Le mot « gauche » est-il encore utile ?

Espaces Marx 11 mars 2015.


 

A la base de notre analyse se trouve un constat : le fait que les partis émergents, Podemos et Syriza, ne mobilisent le signifiant « gauche » que de manière très limitée. A côté de ces partis, la « gauche de gauche » dépasse difficilement les 15 %, peine à mobiliser, ne pèse pas sur les politiques nationales, n'est au mieux considérée que comme une force d'appoint. Il y a donc une « percée » du côté de l'Espagne et de la Grèce, une rupture. La crise est un facteur explicatif fort, certes, mais s'en tenir là n'est-il pas s'éviter quelques utiles remises en question ? D'autres facteurs contribuent à la faiblesse de la gauche, que la discussion autour du signifiant « gauche » cristallise et révèle, tout à la fois. Sa relative absence dans le discours de Podemos et de Syriza est tout sauf un hasard.

 

L'enjeu sémantique, tout d'abord, recouvre des enjeux de fond. Le mot « gauche » est plombé de multiples significations dont chacun s'accordera à reconnaître qu'elles ne sont pas « de gauche ». Citons-en quelques-unes. Il renvoie au PS, dont la gauche « de gauche » dit elle-même qu’il est à droite. Le socialisme peut donc être « de droite », ce qui n'est pas nouveau du reste puisque « gauche » se réfère aussi aux expériences « communistes » et « socialistes », qui ont peu à voir avec l'émancipation ou quelque chose qui soit « de gauche ». Ajoutons que pour la très grande majorité de l'électorat, une politique « vraiment de gauche » ne renvoie à aucun vécu précis. Les 30 ou 40 dernières années ont été marquées par le néolibéralisme et l'UMPS, avec à gauche du PS des positions perçues comme étant essentiellement protestataires et peu crédibles. Les 35 heures sont sans doute une grande conquête, mais inégalement appliquées, et il y a loin des 35h à une société socialiste ou communiste, très loin même.

 

Sur le plan de l'analyse le référent « gauche » naît à la fin du 19ème siècle. Il n'est pas éternel, à la différence du communisme dont le nom peut être considéré comme ayant été seulement sali. Le socialisme est apparu, il peut disparaître. La « gauche » semble étroitement liée à une configuration de l'affrontement politique pris dans une situation particulière : la domination d'un conflit central, sous la forme de la lutte des classes, de l'opposition entre capital et travail. C'est en effet pendant cette période que la force signifiante de la « gauche » a été la plus élevée. Avec l'émergence des « mouvements sociaux » les choses sont devenues plus complexes. Une étude détaillée des « mouvements sociaux », notamment l'écologisme, montre qu'ils ne recoupent pas l'axe capital-travail. Celui-ci se voit donc relativisé, et non annulé. La situation est désormais pluridimensionnelle, et tout laisse penser que c'est la situation normale, que la lutte des classes a été une parenthèse. Le travail des partis « de gauche », s'ils peuvent continuer de se nommer ainsi entre militants, ne peut plus être le même, dès lors qu'il s'agit d'être audible de la population, ou plus exactement : à son service. Ces différentes observations se retrouvent dans les sondages. Un sondage Ifop pour l’Humanité daté de sept 2014 établit que sur un échantillon de 867 personnes se situant à gauche, 62 % des sondés pensent qu’il y a une différence nette entre la gauche et la droite... Beaucoup se réjouissent de voir là confirmé la thèse selon laquelle le référent « gauche » a encore un sens, pour les gens. Le fait à souligner est plutôt que 38 % des gens de gauche pensent qu'il n'y a pas de différence nette entre gauche et droite. Alors que dire des gens qui ne savent pas forcément où se placer, qui représentent sans doute 70 -75% de la population. Si l'on ajoute la crise de la représentation et le reste, l'abstention etc. la conclusion est que la référence à la gauche, sans être complètement inopérante, est devenue faible.

