Demain c'était hier

D'un futur où l'humain a ravagé la terre, rendant la vie presque impossible à la surface et mettant en œuvre l'hypothèse de la «terre étuve», un des rares survivants dédie une lettre aux générations l'ayant précédé, tout en s'adressant à ses hypothétiques contemporains.

Demain, demain c’était hier.

Aujourd’hui tout est fini, le futur s'est envolé dans un souffle incendiaire. De ceux qui disaient que les lendemains chantent, le nôtre s’est cassé la voix. Sur une voie cabossée, les jours qui devaient suivre se sont effacés, se sont étiolés, puis, sans qu’on ne s’en aperçoive, nous ont définitivement quittés.
Où sont donc passées les splendeurs des temps anciens ? Ces magnificences, ces facilités qui ont traversé les âges, les ères et les époques, qui abondaient alors ?
Qu’est-ce que j’ai pu m’imaginer, non, combien j’ai pu fantasmer l’instant de grâce où je saisissais les enfoirés qui nous ont précédés, ces sales crevards qui nous ont enfanté, en leur hurlant calmement au visage :
« QU’EST-CE QUE VOUS AVEZ FOUTU DE L’AIR BORDEL ? DE L’EAU ? ET DE LA TERRE ? »

 Toi, cher ami imaginaire, bienvenue sur Terre, sur ce gros caillou dérivant dans l’espace, explosé par des fous furieux qui se sont appelés « humains ». Les humains d’hier. Si d’aventure toi qui trouve ce carnet, tu te pose la question de la signification de ce nom, considère que sur ce petit bout de planète encore difficilement habitable, c’est une insulte, probablement la plus belle et peut-être même une des pires.
Les humains sont ceux qui nous ont à peu près tout transmis, tel un passage de témoin générationnel, mais dont l’héritage est acide, radioactif, empoisonné ou encore putain d’impropre à la VIE.
Ce qu’il faut bien que tu piges, c’est qu’ils ont creusé nos tombes avant même de nous mettre au monde.
Qui suis-je ? On s’en fout. Je ne suis même pas certain d’être autre chose qu’un pauvre bout de chair, essayant péniblement de trouver un peu d’air qui ne me flambe pas les poumons à la moindre respiration. Ce que je suis, parfois, trouve miraculeusement quelque chose de mangeable, qui ressemble vaguement à du végétal ou à de l’animal, tant qu’il ait l’apparence du comestible. Et encore, je ne parle même pas de se trouver un abri, juste un abri…
Pourtant un jour, par désespoir ou par colère, le gros bout de viande ambulant que j’anime se décide à prendre la plume et à faire marcher ses neurones pour une autre tâche que la survie, avant d’aller probablement joyeusement se laisser crever. En fait, je n’ai vu personne écrire depuis des années, voire des siècles, alors bon, qui me jugera d’essayer de relater un bout de ma chronique du nouveau monde ? Ah, et dans la foulée, qui me reprochera d’engueuler copieusement les connards qui nous ont abandonnés ici ? Bah personne, non seulement parce qu’ils ne sont même plus là pour s’en plaindre, et que ça me fait du bien.

Pour commencer leur demain, qu’est-ce que c’était ? C’était pluriel. On parlait « des » demains, d’un ensemble de futurs, d’avenirs possibles. Il y en avait pendant un temps, et ils étaient nombreux. Ces êtres d’antan ont rêvé à ce qu’il paraît, mais toujours à la façon d’un songe qu’on essaie de se rappeler alors qu’il est déjà à moitié oublié. Ils avaient imaginé des solutions à la hauteur de leurs problèmes, et ils en savaient que de gros pointaient avec leur sale gueule d’avenir de merde.
Cher ami fictionnel, permets moi une métaphore. Imagine que dans l'eau que tu viens de récolter au fond d'une cavité, une toute petite cellule apparaît, et, en siphonnant toute ta flotte péniblement captée, celle-ci grossit démesurément comme une éponge. C'est ce que faisaient les humains s’élevant par voie de conséquence au glorieux rang de parasite. Pourtant partout, des petits agglomérats de ces individus sociaux disaient qu'ils n'étaient pas d'accord, que l'on pouvait faire autrement que de tout pomper sans remettre un peu de ce liquide irremplaçable derrière parce que sinon, ben on allait un peu étouffer. Sans déconner....
On les a moqués, on les a isolés, on les a frappés, durement. Certains sont rentrés dans le rang, pour les autres, on les a laissés clamser, parfois avec un peu d'aide. Et évidemment, ceux qui restaient, qui s'appelaient aussi "humains", ont choisi la voie la plus débile. Parce que oui, malgré l'intelligence dont ils étaient tellement fiers qui les a soi-disant hissés au sommet des espèces animales, que dis-je, au firmament du vivant, transcendant le rapport à leur environnement, c'était de gros crétins.  Le début du troisième millénaire de leur calendrier fut celui qui nous mena à la plus grande catastrophe connue, celle de la mise en place des merveilleuses conditions requises pour exploser littéralement toute forme de Vie sur la planète. En soi c’est amusant, ils savaient parfaitement qu’il n’y avait absolument aucun équivalent dans ce qu’ils connaissaient de l’univers et même en sachant ça, bah, ils ont foutu le feu. A tout : au pétrole, au gaz, au bois, à la terre, à l'atmosphère, et même aux autres humains qui partageaient la planète avec eux, tout. Ils l’ont fait parce que c'était des cons, pas des méchants cons, mais des cons qui se sont fait avoir. Le pire, c’est que ce sont ceux qui ont toujours assumé leur inhumanité qui prenaient des décisions pour le reste du monde. Ces derniers ont pataugé pendant des siècles dans l’indécence, mentant, se goinfrant sur le dos de milliards d’individus, vivant impunément de leur oisiveté et de leur position en écrasant au nom d’un avenir illusoire les aspirations les plus utopistes, et pourtant, qu’est-ce qu’une utopie, sinon un idéal ne demandant qu’un peu de volonté pour se réaliser. Les utopies, c’est terminé, la ruine est notre réalité.

