La « révolution politique » de Bernie Sanders : une alternative à TINA

Alors que les medias mainstream proclament déjà la victoire de l'arch-favorite Hillary Clinton, son bouillonnant challenger Bernie Sanders ne l'entend pas de cette oreille. Le résultat de la primaire en Californie (7 juin) aura de lourdes conséquences sur la suite de la campagne. Mais que sait-on de la "révolution politique" que le vieux sénateur veut imposer au parti démocrate ?

Inconnu en France, l’élu du Vermont (un petit Etat frontalier du Canada) a réussi le tour de force de passer en quelques mois du rang de candidat « marginal » à celui de prétendant sérieux à l’investiture. Son discours iconoclaste, bien rodé par 30 ans de joutes politiques à la Chambre des Représentants (1991-2007) puis au Sénat (depuis 2007), a fait une percée spectaculaire dans le vaste électorat de la working class et de la jeunesse appauvrie qui subit de plein fouet les excès d’un système politico-économique jugé "immoral" et trop favorable à la classe des "millionnaires et milliardaires". A chacun de ses rallyes (meetings de campagne), Bernie pose la même question fondatrice : "Comment est-il possible que 1/10 des 1% les plus riches détiennent autant derichesses que les 90% les moins riches?". Et partant de ce constat effarant popularisé en 2011 par le mouvement Occupy Wall Street, celui qui se dit « démocrate socialiste » stigmatise la dérégularisation financière des années Reagan-Clinton-Bush qui a creusé les inégalités de manière vertigineuse au profit exclusif des 1% (ce que Thomas Piketti a démontré dans son Capital au XXIe siècle, best seller aux USA). Mais il y a plus grave encore. Bernie accuse le big money d’avoir favorisé l’émergence d’une oligarchie politico-financière toute puissante qui met en péril la démocratie américaine en achetant les élections à coup de millions de dollars et en contrôlant les grands médias qui ne jouent plus leur rôle de contre-pouvoir.

Le « vieux » sénateur (il est né en 1941 dans un famille d’immigrés de Brooklyn) s’adresse à toutes les victimes de cette « économie truquée » : les travailleurs en lutte qu’il vient soutenir sur les piquets de grève et qu’il encourage à se syndiquer, les étudiants qui doivent s’endetter lourdement pour décrocher un diplôme, les millions de clandestins latinos exploités par des patrons-voyou, les jeunes afro-américains, latinos et indiens qui, sans formation ni perspective d’emploi, tombent dans la délinquance et remplissent les prisons faute d’avenir (le taux d’incarcération aux USA est le plus élevé au monde), les femmes qui réclame l’égalité salariale ou encore les vétérans de l’US Army qui n’ont pas les moyens de vivre décemment à cause de pensions misérables. Bernie est devenu le porte-voix des luttes sociales qui se multiplient depuis la crise des subprimes de 2008. Il est le seul candidat à mettre au grand jour les aberrations sociales d’un système économique dévoyé que les grands médias se gardent bien d’évoquer : comment se fait-il que les citoyens du pays le plus riche de l’histoire moderne ne bénéficient pas, à l’instar de tous les grands pays développés, d’une assurance maladie universelle ? Comment se fait-il que le taux de mortalité infantile aux USA est le plus élevé du monde occidental, que des millions de jeunes renoncent à faire des études à cause des droits d’inscription prohibitifs à l’université ? Comment est-il possible d’être pauvre en travaillant 40 heures par semaine ? Le challenger d’Hillary a permis que ces questions s’invitent dans la campagne et la candidate démocrate elle-même est tenue de prendre position. Sous des airs faussement bonhommes, Bernie est un rhétoricien redoutable. Chacun de ses discours est solidement argumenté par des exemples frappants venant étayer la thèse générale d’une injustice économique et sociale qui n’est plus acceptable : Enough is enough ! s’exclame-t-il sous les acclamations de ses supporters.  

En Californie, la primaire est « semi-ouverte » c’est à dire que les électeurs indépendants, largement pro-Sanders, pourront voter à condition de s’être inscrits comme démocrate ou « sans étiquette » avant le 23 mai – une situation plus favorable à Bernie qu’à New York où le magazine progressiste The Nation estime que près de 3 millions d’électeurs (27% des votants) n’ont pas pu prendre part au scrutin. Bernie, lui-même « indépendant », peut compter sur cette réserve de voix qui pèsera lourd en Californie. A ce jour, il a déjà remporté 20 états (plus les Américains de l’étranger avec près de 70 % des voix) et tous les sondages nationaux et locaux le donnent largement victorieux face à Trump, là où Hillary est au coude à coude avec le Républicain. Cependant, cette dernière reste nettement en tête de la course à l’investiture, en raison notamment de ses victoires dans tous les états conservateurs du sud, en plus de New York. Mathématiquement parlant,  le « vieux » sénateur du Vermont n’a qu’une faible chance de l’emporter : il lui faudrait gagner la primaire de Californie (l’état le plus peuplé et le plus doté en délégués) avec au moins 70% des suffrages et aussi rallier les super-délégués du parti démocrate (un groupe de personnalités qui vote comme bon lui semble), outrageusement pro-Clinton. Autant dire accomplir un exploit sans précédents ! Sauf accident, Hillary Clinton entrera donc à la convention démocrate de Philadelphie (25-28 juillet) en ayant obtenu l’investiture