 

L'affaiblissement du référent « gauche » n'est pas la seule limite de la gauche actuelle, mais le débat autour de ce mot cristallise bien des difficultés. La « gauche de gauche » est beaucoup trop dans l'entre-soi, pour différentes raisons. Dans ce contexte le signifiant « gauche » agit comme un totem identitaire, rassurant, permettant de tracer les limites, d'organiser les controverses en interne. Quand on ne sait pas bien qui on est ni où l'on va, il est rassurant que pouvoir rappeler qu'il est incontestable que la gauche de gauche soit à gauche du PS, ou que la gauche n'est pas la droite. La référence à la gauche prend alors un aspect fétichiste sinon idolâtre : « gauche » n’est pas une idée mais un nom, une identité. Le problème est que la gauche devrait chercher à obtenir l’autorité des idées, plutôt que sur les noms. Ce « peuple à faire », à instituer, comme le suggèrent Rancière ou Laclau, ne sortira pas de politiques identitaires. Il ne sortira pas non plus de considérations identitaires tactiques très étroites et de court terme : quand on fait telle ou telle alliance, est-on encore « de gauche » ? Doit-on « rejeter » telle ou telle politique, « trop à gauche » ou « trop à droite » au contraire ? Si l'on gagne, si l'on perd, est-ce à cause ou grâce aux positions très à gauche ou au contraire très à droite (de la gauche) ? Ce temps passé à tracter avec l'identité en interne exclut très largement l'électeur et renferme la gauche sur elle-même : tel est l'un des principaux problèmes aujourd'hui. La gauche est devenue contre-productive au sens d'Illich : elle considère l'électeur comme son instrument, alors que c'est la gauche qui devrait être l'instrument de l'électeur. Elle est donc conduite à chercher où sont les électeurs de gauche, et à essayer de les mobiliser. Ce sont des politiques identitaires, défensives, qui se retrouvent dans l'attitude par rapport au FN : la gauche veut éviter « les mots du FN », se garder de toute « contamination ». Quand on est dans ce genre de considération d'affichage, on est loin, très loin de tout souci d'être en prise avec le quotidien, qui est pourtant le lieu du politique. Le gauchisme de fait n’est alors jamais très loin. Replacé dans la situation des gens, ce genre de querelle apparaît pour ce qu'il est : du bavardage. Ce qui devrait occuper les journées des militants politiques de la gauche de gauche, c'est ce qui se fait à tel endroit, ce qui se fait à tel autre, savoir si cela mobilise, si les résultats vont dans le bon sens ou pas, et agréger. Pas passer son temps dans des querelles sémantiques savantes et des jeux d'appareil.

 

Faute de prise avec le terrain, la gauche a le sentiment que le pays passe à droite, que les gens sont de droite, que les gens « de gauche » ne sont plus qu'un tout petit nombre, un dernier carré qui fait de la résistance contre la déferlante facho-libérale. Telle est bien la situation d'une partie de la gauche de la gauche en effet, qui s'isolent des populations, et s'enferment dans des débats abstraits, coupés du réel. Une telle attitude n'est d'aucune aide pour les gens. La stratégie de Syriza ou de Podemos n'est pas de mesurer l'écart qui peut exister entre une politique « de gauche » qui serait définie par en haut, et appliquée aux gens d'en bas toujours susceptibles sans cela de devenir « de droite », petit jeu qui n'amène aucun résultat sinon d'alimenter la désespérance collective, et le vote FN. Si l'on mesure la « gauchitude » d'une politique à son écart avec le socialisme des conseils alors évidemment le pays est entièrement à droite. Mais c'est une considération qui n'est pas d'une très grande utilité, sinon pour les historiens et les militants aguerris. La bonne question est de savoir ce qu'est « la gauche », en 2015 ; elle est de se demander si les faibles scores ne viennent pas plutôt du fait que la gauche (« de gauche ») est trop élitiste, justifiant à sa manière le vote Le Pen, anti-élitiste.

 

Car il faut remarquer que Mme Le Pen fait tout l'inverse de la gauche de gauche, en termes de positionnement et de tactique. Et pas seulement parce qu'elle est à droite. Mme Le Pen est totalement opportuniste sur les mots, elle ne passe pas son temps à critiquer son propre camp, qu'elle a d'ailleurs réussi à unifier, au moins dans l'espace public. Marine Le Pen ne se dit jamais « de droite » et encore moins « d'extrême-droite » : elle renvoie tout ça aux politicards, elle se tient au maximum sur les enjeux de fond, sa manière de s'exprimer a toujours le souci de s'inscrire dans le langage que l'on peut tenir sur le marché ou avec des non-spécialistes, à l'inverse des super militants de gauche. Elle pointe des problèmes qui relèvent du monde vécu de larges parties de la population. Qu'on soit en désaccord avec ses solutions n'empêche pas de le constater. Le FN n'hésite pas à reprendre tout ce qui marche, sans céder sur sa cohérence idéologique qui repose sur une autorité forte et la stigmatisation des immigrés. Proximité, efficacité rhétorique etc. sont des caractéristiques de la politique comme telle. A l'opposé la gauche du PS semble ne plus réellement faire de politique, à l'exception peut-être d'Olivier Besançenot. Jean-Luc Mélenchon ne touche qu'une partie des classes moyennes, ce qui est important mais pas suffisant. Confronté aux faibles scores, Alexis Corbières s'en prend au PS, à Hollande, au populisme de Marine Le Pen. Pris dans la tourmente du commentaire il ne fait pas de mea culpa, ne dit pas que tout est à revoir, il n'avance que des arguments tacticiens et politiciens.

