Pourquoi il faut aller voir « Merci Patron ! »

Le film proposé par François Ruffin et le journal Le Fakir est dans un certain nombre de salles depuis le 24 février. Il faut aller le voir, et si possible dans le cadre d'une projection-débat. Voici quelques bonnes raisons expliquant pourquoi.

Résumons brièvement le propos, sans révéler un final qui est saisissant. François Ruffin et ses acolytes se mettent en tête de sauver une famille de chômeurs du désastre. Serge et Jocelyne Klur ont été licenciés par Bernard Arnault, voici une dizaine d'années. Ils n'ont pas réussi à retrouver du travail, malgré des démarches quotidiennes dans tous les domaines. Ils vivent avec deux RSA, 800 euros par mois, ce qui, une fois les factures payées, leur laisse 4 euros par jour. Mais ils tiennent. Comment ? « Ben on ne mange pas, on ne chauffe pas, on met 5 ou 10 euros d'essence dans la voiture pour aller chercher du travail », explique Serge avec un grand sourire. Le spectateur, qui gagne forcément plus que les Klur puisqu'il est entré dans le cinéma, déglutit péniblement. Un accident automobile impliquant leur fils Jérémy les plonge dans le gouffre. La voiture accidentée est un 4 x 4, la facture s'élève à 25 000 euros. Impossible de payer. Les Klur reçoivent un avis d'expulsion et de saisie de tous leurs biens. Que faire ? Serge et Jocelyne montrent leur maison à la caméra. Il n'y avait pas d'eau ni aucune commodité au départ, Serge a tout fait lui-même. Le jardin leur permet de pouvoir manger. Si les huissiers viennent, dit Serge sur un ton très calme mais déterminé, ils mettront le feu, comme dans La petite maison dans la prairie, une série qu'ils suivent de près. S'ils ne peuvent garder leur maison, alors « les autres » ne l'auront pas non plus. Et que faire après ? « Ben se pendre », que voulez-vous faire d'autre, rétorque Serge.

 La réalité est là, crue, mais sans le pathos que l'on trouve dans les reportages télé, où les pauvres semblent parfois servir la mise en scène d'un documentaire, qui est le véritable héros, et vise sans doute à être primé un peu partout. Ici non seulement le documentariste n'est pas le héros, mais la caméra s'efface, mais elle se met au service des personnes filmées. François Ruffin et son équipe connaissent les Klur depuis plusieurs années. Ils savent sur quel mensonge leur usine a fermé. Rachetée par Bernard Arnault qui avait promis de garder la plus grande partie des emplois, la promesse a fait long feu, Arnault voulait surtout acquérir Dior et « valoriser » la marque. C'est sur le rachat et le dépeçage de Boussac Saint-Frères que l'entrepreneur a amorcé sa fortune, qui se monte aujourd'hui à plusieurs dizaines de milliards d'euros. François Ruffin explique dans un commentaire que la fortune du PDG a augmenté de 10 000 euros par heure, au cours de l'année 2015. Ils décident de se transformer en Robin des bois des temps modernes. Comment faire ? Ils procéderont en trois temps. Une première action consiste à envoyer une lettre au PDG de LVMH pour expliquer la situation et menacer d'appeler la presse pour faire la fois la situation des Klur, dans son rapport avec la reprise de Boussac Saint Frères, épisode sur lequel Arnault est très discret. L'image du patron vaut bien un peu d'argent. Un second temps consiste à acheter quelques actions pour faire entendre le même message à l'AG de LVMH. L'équipe entend aussi souligner le coût astronomique du patron, qui n'est jamais questionné par les actionnaires, qui vont par contre chercher à compresser les petits salaires en raison de « l'insupportable charge » qu'ils représentent pour l'entreprise.

