Climatoscepticisme : une mise au point

Dans le billet précédent, la question revient des arguments de personnes souvent qualifiées de "climatosceptiques", telles que Vincent Courtillot. C'est l'occasion de clarifier quelques données du problème.

Dans le billet précédent, la question revient des arguments de personnes souvent qualifiées de "climatosceptiques", telles que Vincent Courtillot. C'est l'occasion de clarifier quelques données du problème.

Que dit Vincent Courtillot, dans le fond? La même chose que tous les "sceptiques". Ils disent qu'il existe des incertitudes dans la connaissance que les spécialistes ont du climat. Cycle de l'eau, variation de l'activité solaire, "cycles de Milankovitch" etc. chacun y va de son couplet en mettant en avant le fait qu'il existe un débat entre chercheurs. a partir de là, et c'est ce glissement qui est problématique, ils disent (Allègre) ou laissent penser (Courtillot) que la réduction des émissions de GES n'est pas une priorité. Ce qui pose problème est leur manière de passer de l'exposition des faits à des prescriptions en matière de décision publique.

A cela, une réponse en deux parties. La première est qu'il y a une différence entre science et expertise. M. Courtillot (qui est géologue, pour faire simple) montre qu'il y a un débat entre chercheurs, entre scientifiques. Personne ne remet cela en cause. La science ne sait pas tout, elle travaille sur des hypothèses qui peuvent être remises en cause plus tard. La science est incertaine. Elle ne dit pas n'importe quoi non plus, les hypothèses sont étayées sur des observations etc. Il faut être spécialiste du domaine pour bien mesurerla valeur de telle ou telle hypothèse. Je remarque alors que du point de vue strictement scientifique les arguments de Courtillot ont été battus en brèche par nombre de climatologues, depuis longtemps, en particulier dans une célèbre dispute à l'Académie des sciences, qui l'a opposé à Edouard Bard. D'ailleurs je ne pense pas que l'intéressé s'exprime encore de cette manière. Si ce que dit M. Courtillot était fondé, les choses ne s'en trouveraient pas complètement changées. M. Courtillot pointe une incertitude parmi des centaines et des milliers qui existent dans les débats scientifiques. Il avance une hypothèse, d'autres en avancent d'autres, c'est le processus normal en science.

L'enjeu décisif est celui-ci  : la science a tout son temps, les controverses peuvent durer encore des siècles, hypothèse contre hypothèse, observation contre observation. L'histoire des sciences montre qu'il existe rarement d'observation décisive, que les théories peuvent résister longtemps avant d'être remises en cause, voire qu'elles ne disparaissent jamais complètement. L'expertise, c'est tout le contraire. L'expertise répond à un problème de décision publique et de démocratie, dans lequel le temps court et s'écoule. La question est de savoir s'il faut réduire ou non les GES. Ne "rien faire" c'est dire qu'il est acceptable de continuer d'émettre des GES et de courir un risque. L'enjeu de l'expertise n'est pas scientifique, il se rapporte à une décision : que faire ? On ne demande pas à un expert de nous rendre compte de toute la littérature scientifique, et de ses débats, dans le détail, mais d'éclairer la décision publique. La cour de justice et les jurés n'ont pas demandé à l'expert qui a donné son avis sur Anders Breivik de faire un cours de psychiatrie, en exposant toutes les divergences qui peuvent exister dans cette science : ils lui ont demandé, compte-tenu des connaissances existantes, de nous dire si Anders Breivik pouvait être considéré comme responsable, auquel cas il allait en prison, ou non, auquel cas il irait dans un hôpital. C'est tout autre chose. L'expert travaille en situation d'incertitude, en face d'une décision à prendre. Puisque la science est toujours un lieu de débat, il est vain d'attendre que les choses soient closes "définitivement". L'expert fait avec, il trie dans les données et les débats ce qui peut être jugé significatif pour la décision publique, en un temps limité, sous la contrainte du temps qui passe. M. Courtillot se trompe donc de débat.