 

Dans le contexte de l'entre-soi, le mot « gauche » est manié comme se référent à la vertu. Le Bien serait du côté gauche et c'est ce qu'il faudrait expliquer aux gens. Cette attitude paternaliste n'est pas émancipatrice et ne correspond pas à ce qu'attendent les gens. Elle est de plus contradictoire avec les valeurs de la gauche. Au lieu d'être à côté des gens, la gauche est du côté de l'élite, au-dessus. Cette posture renforce le discours de Mme Le Pen. On se réfère souvent aux années 30. Angelo Tasca a montré comment la « gauche de gauche » italienne, capable de mobiliser largement les ouvriers mais incapable de répondre aux enjeux de la nation, a été contrainte de laisser passer le fascisme. Cet exemple montre bien qu'un progrès à court terme du côté de la lutte des classes ne serait pas susceptible de changer les choses. Il indique un manque évident dans la gauche de gauche contemporaine : son absence de discours sur les enjeux de la nation, aujourd'hui. Qu'est-ce qua la France et quel est son rôle ? Quel est l'ordre social dans lequel nous souhaitons vivre ? Etc. On ne voit pas la gauche de gauche se saisir de ces problèmes d'une manière qui soit ancrée dans le vécu des gens. Au contraire à cet endroit dans les secteurs les plus difficiles de la population on trouve Mme Le Pen et les extrémistes musulmans. « Gauche » est un signifiant vide de projet pour la nation, il ne reste donc plus que la tradition (la lutte des classes, le marxisme, le « peuple de gauche » etc.), le positionnement sur l'échiquier politique (être « à gauche » du PS, stigmatiser les autres) ou la bonne foi (la vertu). L'omniprésence du signifiant « gauche » renvoie à l'absence de projet, il permet d'occulter un vide, et le masquer par une tautologie identitaire, qui n'a évidemment pas beaucoup de force projective. Que sera le monde en 2020 ? En 2030 ? Quels sont les grands enjeux du jour ? Quelle lecture du monde offre-t-on ? La lecture de gauche est apocalyptique : néolibéralisme partout, solutions nulle part. Quand des forces se lèvent, elles sont analyseées, moquées, regardées de haut. On s'amuse de voir Podemos donner une leçon de politique aux avocats de l'impuissance, dont les doctes propos quelques années plus tôt avaient condamné sans retour le mouvement des Indignés, dont il était pourtant évident que ce pouvait être un ferment de quelque chose. Podemos est largement issu des Indignés, qu'ont accompli les doctes analystes dans l'intervalle ? La gauche n'est pas très utile mais elle sait donner des leçons.

 

L'électeur susceptible de voter à gauche peut aussi bien voter à droite et même à l'extrême-droite. Toutes les études montrent que l'électeur qui vote toujours pour le même parti, de manière identitaire, est devenu rare. Les pourfendeurs de « l'identité » devraient d'ailleurs s'en réjouir, curieusement ce sont les mêmes qui restent attachés au signifiant « gauche », comme si une telle atittude n'était pas elle-même identitaire. Rappelons que 75 % des Français sont méfiants par rapport aux politiques en général. Tous les partis sont objets de méfiance, ils sont tous sans exception soupçonnés d'être raccoleurs, profiteurs, de ne viser que les sièges, leur carrière, politique ou militante etc. Le vote est donc largement tactique, sans adhésion véritable, il s'exerce dans le but d'obtenir des résultats. Il se prononce pour des programmes politiques, mais il envoie aussi des messages, à la classe politique. D'un point de vue strictement rationnel l'électeur aurait par exemple tort de se priver de voter Le Pen, en particulier, puisque c'est ce qui fait bouger l'échiquier politique, l'électeur de gauche le constate aussi bien que l'électeur de droite. L'électeur a toutes les raisons de penser que les partis ne se remettent en cause que de cette manière. Voter Le Pen est donc l'unique manière d'envoyer des messages de remise en cause à tous les partis. Marine Le Pen fait tout l'inverse de la gauche, elle prend son temps, elle conquiert des villes, démontre sa capacité à gouverner, elle « construit la confiance ». Elle fait de la politique, elle a un projet, une cohérence. La gauche ne construit rien, elle fait des « coups », joue sur des personnes etc.