Il y avait quelque chose qu’à l’époque ils s’amusaient à nommer « nature ». Toi lecteur imaginaire, tu ne sais probablement pas ce à quoi ça renvoie, mais dis-toi que c’est certainement ce qui se rapproche le plus de la Vie en général. Les humains d’alors avaient une tendance maladive à se considérer comme étant extérieurs à cette nature, qui pourtant, faisait partie d’eux comme ils en faisaient partie. Par exemple, le principe de mettre un pénis dans une vulve pour voir sortir des mois plus tard une tête et un corps qu’il va falloir nourrir est ce qu’on désigne comme étant « la reproduction ». Phénomène naturel s’il en est, il ne représente qu’une infime partie des nombreuses caractéristiques parfaitement naturelles que les humains partageaient à différents niveaux et à différentes applications avec le reste du vivant. Comme c’est bien connu aujourd’hui, « la Vie » telle qu’elle existe actuellement n’a aucune commune mesure avec ce qu’il en était à l’époque. Jadis, elle florissait, elle abondait, dans tous les environnements, tous les recoins les plus inexplorés de cette planète autrefois bleue depuis le ciel. La Vie était extraordinaire.

Imagine des forêts. Des forêts ! As-tu ne serait-ce que la moindre idée de ce que pouvait être une forêt ? C’était de vastes ensembles de végétaux gigantesques qui faisaient respirer la planète entière, et que plus personne n’a vu depuis bien longtemps. C’est exactement comme les animaux. A quoi peut bien ressembler un animal me dirais-tu ? On dit qu’ils étaient tous plus grands que les cafards ou les cloportes dont tu te nourris, ou que tu vas nourrir, au choix. Ils parcouraient la terre, le ciel, les océans, avaient des poils, des plumes, des nageoires des ailes, et même des organes pour respirer sous l’eau ! La Vie était partout, dans la plus infime parcelle de terre on pouvait retrouver des choses qui grouillaient, qui vivaient ensemble, dans un équilibre ténu, tellement inimaginablement beau et par-dessus tout : nourricier. Certains l’ont aimée cette Vie, comme on aime un foyer, l’ont choyée, ont voulu l’entretenir, mais c’était sans compter les autres. Ce sont ces autres qu’on pourrait nommer avec l'intégralité des insultes, des immondices proférées depuis les millénaires que le langage a été inventé par l'homme, et ça ne suffirait pas pour simplement qualifier l'horreur de ce qu'ils ont produit.
Ce fut l'aube de la destruction. Ils furent rendus fous par leur croyance dans un dieu immatériel qu'ils avaient nommés selon les contrés Yen, Yuan, Rouble, Dollar, Euro, regroupé sous le doux dénominateur commun d'"argent". En Son nom, ils ont tué, ont pillé, ont détruit, ont violé tout ce qu'ils pouvaient, sans aucun frein, avec l'aval de tous, qui, pour espérer voir le jour suivant se lever sur leurs carrières individuelles d'êtres humains, se voyaient attribuer des scores traduits en monnaie sonnante et trébuchante que leur délivraient leurs chefs.

L'argent n'existe plus, il n'y a plus personne pour l'utiliser de toutes façons. On survit comme on peut avec ce qu'il nous reste d'humanité, partageant ce que l'on a le plus souvent pour maintenir un semblant de groupe à même de braver les tempêtes de feu de la surface, ou de collecter les maigres ressources qu'on trouve dans les sous-sols pollués jusqu’au noyau de la planète. On essaie de faire à quelques-uns, ce qu'ils auraient dû faire à quelques milliards à l'époque : survivre, ensemble.
On grappille ce qu'il reste de vivant, en tentant comme on peut de reproduire ce qu'on prélève, simplement pour espérer que lorsqu'on en aura besoin, nous n'aurons qu'à nous baisser pour vivre un jour de plus. Mais à la place, on meurt.
Ce qu'ils n'avaient pas compris, c'est que pour penser leur rapport à la nature, ils devaient penser le rapport à l'Homme, à l'humanité, à ce qui aurait dû être fondateur : la tolérance, l'humanisme, le partage, le respect, l'ensemble des valeurs qu'ils se sont échinés à fouler du pied, accompagné du bruit des bottes, celui des bombes et des crachats envers ceux qui étaient dans le besoin. Ils se sont tués, ils nous ont condamnés.

Cher lecteur, je vais ici te faire une confidence ; j’aimerais de tout mon être croire en quelque chose après la mort inéluctable qui va s’abattre sur moi un jour ou l’autre. J’aimerais tellement que mon existence ici ait un sens, et que mon action, ma vie, si infime et misérable soit-elle puisse servir à quelque chose, à quelqu’un, quelque part. Peut-être que ce maigre témoignage est ce qui me permettra de partir satisfait, parce que j’y aurais couché ma haine et ma rancœur envers ces responsables irresponsables de l’état de mon monde.

Dans leurs anciennes croyances ils parlaient d’un paradis et d’un enfer qui n’ont vraisemblablement existé que dans leur imagination. Sache qu’ils ont oblitéré leur paradis et ont simplement créé l’enfer.

A toi, ami imaginaire, bon séjour sur Terre.

 

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