La lettre est envoyée au pédégé et une dizaine de personnes trouble le calme habituel de l'AG. François Ruffin se fait raccompagner sans ménagement à la porte. L'attention de Bernard Arnault est attirée, il envoie un émissaire. François Ruffin se fait passer pour le fils des Klur, Jérémy, et négocie avec le représentant du patron, qui n'est autre que celui qui l'a mis dehors en l'attrapant par le pantalon lors de l'AG – mais le le reconnaît pas ! Le culot des journalistes est incroyable. Le tout est filmé en caméra cachée. Contre toute attente des Robins des Bois, le pédégé accepte de payer, une somme autour de 35 000 euros. Le représentant du patron fait signer une clause de confidentialité aux Klur, afin de s'assurer de leur silence. Ancien commissaire des renseignements généraux, il demande plusieurs fois aux Klur s'il y a un enregistreur caché quelque part, sachant très bien les ennuis que cela pourrait lui causer. A quoi les intéressés répondent benoîtement : « nonnonononononononon »… le public s'esclaffe dans la salle, tout en étant happé par le suspense. Le commissaire insiste : pas de lettre à France Inter ni autre, c'est bien compris ? Il s'avère cependant que les acteurs qui l'inquiètent le plus sont le Fakir et l'ancienne représentante de la CGT de Boussac Saint-Frères, devenue ambulancière. Étonnement de François Ruffin en faux Jérémy : le Fakir, vraiment, cette feuille de chou picarde inconnue du grand public ? Fait-il peur à ce point ? Oui, explique le commissaire, car ce sont les minorités agissantes qui sont les plus dangereuses. Le piège s'est donc refermé, le patron a plié. Serge trouve un CDI au Carrefour du coin. A 2 ans de la retraite il va pouvoir terminer sa vie de labeur, même si c'est à soulever des packs d'eau. Les 35 000 euros sont versés, les huissiers sont payés et 15 000 euros versés sur le compte personnel. Les Klur achètent un poêle à charbon et refont un peu de tapisserie. François Ruffin ironise devant les Klur, reprenant devant eux le discours anti-pauvres : les pauvres ne dépensent-ils de manière inconsidérée ? Les intéressés rient de bon coeur, ils ne sont que trop au courant de la violence dont ils sont victimes.

Reste l'ultime rebondissement. Le représentant du patron a fait signer aux Klur une convention de confidentialité, avons-nous dit. Ils se sont engagés à ne rien dire, surtout pas à la CGT et au Fakir. En tout logique le film n'aurait donc dû jamais sortir. Comment est-ce finalement le cas ? Laissons au spectateur découvrir cet incroyable final, sans rien en dévoiler… disons simplement que la Compagnie Jolie Môme est de la partie et que nous aurons un aperçu éloquent de la déliquescence morale des élus socialistes de la région.

Pourquoi aller voir ce film ? D'abord c'est un très bon film, sur le plan purement cinématographique. Le rythme, la qualité du montage, de la narration, la qualité est là. Le film est drôle, on passe un excellent moment. L'intrigue est riche de rebondissements, c'est le moins qu'on puisse dire. L'histoire est d'autant plus prenante qu'elle est vraie. Enfin d'ailleurs sommes-nous dans une histoire vraie mise en scène pour un film, ou dans une mise en scène filmée au service d'une histoire vraie ? Quelque part entre les deux. Le culot des Robins des bois est estomaquant et ébouriffant. L'autodérision des acteurs est constante, aucun ne se prend au sérieux, bien que la situation soit objectivement dramatique. L'ironie sert aussi à dévoiler la situation dans toute sa vérité. Cet angle est assumé par le Fakir, journal qui se définit comme « un magazine d'enquêtes sociales », cherchant à fournir « une contre-information rigolote sur la forme mais sérieuse sur le fond, combative mais pas sectaire ». L'idée est de construire l'information au plus près des opprimés, en mettant à leur service une plume, de la verve et du scandale. Le journal cite Le Nouveau Détective et sa Une s'en inspire visiblement, mais pour parler des véritables scandales, et non des faits divers. Michael Moore fait aussi partie des références. Une ligne de conduite est aussi de rester dans les codes populaires, pour bien se faire comprendre. « Combatif mais pas sectaire ». François Ruffin fait par exemple remarquer que le mot « libéralisme » ou « libéral » n'est pas prononcé une seule fois dans tout le film, alors qu'il occupe une ligne sur trois dans les tracts militants qui visent le même résultat mais avec bien moins d'audience. Le choix de la déléguée CGT par de là aussi. Comment a-t-elle été choisie ? Parce qu'elle n'a pas refoulé ce projet qui pouvait sembler loufoque.

