L'incroyable arrogance des puissants

Le patron des patrons, Pierre Gattaz, propose quelques mesures "radicales" pour "relancer la croissance" : remise en cause des 35h, suspension partielle du SMIC, réduction des "charges" (c'est-à-dire du salaire socialisé). Et les médias reprennent largement la recette. Mesurons un peu l'extrême arrogance de ces propositions.

Le patron des patrons, Pierre Gattaz, propose quelques mesures "radicales" pour "relancer la croissance" : remise en cause des 35h, suspension partielle du SMIC, réduction des "charges" (c'est-à-dire du salaire socialisé). Et les médias reprennent largement la recette. Mesurons un peu l'extrême arrogance de ces propositions.

D'abord quelques repères : le nombre de travailleurs pauvres augmente, le chômage ne recule pas, le minimum vieillesse a été grassement augmenté de 27 centimes par jour. Avec le SMIC personne ne peut vivre à Paris ni même partir en vacances. 45% des salariés d'Ile de France ne sont pas partis cet été, un chiffre en hausse. 1100 euros par mois c'est un loyer pour un 40 m2 à Paris, pas plus. Avec un Smic à Paris il faut donc viser tout au plus d'habiter dans 15 m2. Des emplois disponibles mais ils sont en grande partie dans les secteurs les plus dangereux et les plus méprisés (bâtiment etc.), secteurs où le salaire et le coût horaire devrait être considérablement augmenté et non diminué pour que les conditions de travail soient dignes.

Monsieur Gattaz n'a sans aucun doute jamais connu la vie à 37 euros par jour (c'est le SMIC divisé par 30 jours), et probablement jamais moins de 370 euros par jour. Si son salaire est réellement de 400 000 euros, il émarge à 1 SMIC par jour - uniquement en revenus "du travail" (on ne compte pas les dividendes, héritages etc.). Un tiers de jour lui suffit pour payer le 15m2 à Paris. Peut-être n'a-t-il pris le métro que par curiosité, histoire de frissonner un peu, en côtoyant le populo. Il n'a aucune idée des conséquences concrètes des mesures qu'il propose sur la vie des personnes concernées. Son attaque est idéologique, manifestement animée par un antisyndicalisme primaire et virulent : l'ennemi, c'est le travail - travail qui est pourtant ce qui fait tourner ses usines, du début à la fin. Une haine du pauvre, du faible, du "sans-dents". La jouissance de la puissance dans laquelle il est né est dont il n'est jamais sorti. Une sorte d'antihumanisme révoltant et insupportable, foulant à ses pieds la dignité humaine.

Monsieur Gattaz est le patron des patrons. Que demande-t-on aux patrons ? De diriger les entreprises, puisqu'ils en ont le privilège et qu'ils sont très grassement payés pour le faire. C'est-à-dire d'innover, de prendre des risques sur les marchés, de proposer de nouveaux produits. Les salaires  dans le secteur manufacturier allemand sont plus élevés qu'en France, et l'Allemagne exporte, c'est donc qu'il n'est pas impossible d'innover à salaires constants. Monsieur Gattaz devrait d'abord faire amende honorable et reconnaître que la France n'a sans doute pas les meilleurs à la tête des entreprises. Il devrait en tirer quelques conséquences, favoriser l'ascension sociale dans les entreprises, la méritocratie. Au contraire Monsieur Gattaz incarne dans sa personne la vision dynastique de l'industrie, fondée sur ce principe de la filiation biologique dont Locke contre Filmer avait pensé nous débarrasser. Peut-on demander à des dynasties d'innover ? Non, elles sont foncièrement conservatrices, leur objectif est toujours de garder le pouvoir, peu importe son contenu. Le premier problème de la France, ce sont ses dynasties.

Au lieu d'innover bref de travailler et de faire ce qui relève de sa responsabilité et de ses obligations, Monsieur Gattaz méprise de manière la plus ostensible qui soit les forces vives de la nation, le peuple, les citoyens, bref ceux qui travaillent. Et les médias reprennent très largement en coeur, faisant comme si la baisse des charges était une innovation. Ce n'est pas une innovation, c'est une spoliation. Si au moins la baisse des charges s'accompagnait d'une baisse drastique des dividendes et du coût du capital, voire des salaires des dirigeants, qui pèsent comme les autres sur la facture finale. Mais au contraire, les entreprises et les salariés sont saignés à blanc par les cadres surpayés, les rentiers et les boursicoteurs avides d'argent facile. Les banques n'ont rien appris de 2008 et continuent de grassement se rémunérer. Depuis 25 ans environ, le coût du capital ne cesse d'augmenter, les salaires des dirigeants de s'envoler, et celui du travail de baisser : on mesure la "nouveauté" apportée par la "recette Gattaz". En 25 ans on n'a pas vu la croissance revenir, sinon sous forme de bulles spéculatives au cours desquelles la majorité s'appauvrit et quelques-uns repartent avec des fortunes.

Bref, le travail, d'où sort la richesse, de concert avec la nature, n'est pas rémunéré, et les dynasties s'installent, prospérant sur la "baisse des charges" et le pillage de la nature. C'est encore ce que confirment les études de Thomas Piketty. Et après ça on voudrait supprimer les 35h, et puis ensuite probablement restaurer le servage, puisque 70h par semaine payées la moitié du Smic finiront aussi par devenir trop cher - trop cher pour assurer le train de vie des dynasties. On voit bien ou cette pente nous mène. Ce n'est pas ce qu'on peut appeler redresser la France, pays des Droits de l'Homme, de la Révolution, de la modernité. Personne n'a travaillé pour ça. L'arrogance des puissants est d'ores et déjà un danger pour la démocratie. L'impunité dont ils font montre chaque jour est une insulte jetée à la face de l'honnête travailleur qui cherche à boucler ses fins de mois et à accomplir sa tâche avec application. Il est temps de se réveiller. La France ne se redressera jamais avec de telles recettes. Ce sont au contraire celles qui ôtent peu à peu au citoyen ses moyens d'autonomie, si difficilement acquis.

Les partis politiques semblent malheureusement à mille lieues du vécu quotidien des personnes. Le PS est aligné sur l'UMP qui reprend le discours de Gattaz. Sans doute ont-ils fait les mêmes écoles, en tout cas pour la plupart ils appartiennent à la même classe sociale. La gauche du PS est inaudible, incompréhensible et engoncée dans des luttes internes ou des idéologies datées, faciles à battre pour les puissants. Seul le FN tire son épingle du jeu, mais tout laisse penser que là aussi le discours de façade, extrêmement bien adapté à la situation, n'a pas la dignité humaine et la démocratie pour but. C'est plutôt la chasse à l'étranger et la suspension des libertés civiques qui seront au menu. On se désespère donc devant tant d'incurie, de la part des "responsables". "Qu'ils s'en aillent tous" disait JL Mélenchon, mais ils sont tous encore là. Trop occupés à discuter et à se chamailler entre eux pour les postes ou la visibilité médiatique, ils ont perdu le fil avec le peuple, perdu l'ordre des priorités, perdu le vocabulaire qui permettrait de tisser les liens symboliques nécessaires à la réduction de la "fracture sociale" comme disait Chirac en 1995 déjà.

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