Sécularisme, laïcité et religions. Quelques distinctions utiles pour le débat.

 

Sécularisme, laïcité et religions. Quelques distinctions utiles pour le débat.

 

Le débat sur la laïcité est à nouveau relancé. Il est utile, mais souvent très réducteur. D’autres contrées lui préfèrent le concept de sécularisme1. L’idée est toujours un peu la même. Elle dérive de la ligne de démarcation que Kant a voulu établir entre ce qui relève du séculier et ce qui est de l’ordre du religieux, entendu comme ce qui se situe au-delà de la physique, et ne peut être perçu qu’en y ajoutant une foi. Kant écrit à une époque où les guerres de religion se terminent. L’arrêt des persécutions en France peut être daté de l’édit de Versailles de 1787. L’auteur de la Critique de la Raison Pure montre que la raison, cherchant les causes dernières, est conduite à postuler l’existence de dieu. Elle ne peut s’en empêcher : l’être humain est ainsi fait. Mais elle ne peut lui donner de contenu empirique. Dieu demeure métaphysique et ses manifestations supposées, telles que les miracles ou les « révélations », sont toujours controversées : pour les attester, il faut « y croire », c’est-à-dire ajouter la foi. Or la foi est métaphysique. Les contenus empiriques de Dieu opposent donc les croyants aux non-croyants et les croyants entre eux, sans qu’il y ait moyen de les départager par une preuve matérielle permettant de conclure le débat. Pour Kant, la seule solution est de renvoyer la religion au domaine privé. L’espace public, pour être démocratique, devra être séculier, sans cela aucun accord ne sera possible et les affrontements continueront. Habermas va en tirer les conséquences. Ne sont admises dans l’éthique communicationnelle que les raisons qui sont fondées sur des éléments que chacun peut vérifier2. Ainsi, chacun peut vérifier que les Chrétiens souhaitent pratiquer leur culte, de la même manière que les amateurs de sport souhaitent se livrer à leur activité. Des infrastructures peuvent être subventionnées par l’État à leur bénéfice, mais cet État ne doit pas favoriser un culte, et surtout pas se réclamer d’une religion. C’est là l’esprit de la loi de 1905 sur la laïcité. Les droits des êtres humains doivent également être définis sur la base de faits vérifiables, sur lesquels tous peuvent s’accorder.

 

Ces principes simples ne sont toujours pas acceptés par tous. Les théocraties sont encore actives. Hier elles étaient chrétiennes, aujourd’hui elles sont plus souvent musulmanes ; mais le principe reste le même. La conception kantienne de la religion est d’en faire un usage critique, à savoir, avoir conscience que l’on ne peut lui donner de contenu empirique que sous la forme d’une expérience, d’un questionnement, d’une sensibilité, et non d’un contenu doctrinal ou de tables de la loi.

 

Une complication supplémentaire est que les religions ont aussi une dimension culturelle. C’est également en ce sens qu’elles relient (religio). Si le christianisme a beaucoup faibli, dans les églises, en France, Noël reste un jour férié, les saints figurent dans tous les calendriers, les églises sont restaurées au nom de l’entretien du patrimoine historique, et les partis politiques conservateurs défendent, au nom de la culture française, un ordre familial d’inspiration chrétienne. Ces caractéristiques confèrent un avantage évident aux Chrétiens, dans un pays comme la France. Si l’on ajoute que la culture et la religion musulmane sont plus souvent présents que la culture et la religion chrétienne dans les quartiers les plus pauvres, où les jeunes ne se trouvent offrir d’autre avenir crédible que celui des trafics ou du chômage, cela crée un terreau fertile pour les conceptions les plus aliénantes de la religion. Celles-ci peuvent être soutenues par les théocraties ou par des démagogues conservateurs tels que celui qui gouverne actuellement la Turquie. Les enquêtes sur les jeunes français partis en Syrie montrent qu’ils croyaient réussir leur mort, à défaut de réussir leur vie. Une laïcité aveugle aux dimensions culturelles des religions comme aux conditions socioéconomiques des croyants risque de provoquer ces conceptions intolérantes qu’elle condamne. L’exemple de l’Inde et ses innombrables religions montre que l’État ne peut pas simplement être « séparé » de la religion. Il a le devoir de la réguler, sur des bases séculières. En particulier dans ses dimensions socioculturelles, qui sont généralement laissées de côté, y compris par les tenants de la laïcité ouverte.