« Ce sont les minorités agissantes qui font tout » : cette phrase du « commissaire » doit retenir notre attention, sur le plan du changement social et de la théorie politique. L'homme est expérimenté, Ruffin a raison de le prendre au sérieux. Que veut-il dire par là ? Le propos semble aller à l'encontre de la démocratie, qui repose sur la règle majoritaire. La démocratie ne changerait-elle rien, alors ? Ce n'est pas tout à fait exact, mais ce n'est pas juste non plus. Comme le suggèrent Deleuze et Guattari, être minoritaire n'est qu'un rapport, entre un petit nombre et un grand nombre. Les minorités ne sont actives que parce qu'elles ont de l'influence sur une majorité. Sinon ce sont de simples minorités. Le point à comprendre est la manière dont se construit une majorité, et ce qu'elle est vraiment. Une majorité n'existe pas de toute éternité. Avant qu'elle n'existe, il n'y a que des minorités. De plus une « majorité » au sens d'un consensus observable dans les pratiques et dans les actes publics est rarement un état volontaire, elle est le plus souvent un assemblage composite d'habitudes et de préjugés, auxquels les gens ne tiennent pas forcément beaucoup, mais qui possèdent leur inertie. Un changement de majorité passe forcément par des stratégies minoritaires. Les faiseurs d'opinion et les marketeurs le savent bien : il est vain de vouloir convaincre tout le monde, il suffit de faire basculer une petite minorité qui va ensuite entraîner tout ou une partie de la masse des indécis. La minorité doit donc gagner de l'influence, par des actes ou des discours publics. Elle n'impose pas ses idées ou ses pratiques, elle cherche à séduire, à montrer une nouvelle voie, de nouvelles sensations, ouvrir les possibles. La stratégie minoritaire a une dimension utopique forte. Le marketing consiste aussi à identifier les lieux où le produit aura le plus de chance d'être adopté, avant de coloniser d'autres sphères.

L'intérêt de Fakir est l'originalité de sa démarche. Elle consiste certes dans le culot, mais aussi le fait de se théoriser comme une minorité active, consciente de devoir gagner un public plus large, et donc d'adapter son vocabulaire, ses pratiques, chercher à mettre en place une forme ou une autre d'hospitalité, et de non-violence, qui ne lâche rien sur le fond. Ce n'est pas simplement « de la com » : c'est une vraie volonté de se faire comprendre. La minorité, pour influencer la majorité, doit lui montrer tout l'intérêt de sa démarche, sans la violenter, car cela produirait l'effet inverse : la fuite. Un militantisme trop empressé ne suscite pas forcément d'adhésion. Des activistes trop sûrs de leur diagnostic et de leurs solutions peuvent susciter le rejet. La raison est simple : si c'est de l'émancipation dont il s'agit, alors l'enjeu n'est pas seulement de passer de la sujétion d'un patron à la sujétion d'une minorité éclairée, la sujétion fut-elle plus agréable. Remarquons aussi que Ruffin et ses acolytes mettent toujours l'amour en avant : l'enjeu, c'est de sauver Arnault, car cet homme-là est malheureux. Que serait une minorité active qui se laisserait aller aux mêmes pratiques que celles qu'elle condamne ? Il n'est question d'arnaquer Arnault que sur le mode de la plaisanterie, de l'arroseur arrosé. L'équipe laisse d'ailleurs Arnault faire la preuve de son manque de morale et de compassion, ils ne partent du principe que la conclusion est évidente. Ils ne partent pas de l'idée que le spectateur est déjà convaincu et qu'il s'agit avant tout de maintenir le moral des troupes. Le public cible est celui qui est indécis. On retrouve le même principe chez les fondateurs de Podemos : revenir à un discours qui ne se contente pas des acclamations des militants, accepter une dimension populaire, de minorité active. Ruffin et son équipe précise bien qu'ils ne sont pas les seuls dans cette démarche, syndicalistes et activistes ont souvent utilisé les mêmes principes avec succès dans le passé. Mais ils savent que dans de nombreux secteurs du changement social, les choses se sont professionnalisées, routinisées, et que les actions ont donc perdu de leur tranchant. A cet égard aussi, le film est rafraîchissant !

Le film ne bénéficie pas de la couverture médiatique d'un « The Revenant », on s'en doute. Profitons donc de ce billet pour faire un peu de réclame pour cette réalisation qui le mérite bien. Insistons aussi comme le font les artisans du Fakir pour voir le film en salle et non en streaming ou en DVD. Le débat qui suit est aussi intéressant que le film lui-même.

 

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