclau fait en gros l'hypothèse que ce qui faisait le succès de Peron venait de sa capacité à dire et agir dans une osmose relativement poussée avec le peuple. N'étant pas spécialiste de l'Amérique latine je n'irai pas plus loin, soulignons cependant que le procédé est différent de la théorie classique de la démocratie représentative qui suppose que chaque individu exprime des préférences en fonction d'un programme et que les élections sélectionnent le programme (ou la personne). Laclau souligne l'identification qui se produit entre une personne (le "leader") et la masse de la population qui le soutient. Ce n'est pas seulement "de la com" ou de la manipulation, comme le suggèrent les critiques un peu rapides du "populisme". C'est bien plutôt la matière même de la politique, dans de grandes sociétés.

Jean-Luc Mélenchon tente à l'évidence de s'appuyer sur cette idée, avec la conviction que les partis classiques à la gauche du PS sont largement coupés du peuple. Une telle démarche semble en effet incontournable dès lors qu'il s'agit d'essayer d'obtenir un score élevé à l'élection. Marine Le Pen a sans aucun doute tiré le même genre de leçons. Le FN porte un très grand soin à son vocabulaire. Un tel résultat ne se produit pas sans une organisation et de nombreuses forces vives. Elle suppose en outre d'être très soucieuse de la réception de ses messages. A chaque discours, pour chaque mesure, l'important est de voir si le public visé s'identifie suffisamment. C'est de cette manière que les soutiens se construisent et que le score peut s'élever. Des partis assis sur des militants peu soucieux de leur ancrage dans la population au sens large ne feront que de tout petits scores. De même ceux qui pensent qu'avoir raison devrait suffire. Ceux-là se soucient trop peu de convaincre. JL Mélenchon a amorcé un mouvement qui est important et intéressant. Il est sans doute celui qui fera le plus gros score et donc un peu le seul candidat susceptible de l'emporter, à la gauche du PS. Sous l'angle de cette analyse, qui demeure limitée, les autres prétendants ne me semblent pas en mesure de faire ne serait-ce que la moitié de ce que JL Mélenchon peut espérer. Les épreuves électorales passées le démontrent aussi. La gauche du PS tient de plus une occasion peut-être historique, puisque le bilan de F. Hollande est bien peu de gauche. Sa seule carte, et il la surjoue au maximum, est de faire peur soit avec le retour de Nicolas Sarkozy soit avec l'arrivée possible de Marine Le Pen.

Que JL Mélenchon soit la meilleure carte à la gauche du PS ne signifie pas qu'il va dépasser les 15% qu'il a déjà fait, auquel cas ce serait un peu juste, vu l'objectif. Les sondages donnent malgré tout des indications à cet égard. Les scores du FN ont été anticipés avec une certaine fiabilité par exemple. Que ce soit commandité par Le Figaro ne veut pas dire que l'institut de sondage a cherché à manipuler son travail pour accréditer que N. Sarkozy serait décidément le meilleur candidat. La lecture complotiste qui voit des manipulations partout ne résiste pas à l'examen des faits (exemple d'un autre sondage commenté par L'Humanité). De plus nous sommes encore loin de l'élection, le temps est encore aux analyses et aux ajustements. On se tromperait aussi à n'accepter que des analyses lénifiantes, entièrement consacrées à démontrer que JL Mélenchon est décidément le plus merveilleux des candidats. On ne peut espérer gagner en se voilant la face sur les faiblesses éventuelles. L'analyse doit donc être aussi froide et objective que possible. L'examen de quelques séquences vidéo montre que des progrès sont peut-être possibles, en termes de rhétorique et de comportement général, et que si tel n'est pas le cas alors il n'est pas interdit de se demander si le même programme et la même organisation, poursuivant le même but, n'a pas de meilleurs candidats. Donnons quelques exemples. Ici une vidéo face à un public de jeunes très hostiles. Dans une situation similaire JF Copé s'en sort globalement mieux. JL Mélenchon aurait pu faire quelques réponses simples, comme le fait que la fraude à la sécu représente 0,1%, contre une fraude immense du côté des riches. Il aurait pu marquer des points, mettre des téléspectateurs de son côté. Là je doute qu'il ait convaincu beaucoup d'indécis. Et il y a d'autres exemples de ce genre. Or pour faire plus de 15% ce sont les indécis qui sont cruciaux, pas ceux qui trouvent que tout est bon dans Mélenchon (de nombreux commentaires sous le premier billet pouvaient se résumer à ça, une forme de satisfaction manifestement peu soucieuse des indécis). Le but n'est évidemment pas de dire que Copé serait meilleur pour la France, ce n'est pas l'objet de la discussion. Il est de dire que JL Mélenchon ne rassure pas beaucoup quand il déclare qu'il est comme il est et qu'on ne pourra pas le changer (par exemple), ni quand il déclare (à Stalingrad) "il fallait un candidat, c'est moi n'en parlons plus". Tout cela semble démontrer que le but est de prendre le pouvoir (être Président) et non de porter un projet.

JL Mélenchon est donc à la fois le meilleur candidat, compte-tenu de ce que nous avons pu voir jusqu'ici (de Montebourg à Lutte Ouvrière), et en même temps il est sans doute en deçà, à mon sens, de ce que pourrait et devrait faire la gauche du PS, vu le rejet de Hollande et du gouvernement. Qui veut gagner ne peut pas être indifférent à ce problème. Il ne me semble pas impossible qu'une personne peu connue soit plus intéressante que JL Mélenchon. A condition de viser l'efficacité et non les egos. A droite ou à gauche, le choix se fait souvent sur la capacité d'Untel ou Untel à avoir des troupes derrière lui ou elle. Des troupes militantes. C'est un critère bien pauvre, qui ferme le jeu politique sur des personnes plutôt que sur des projets. Ce sont des choix par défaut : JL Mélenchon est le plus crédible parmi ceux qui sont disponibles. Un vrai souci de l'émancipation ne procèderait pas de cette manière. Le choix se ferait en regard du projet et des personnes les plus talentueuses pour le servir, bref avec un certain professionnalisme. Nous verrons bien la suite, espérons que je me trompe.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.