 

Intermède : la société glisse-t-elle à droite, comme on l'entend souvent à gauche, comme pour s'excuser de faire des scores si mauvais ? Ce n'est pas si sûr. Les 30 ou 40 dernières années ont vu une transnationalisation de l'économie, permise par le néolibéralisme. Un tel mouvement était annoncé par Marx, avec la perspective du marché mondial, elle n'aurait pas du étonner la gauche. La gauche a tenu un discours contradictoire, consistant à dénoncer le néolibéralisme mais à ne pas refuser la mondialisation de manière conséquente. Dès lors qu'on l'accepte il faut aussi accepter de perdre de plus en plus la maîtrise nationale de la politique économique et donc de « laisser faire » les marchés et les entreprises, qui seules peuvent agir au-delà des frontières et conclure des contrats. Tout le monde a des t-shirts chinois etc. aussi tout le monde l'a-t-il compris.

 

La relativisation de la « gauche » est provoquée par la relativisation de la lutte des classes, pas par sa disparition. La référence « culturaliste » n'est pas l'issue, pour de multiples raisons. La « culture » est ici entendue au sens étroit. Ce sont bien des politiques culturelles qui sont attendues, mais en un sens plus large que cela. C'est ce que nous avons appelé plus haut les « enjeux de la nation ». Là sont les moteurs possibles d'une politique alternative. Ils consistent à répondre de manière émancipatrice aux difficultés des Français.es, peu importe les références doctrinales. Le cap est donné par l'ordre de priorité qui est celui des Français.es, dans le langage qui est le leur. Tout ce qui s'en écarte fait fausse route. On pourra appeler « populisme » une telle ligne, et l'on aura raison. Le populisme est une politique qui part du peuple et aime le peuple. Son contraire est l'élitisme. Ceci exige un renouvellement des pratiques : faire du parti un outil pour les gens, qu'il soit perçu ainsi, qu'il soit ancré dans le concret des situations vécues. Agréger les situations vécues comme difficiles et fournir des solutions jugées raisonnables, ancrées dans un horizon de long terme qui dessine une alternative. A court terme, l'électeur a toujours raison. Ca n'empêche pas sur le long terme de faire de l'éducation populaire. L'appel au peuple est premier, l'alliance est seconde, tout comme le combat contre ses adversaires politiques. C'est dans cet ordre de priorité que l'on doit aller aux électeurs. L'objectif est de parler à l'électeur et donc de sortir de la politique politicienne, par exemple Jean-Luc Mélenchon qui va « combattre Mme Le Pen » comme si c'était elle le problème et pas le chômage. Les politiques doivent accepter de faire l'épreuve populaire de leur utilité et de leur opportunité. Le parti propose, mais le peuple dispose, et non l'inverse.

 

Le parti devrait redevenir une contre-société, offrant des ressources concrètes face aux difficultés, et agrégeant toutes les bonnes volontés, par un travail d'agrégation des forces, qui encourage le dévouement plutôt que décourager (par exemple en donnant des leçons de « gauchitude »). La gauche passe trop son temps dans des oppositions abstraites, qui n'apportent rien aux gens et ne font que nourrir l'entre-soi. Que les chercheurs le fassent est compréhensible, qu'il y ait des moments pour ce faire est souhaitable ; que ce genre de discours prenne toute la place n'est pas acceptable. Place au terrain ! La politique est exercice de la liberté et ses résultats ne peuvent pas être traduits en théorie. Celle-ci produit toujours des conceptualisations générales, qui ont une fonction heuristique mais ne donnent pas de recette. Les quatre profs de Podemos ont simplement recommencé à faire de la politique, ils sont sortis de la politique politicienne et de l'entre-soi. La gauche devrait être avec les gens, les soutenir sans vouloir leur dicter leur agenda. L'émancipation est là. Marx soutenait pourtant que le communisme était un mouvement réel. Nous avons une gauche idéaliste, qui cite Marx à tout bout de chant mais n'est pas perçue comme étant avec les gens. Je m'inscrirais donc derrière ce que disent Hannah Arendt ou Balibar qui estiment que l'émancipation repose sur la liberté, tout autant que sur l'égalité. L'émancipation consiste à être auteur, pas à être militant d'une organisation de gauche qui aurait déjà tout pensé, reproduisant ainsi le paternalisme qu'elle critique.

 

 

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