M. Courtillot confond les deux. S'il veut contester un point de science, il doit publier des articles. Ce qu'il a publié sera contesté, ou pas, la dispute scientifique suit son cours. S'il veut être expert, alors il ne peut pas simplement tenir compte d'une des centaines de questions que pose la question climatique, et de faire comme si ça résumait tout. Où est son analyse des rapports de force, des intérêts économiques etc. ? M. Courtillot est ignorant de tout cela, il ne peut pas délivrer d'avis informé sur le risque climatique, qui est la seule question qui nous intéresse nous, les citoyens, les non-spécialistes. Nul ne l'empêche de contribuer à la science, ou, en tant que citoyen, de contester la manière selon laquelle l'expertise est organisée. Ce qu'il n'a pas le droit de faire, par contre, est de se présenter, implicitement ou non, comme expert d'une question de société, alors qu'il n'est au moins qu'expert qu'un des nombreux points qu'elle engage. Il peut encore moins conclure, en termes de politiques publiques, car la décision appartient au politique et pas à l'expert. Ce n'est pas l'expert en psychiatrie qui a prononcé la sentence contre Breivik. M. Courtillot confond donc un peu tout, intentionnellement ou non.

Ceci nous conduit à la seconde partie de la réponse. Etant donné que c'est un problème d'expertise, la question devient alors celle de la qualité de l'expertise. Que vaut M. Courtillot, face au GIEC ? Il propose une analyse extrêmement limitée, dont les motivations sont obscures. Pourquoi M. Courtillot vient-il prendre la parole sur ce point, en laissant tant d'autres dans l'ombre ? Pourquoi d'autres géophysiciens, défendant d'autres thèses, ne s'expriment-ils pas face à lui ? Pourquoi le débat n'est-il pas contradictoire ? Pourquoi est-il limité à quelques aspects du problème ? Pourquoi n'examine-t-on pas d'éventuels conflits d'intérêt, comme par exemple la baisse des financements pour la géophysique, en corrélation avec la hausse des financements pour la climatologie ? Une bonne expertise est non seulement contradictoire mais transparente : les identités sont clairement affichées. La mission du GIEC est précisément d'organiser cette confrontation des arguments, avec leurs incertitudes relatives. C'est un organisme qui rassemble 200 à 2000 scientifiques, qui couvre un grand nombre de domaines disciplinaires, bien au-delà de la spécialité de M. Courtillot, et se trouve donc par principe être plus à même de replacer ses arguments dans un contexte plus large, sortant de son point de vue très spécialisé. Les membres du GIEC sont nommés en grande partie par des Etats qui sont ceux qui se refusent à agir en matière de réduction des émissions, on ne voit donc pas pourquoi le GIEC aurait tendance à être alarmiste ou à exagérer le problème, puisque dans ce cas les commanditaires agissent contre leur intérêt. Et de fait sans surprise le GIEC est plutôt prudent. On peut critiquer le GIEC, on peut l'améliorer, mais il fait peu de doute que ce qu'il dit est infiniment plus fiable, du point de vue de l'expertise (et non de la science) que ce que dit M. Courtillot. Le Giec avance cartes sur tables.

Pour résumer, M. Courtillot a le droit de faire des hypothèses et de publier des articles, dans le domaine qu'il veut, géophysique ou climat. Qu'il prenne publiquement position sur une question de société comme le changement climatique pose par contre un problème déontologique. Au moins devrait-il couvrir les dimensions sociales et économiques de la question, avoir travaillé sur la question du risque, du politique, du changement social etc. Il n'a rien fait de tout cela. Le glissement se produit à un endroit précis : quand M. Courtillot glisse du fait à la norme, quand il affirme que le fait de ne pas disposer d'une connaissance complète et certaine du climat mène à l'inaction, sur le plan des politiques publiques. Cette dernière affirmation n'engage strictement que son opinion personnelle, elle ne peut se réclamer ni de la science ni de l'expertise. Or ce n'est pas ce que laisse entendre M. Courtillot quand il se présente comme scientifique, ou quand il déduit de ses observations très partielles des recommandations en termes de décision publique. Il usurpe la fonction d'expert. C'est là qu'est le problème. C'est là, d'une manière générale, le problème de la plupart des "climatosceptiques".

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