OGM : quand la passion l’emporte sur la raison

La relaxe des 54 faucheurs volontaires par le parquet général de Colmar a produit d’étonnantes réactions, où la science se trouve largement mise de côté. Un groupe de douze directeurs d’organismes de la recherche publique a ainsi commis une tribune dont les propos prêtent pour le moins à débat. En substance, disent-ils, le fait d’avoir « fauché » les pieds de vigne transgéniques représenterait une attitude antiscience, car l’essai aurait été nécessaire pour jauger des risques réels que comportent l’OGM. Un tel acte est de plus non seulement antidémocratique, puisque c’est une atteinte aux biens d’autrui. Ne pas le condamner, sur le plan judiciaire, c’est fragiliser la protection juridique des installations de recherche. Enfin affirmant connaître les débats de société relatifs aux OGM, les directeurs assurent que l’essai n’avait pas de but commercial, et ils attirent l’attention du public sur le risque que comporte le fait de ne pas pouvoir progresser dans la connaissance génétique, en termes de retard dans l’innovation. L’AFIS (association française « d’informattion » scientifique) de son côté a estimé que l’on glissait de la science vers le règne de l’opinion, la faute revenant à la « sociologie postmoderne ».

 

Le propos ne peut manquer de paraître contradictoire, tout d’abord. L’essai n’était peut-être pas à but directement commercial mais s’il était justifié par les innovations que l’on peut en attendre, comment cette dimension économique peut-elle être écartée ? A l’évidence elle est totalement présente. Et si le problème est vraiment de répondre aux grands enjeux de demain, notamment à la question de l’alimentation, alors que répondre aux détracteurs de l’OGM qui affirment non pas leur opposition à toute science et de toute expérimentation, mais leur souci de voir explorées des voies délaissées par la recherche contemporaine, par exemple, comme le souligne Guy Kastler de la Confédération paysanne et du Réseau Semences Paysannes, certains modes de culture mis au point par Lydie et Claude Bourguignon, qui arrivent à rendre les vignes résistantes au court-noué, sans manipulation génétique ?

 

A l’inverse de ce que soutient l’AFIS, le risque que présente la vigne OGM a été exposé, dans le tribunal, par un biologiste : Christian Vélot, qui a publié sur la question1. C. Vélot a affirmé que l’OGM considéré était tout-à-fait particulier, étant fondé sur l’usage de virus, qui peuvent très facilement se recombiner dans l’environnement, à l’inverse d’autres modifications génétiques. Le fait de modifier un virus est, pour l’INRA, justifié par le fait que le court-noué est une maladie virale. Face à Vélot, l’INRA a pu faire valoir son point de vue, dans le tribunal, en ce qui concerne le risque. Et contrairement à ce que disent les directeurs, qui affirment avoir respecté toutes les règles de précaution, le jugement conclut que l’INRA n’a produit aucune étude d’impact digne de ce nom. Ajoutons qu’on ne saurait apprécier correctement le risque si l’on s’en tient uniquement à l’aspect environnemental. Les OGM sont des produits à très haute intensité capitalistique, qui ne peuvent être utilisés que dans le cadre d’une agriculture se trouvant structurellement à l’opposé de ce que défend la Confédération paysanne. Le risque ici est d’une autre nature mais tout aussi facile à étayer, et le syndicat est dans son rôle quand il défend sa conception de l’agriculture, contre les menaces qui pèsent sur elle. Contrairement à ce que prétend l’AFIS la question des risques n’est nullement l’affaire des seuls scientifiques. Si la science a bien sûr un rôle à jouer dans leur objectivation, il ne lui appartient pas de décider à elle seule de l’opportunité de telle ou telle action, quand celle-ci engage une société entière.

 

Les perdants sont nombreux, dans ce contexte. Le premier est le débat scientifique lui-même, qui se trouve largement rendu impossible. Les douze directeurs affirment représenter la communauté scientifique tout entière, alors qu’il existe un vaste débat, chez les biologistes, sur l’opportunité des OGM et les risques qu’ils posent. Christian Vélot n’est pas le seul à avoir mis en question le potentiel de cette voie de recherche. D’autres voix se sont élevées pour pointer l’ignorance qui est activement produite par cet amour immodéré d’un paradigme unique. Citons par exemple la pétitionmise en place par 116 chercheurs, parmi lesquels des biologistes, sociologues, agronomes etc. s’insurgeant contre le caractère biasé d’un rapport de l’INRA sur l’agriculture biologique, qui minimisait les intérêts de cette pratique culturale. Le syndicat SUD recherche représente certes une fraction minoritaire du personnel de l’INRA mais il a aussi pris une position courageuse, pointant les risques et les attentes exagérées mises dans les OGM par leur institut, ainsi que la majorité des autres institutions de recherche sur le vivant. Et comme aime si bien à le rappeler l’AFIS, le fait que ces voix soient minoritaires n’impliquent pas qu’elles soient dans l’erreur, car la vérité n’est pas affaire de vote. Il se pourrait bien en effet que les risques soient réels, et que les attentes soient déçues ; la sociologie postmoderne n’y est pour rien là-dedans. C’est la question de la direction à donner à l’innovation qui est au centre des discussions – et avec elle les spécialités qui vont se retrouver sous les projecteurs, ou au contraire marginalisées, dans les institutions scientifiques.

 

De nombreux chercheur.es risquent donc de se sentir trahis, dans leur travail, par cette volonté des douze dirigeants de ne tenir compte que d’une partie du débat scientifique, économique et technologique, et d’en tirer des conclusions qui semblent définitives et hermétiques à tout débat. Le contribuable risque aussi de se sentir trahi, de voir la recherche publique qu’il finance s’arc-bouter ainsi dans la défense d’innovations dont les retombées concrètes sont non seulement toujours très en-deçà des promesses, même après plusieurs décennies de travail, mais aussi fortement liées aux seuls grands groupes. Dans ce contexte comment comprendre que l’essai en plein champ soit nécessaire, pour « recueillir des preuves scientifiques documentées et indiscutables sur la réalité des effets que les OGM peuvent avoir sur les êtres humains, les animaux et l'environnement » ? Un médecin frémirait devant une telle affirmation, qui considère qu’il est normal de prendre ses concitoyens pour des cobayes. A l’évidence c’est prendre le risque que le virus modifié prenne la clé des champs. C’est d’ailleurs ce que le tribunal a pointé du doigt. Le mépris affiché par ces élites pour les citoyens, que souligne à juste titre Sud recherche, élargit encore un peu plus le fossé constaté depuis des décennies entre les individus et leurs représentants2. Comment ne pas faire le lien avec le résultat des élections européennes et le Front National à 25 %, résultat que la plupart des commentateurs expliquent comme la manifestation d’une colère des citoyens envers l’incapacité de leurs élites à entendre leurs demandes ?

 

1C. Vélot, OGM, un choix de société, Editions de l’Aube, 2011.

2P. Rosanvallon, Le Peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1998 ; Folio-Histoire, 2002.

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