Cette perspective n’ébranle aucunement la détermination de Bernie qui proclame impertubablement qu’il se battra jusqu’à ce que le dernier bulletin ait été mis dans l’urne. Le 7 juin il compte engranger un maximum de délégués pour démontrer aux instances du parti démocrate qu’il est le plus solide candidat face à Trump, comme le prédisent tous les sondages. Considérant que les jeux sont faits, les médias grand public comme CNN  (le « Clinton News Network » comme l’appelle ironiquement les militants de Bernie) ne cessent de lui demandent s’il va appeler ses militants à voter Hillary. A cela, il répond non sans malice que c’est à Hillary de convaincre en changeant sa politique, ce qui suppose de s’engager pour la taxe carbone et contre la fracturation hydraulique, contre le TAFTA, pour le système « single payer » de santé universel,  pour la réactivation de la loi Glass Steagall (séparation des banques commerciales et des banques d’investissement), et contre les superpacs qui financent sa campagne... Un ralliement encore compliqué par le clivage sur la question ultra sensible israélo-palestinienne : si Sanders s’engage à garantir la sécurité d’Israël, il appelle aussi au respect des droits des Palestiniens, alors que Clinton se contente de proclamer qu’elle invitera le très droitier premier ministre israélien Netanyahu à la Maison Blanche dès son premier mois de mandat.

Même si la « Secrétaire Clinton » cherche à minimiser les différences entre les deux camps et compte sur les outrances de Trump pour rallier les pro-Sanders, le mouvement « Bernie or Bust » ne l’entend pas ainsi. Lancé par l’élue de Seattle, Kshama Sawant, soutien de campagne de Bernie, ce mouvement ancré dans l’extrême-gauche traditionnelle des Etats-Unis refuse tout compromis avec Hillary et pousse Bernie à se maintenir au « second tour » de la présidentielle au cas où il n’aurait pas l’investiture démocrate (cas de figure rejeté par l’intéressé). Et si Bernie finit par se ranger sous la bannière de Clinton, le vote contestataire se reportera sur le candidat des Verts, Jill Stein. Voter Clinton ? Jamais ! A l’autre bout de l’échiquier, les démocrates « légitimistes » exigent que Bernie cesse sur le champ sa campagne afin de soutenir Hillary et faire barrage au néo-fasciste Donald Trump, un peu comme la gauche française avait appelé en 2002 à voter Chirac pour barrer la route de l’Elysée à Jean-Marie Lepen.

Quoiqu’en dise les médias mainstream, la partie n’est pas finie. En cas de large victoire en Californie, Bernie n’aura de cesse de dénoncer un système électoral biaisé (l’establishment démocrate rallié d’avance à Clinton, les primaires fermées) et le financement de la campagne Clinton par le big money de Wall Street et des lobbys industriels (pétrole, agro-alimentaire, pharmaceutique) qu’il accuse de corrompre la démocratie américaine. Pugnace, Bernie l’a toujours été au cours de sa longue carrière politique : militant des droits civiques dans les années 60, il fut aussi un adversaire résolu – et solitaire - de la dérégulation financière des années 80-90, et l’un des rares élus à prendre position contre les guerres de Bush père et fils en Irak (1991 et 2003). Fort du soutien massif des moins de 45 ans et d’une cote de popularité en forte hausse, il compte aussi sur la mauvaise image des deux finalistes présumés, Clinton et de Trump, en rappelant que si cette dernière venait à être désignée, les électeurs auraient à choisir entre le « moins pire de deux maux ».

Les partisans de Bernie n’envisagent pas un instant d’en arriver à cette extrémité désespérante. La ferveur des meetings où ils convergent par milliers voire dizaine de milliers et les sondages leur donne une confiance à tout épreuve. Rien – pas même la logique implacable des chiffres - ne saurait arrêter la marche victorieuse de leur héros jusqu’à Philadelphie : cette ville où fut signée la déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique (1776), sera-t-elle le berceau de la « révolution politique » de Bernie Sanders ?

Mark Cramer & Laurent Lecomte

Mark Cramer est un écrivain américain qui habite en France depuis 16 ans. Ancien professeur à Sciences-Po, il est membre de l'association Attac.

Laurent Lecomte est historien. Il enseigne depuis 12 ans à Paris dans divers programmes universitaires américains.

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