 

Un point que Kant n’a pas mis en avant est également à souligner. Trois expériences se rapprochent du métaphysique3. Les deux premières sont le passé lointain et l’avenir éloigné. Les preuves empiriques du passé lointain peuvent être extrêmement ténues, dès lors le contenu que nous lui donnons peut être fortement métaphysique, en dépit de l’effort des historiens pour empêcher la raison d’errer. Et l’avenir n’a pas encore eu lieu, même s’il est raisonnable de penser que certaines constantes de notre monde sont stables et seront une composante du futur : l’amour, le pouvoir, le comportement physique des objets ou vivant des animaux etc. Là encore la raison cherche à remplir par de l’argumentation ou de l’imagination ce qu’elle ne peut vérifier. La troisième expérience est celle de l’eccéité : ce qui fait que l’identité est telle, et non autrement. Les trois expériences peuvent se décliner tant au niveau politique qu’individuel, et illustrer d’une autre manière cette question des dimensions culturelles des religions. Au niveau politique, il sera question de l’histoire de l’entité considérée, soit par exemple l’histoire de France. La réception de l’Histoire mondiale de la France (2017) coordonné par Patrick Boucheron a illustré la difficulté du pays à accepter des regards extérieurs sur ce qu’elle est ou a été. On pense notamment à la colonisation. L’avenir est tout aussi encombré de postulats qui confinent parfois à la foi, quant au supposé destin que telle ou telle entité politique pense pouvoir s’octroyer. Au niveau individuel également, un individu ne peut pas éviter de se demander pourquoi il se trouve dans la situation qui est la sienne, et pourquoi pas une autre. La multiplication des explications ne calme jamais entièrement la douleur, dans la mesure où ce sont des éléments généraux, structurels, qui ne répondent pas au problème de l’eccéité, qui s’incarne dans cette question simple : pourquoi moi ? Une trajectoire de vie qui enchaîne les difficulté et paraît subir le cours des choses (chômage, migration, privation etc.) se posera sans doute plus la question qu’une autre qui paraît libre de ses choix. C’est l’une des interprétation possible de la thèse proposée par Marx suivant laquelle la religion est l’opium du peuple : c’est ce qui lui permet de calmer l’interrogation existentielle. Ces trois expériences ne sont pas religieuses à proprement parler, mais elles touchent du doigt l’absolument inexplicable par des raisons simplement empiriques. Elles sont puissamment religieuses, en ce sens-là, raison pour laquelle l’expression « religions séculières » a pu être employée4. Ce que n’ont pas souligné les auteurs qui ont inventé le concept est que le libéralisme est lui-même empreint de religion séculière, alors qu’ils le décrivaient comme exempt. Bonheur par la consommation, salut par la technologie, récits fantaisistes de l’avenir par de faux prophètes tels qu’Elon Musk, ou encore vision caricaturale du passé ou d’autres cultures : ces caractéristiques font que la religiosité court également là où on ne l’attend pas et que le sécularisme est une nouvelle fois d’actualité.

1https://mouvements.info/le-secularisme-ou-la-version-indienne-de-la-laicite-2/

2Jürgen Habermas, Entre naturalisme et religion, Paris, Gallimard, 2008. Le discours philosophique de la modernité, Paris, Gallimard, 2011

3Flipo F., Réenchanter le monde ? Politique et vérité. Le Croquant, mai 2017.

4Marcel Gauchet, L'avènement de la démocratie - A l'épreuve des totalitarismes, 1914-1974, Paris, Gallimard, 2010, p. 49 ; Raymond Aron, « L’avenir des religions séculières », dans Raymond Aron, Chroniques de guerre - La France libre 1940-1945, Paris, Gallimard, 1990 [1944].

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.