Populisme, conservatisme et écologie

L'élection de Donald Trump n'a pas fini de faire couler de l'encre. On ne voit pas bien comment elle serait favorable à l'écologie, à moins que ? En effet Trump, qui a déclaré un peu tout et son contraire pendant la phase électorale, a aussi vigoureusement dénoncé les accords de libre-échange, le néolibéralisme et les diverses interventions des États-Unis à l'étranger. Il y a vu de coûteuses dépenses et des actions extérieures dans lesquelles les États-Unis ne sont pas gagnants. Sortir du libre-échange est aussi ce qui est revendiqué par Aurélien Bernier (La démondialisation ou le chaos, 2016) et plus généralement avec ceux qui sont parfois appelés les « souverainistes ». Si l'on ajoute à cela que Trump dans sa première interview télévisée a soutenu l'idée d'une relance « keynésienne » fondée sur la dépense publique, et que certains témoignages indiquent que le citoyen Trump a voté aussi bien démocrate que républicain, dans sa carrière, que penser de ce président singulier ? Est-il progressiste ou conservateur finalement ?

Si l'on met à part l'impréparation générale du nouveau président des États-Unis, un premier élément est que l'écrasante majorité des analyses autour de l'impérialisme américain suggère plutôt que le libre-échange a bénéficié, en moyenne globale, aux habitants de ce qui peut toujours être qualifié de « première puissance mondiale », en grande partie grâce à cela. Ce qui anime la colère des Américains est plutôt que les bénéfices de la croissance ont été de moins en moins partagés, depuis les années 60, au point qu'une partie de la population des États-Unis a le même niveau de vie qu'en 1970, pendant que le nombre de millionnaires et de milliardaires a explosé. Les travaux de Thomas Piketty ont montré que les inégalités ont plus fortement augmenté encore dans le domaine du patrimoine. Se défendant contre cette perspective, le magazine des ultra-riches Forbes ne trouvait rien d'autre à répondre que d'attirer l'attention sur le fait que le classement des 400 plus grandes fortunes a profondément été renouvelé, en raison notamment de la bulle internet. Forbes y voit la preuve d'un « rêve américain » toujours intact. Il serait plus juste de dire que 9 riches sur 10 sont des héritiers, et que les fortunes « à partir de rien » sont devenues très rares, dans un pays qui compte des millions de travailleurs qui triment pour des salaires de misère.

Plus généralement on ne peut pas confondre les critiques égalitaristes du libre-échange et les critiques conservatrices, et parler de « souverainistes » de manière indifférenciée. Le conservatisme est opportuniste, comme le montre le cas du Front National en France. Certains s'étonnaient de voir Marine le Pen soutenir un discours plutôt protectionniste, quand son père était libre-échangiste et fervent supporter de Reagan. Pourtant les mêmes explications produisent les mêmes effets : ce qui intéresse le conservatisme, ce sont les moyens de la puissance, et non de l'égalité. Pour Bush ou de Reagan le libre-échange et les interventions à l'étranger étaient le moyen pour les États-Unis d'être « grands ». S'il s'avère que ces moyens ne sont plus aussi efficaces ou qu'ils provoquent un affaiblissement du moral des troupes, le conservatisme n'aura pas de mal à virer de bord. Le conservatisme ne se confond pas avec les intérêts du capitalisme, qui n'est qu'un système économique, et non un système politique. Les dénonciations du néolibéralisme tendent parfois un peu à l'oublier. De la même manière le populisme peut être conservateur ou progressiste, suivant qu'il voit dans le peuple une foule en attente d'un maître ou qu'il se soucie d'agréger les attentes pour permettre au peuple de se gouverner lui-même. Le théoricien Ernesto Laclau qui a inspiré les fondateurs de Podemos se situe dans cette seconde approche. Les libéraux et centristes sont en général hostiles à tout populisme, parce qu'ils y voient une menace pour l'état de droit. Contre la démocratie directe, ils appellent à respecter les procédures de la démocratie représentative. Ceci explique aussi qu'il puisse y avoir des révolutions conservatrices même si l'expression semble être un oxymore. Le nazisme était une forme ultraconservatrice de révolution.

Trump attend de ses mesures économiques une relance de la croissance (évidemment). Toutefois une fermeture des frontières provoquerait plutôt une récession. Soutenir le contraire reviendrait à supposer que toutes les analyses sur l'impérialisme américain ont fait erreur. Loin des 5 % de croissance attendus Trump pourrait bien n'obtenir que -5 %. Que l'on ouvre ou que l'on ferme les frontières, les autres pays demeurent là et si l'échange a effectivement été bénéfique alors la baisse du PIB sera là1. Et bien que nous le regrettions, partisans de la décroissance, il y a peu de chances que ce -5 % soit accueilli par la population des États-Unis avec la ferveur d'une décroissance enfin atteinte. C'est un peu la question que nous poserions aussi à Aurélien Bernier. Relocaliser l'économie réarmerait sans doute les forces sociales, qui demeurent locales, régionales ou nationales, plus qu'internationales ; en tout cas dans le domaine des conditions de travail ce pari est assez probable, à la différence de la réglementation de l'environnement où le plus gros vient quand même de l'Europe, qui nous a permis de bénéficier de l'influence de nos voisins, la France ayant rarement été en avance dans ce domaine. Mais les citoyens sont-ils prêts à ne pas confondre une décroissance avec une récession ? Face à la récession, ne voteraient-ils pas finalement en faveur du libre-échange ? Si le libre-échange est abandonné Trump suggère une autre voie de croissance qui n'est pas plus réjouissante : par la réouverture de mines et plus généralement d'un extractivisme débridé. Pas sûr que ça suffise pour atteindre les 5 %, par contre ce sera bien assez pour provoquer une destruction sans précédent du climat et plus généralement de la biosphère. L'état d'ignorance dans lequel la population des États-Unis est maintenue sur divers sujets (grâce à la liberté commercialede la presse) ne donne pas beaucoup à espérer. Une petite lueur d'espoir réside peut-être dans le fait que Trump est un candidat perçu comme « anti-système » et que son probable revirement sur la question climatique agira comme l'établissement d'une preuve auprès de la partie sceptique de la population, qui demeure importante.

Cette difficulté montre bien dans quelle situation intenable nous met le système économique actuel : d'un côté la nécessité de consommer pour ne pas tomber, de l'autre une consommation qui détruit la planète et donc nous fait tomber. Seule une perspective de décroissance, en changeant complètement d'angle de vue, autoriserait un peu d'espoir, tant social qu'écologique.

 

1Cette étude très partielle indique une perte de plusieurs milliers d'euros en pouvoir d'achat si les Français devaient acheter du Made in France : Charlotte Emlinger et Lionel Fontagné, « (Not) Made in France », Lettre du CEPII, n°333, 20 juin 2013. http://www.cepii.fr/PDF_PUB/lettre/2013/let333.pdf

 

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