Le Dictateur

Pour cette nouvelle, plongeons dans une révolution qui se masque, qui montre des visages qui se drapent, et qui veut lever le voile des monstres de notre âge. Chargeons le futur, prosément, regagnons l'espoir, inventons l'inconnu. Voici mon cadeau à l'anniversaire de la plus belle manifestation de révolte en France depuis bien longtemps.

"Respire.
Respire.
RESPIRE !

Elle tambourinait sur sa cage thoracique, comme une sourde, à la limite de lui rompre les os. Lui, inconscient, ne manifestait plus aucune réaction, son thorax restant désespérément inerte.

 - MERDE !

Elle continuait à stimuler le corps dont la vie était en train de s'enfuir, chaque seconde de perdue était un espoir qui s'envolait. Elle insufflait, elle massait, elle cognait, elle se débattait pour lui, elle lui hurlait de revenir, le sang qui s'épandait au sol gagnait les interstices du parquet, vidant inlassablement l'homme de son précieux fluide.

- Il est mort.

La voix étouffée venait de derrière elle, sans la faire réagir, ni l'arrêter. Compulsivement, elle poursuivait sa terrible tâche, sans donner signe de ralentissement, le garrot improvisé à la jambe du blessé s'imbibant toujours plus du liquide sombre.

- Il est mort je te dis.

Elle se figea dans un instant, semblant réaliser, semblant entrapercevoir la possibilité qu'il ne revienne pas. Elle se remit à masser.
L'homme à la voix se pencha pour ramasser le masque du nouveau mort que le mouvement comptait.
Comptait.
On avait arrêté de les compter ces morts depuis un moment déjà. La police tuait sans retenue à présent. Les corps s’amoncelaient dans les rues, et pourtant la lutte battait toujours son plein. Les balles fusaient, les cocktails Molotov fendaient l'air, les rues s'embrasaient, les barricades se dressaient.
La fille s'était arrêtée. Elle sanglotait, assise, trempée par le sang qui coagulait déjà sur ses vêtements, sa peau et son visage. Elle peinait à retrouver ses esprits.

- Laisse-le partir.

Le masque à gaz qui recouvrait le visage de l’individu stationnant dans son dos laissait passer un son rocailleux, et pourtant, on pouvait sentir l’empathie qu’il dégageait.

- Il rejoint les autres. Nous on reste là. On doit continuer.

- CONTINUER POUR QUOI ? COMBIEN ON VA DEVOIR LAISSER ENCORE SUR LE CARREAU ?

 Elle explosait. Le choc de la disparition l'avait envahie, elle éructait, lui crachant littéralement sa rage au visage.
Le masque face à elle demeurait impassible, les deux gros filtres sifflaient doucement du son de sa respiration calme, posée. Les verres cachant les yeux restaient fixés sur la jeune femme en pleurs. Il s'agenouilla face à elle.

- Combien sont déjà restés sur le carreau? Combien nous ont aidés en donnant tout jusqu'au bout? C'est ce qu'on savait depuis le début. C'est ce qui nous attendait. Est-ce que tu t'en souviens? Tu te souviens de combien nous ont quittés au nom de la lutte?

- Mais de quoi tu parles à la fin ?! Il vient de crever ! Et j'ai rien pu faire…

- Combien?

 La voix s'était faite ferme et sans détours. Il voulait une réponse.

 - Je ne sais pas, je ne sais plus. Trop.

 Le torrent de larmes semblait s’assécher. Elle sanglotait désormais.

 - Oui trop, et notre ami ici et un de trop aussi. Tu te souviens de ce qu'on a dit tous ensemble au début? De là où tout est parti?

- Que mieux valait en finir avec lui avant qu'il en finisse avec nous.

- Très bien.

 L'homme au masque l'aida à se relever. Elle chancela mais le soutien de son camarade la stabilisa. Malgré la douleur et la désorientation, elle sentait les effluves des gaz lacrymogènes qui imprégnaient le tissu déchiré et délavé de l'homme. Tout son corps exhalait cet air vicié, même le souffle s'extirpant de ce masque devenu iconique semblait charrier ces relents toxiques.

L'homme l'assit dans un canapé au centre de la pièce. Elle reprenait peu à peu ses esprits, tentant de trouver le répit dans le brouillard de ses pensées. C'était la première fois que la jeune femme entrait ici. Une planque de plus dans un monde devenu fou. Les murs étaient recouverts d'étagères craquant sous le poids des livres, des tas de papiers jonchaient le bureau, les armoires béaient, laissant entrevoir des armes, des masques ou des vêtements dans un semblant de chaos pourtant bien ordonné.

- Si tu t’en sens capable, va prendre une douche, je m'occupe du reste, lui dit-il en lui montrant une porte.

Machinalement, elle se leva et se dirigea vers l'endroit qu'il lui avait indiqué traversant ce remous immobile. A peine la porte s’était-elle fermée qu'elle entendit le bruit de la télé qui s'allumait. Elle n'avait pas besoin des enregistrements des explosions, des émeutes prises par les caméras de ce journal télévisé propagandiste pour entendre encore leur écho dans son crâne. En ouvrant le robinet de la douche, elle se dévêtit, les impacts de grenades et de flashballs faisaient d'hideux hématomes. A leur simple vue elle réalisa qu'elle avait mal, très mal. 

L'eau coulait. La vapeur se condensait déjà sur les parois de la douche et toujours incertaine dans ses mouvements, elle entra, laissant l'onde lui parcourir le corps dorénavant libéré de ses protections. Les plaques et les renforcements servaient de par chocs, de seconde peau d'écailles, mais brillaient par leur inutilité face aux balles. Laisser l'eau se répandre sur son corps nu lui faisait réaliser à quel point elle était vulnérable. Et pour cause, ces connards leur tiraient dessus à présent. Ils ne s’emmerdaient plus à jouer qu’avec des balles de caoutchouc, ils étaient passés à la vitesse supérieure. Toutes les armes à la disposition de la police, et maintenant de l'armée étaient bonnes à être utilisées. Le maintien de l'ordre qu'ils disaient. Ou comment justifier de tirer sur une population désarmée, ou presque.
Elle se crispa d’instinct. La douche lavait peut-être le corps, mais il faudrait probablement beaucoup plus que quelques gouttes d'eau pour soigner l'esprit.
En coupant le robinet, elle vit la paroi de la douche trembler. C’était encore une énième explosion qui fissurait l'air sur des centaines de mètres. Les combats se poursuivaient au-dessus.
La télé se faisait entendre plus fortement à présent. On y faisait état des déclarations prononcées par le préfet de police en charge de la gestion des émeutes en ville : "Tout est sous contrôle" qu’il disait.

- Mon cul.

C'était sorti tout seul. Alors qu’elle enfilait son pantalon encore puant, elle se risqua à un sourire en sentant son postérieur douloureux. Comme quoi, la douche pouvait aider un peu.
En s'extrayant de cette salle de bain exiguë, elle vit que l'homme au masque à gaz avait recouvert d’un drap leur compagnon défunt. La flaque de sang s’était réduite. Il épongeait vigoureusement, son faux visage invariablement vissé sur la tête.

- Ça va mieux? lui demanda-t-il.

- Pardon, j'ai craqué, je crois que c'est passé.

- Dans un autre sens après ce coup-ci, y'a de quoi être retournée.

 La télé montrait des images des événements du jour.
"Les violentes émeutes du dorénavant notoire groupuscule extrémiste masqué, qui durent depuis maintenant trois mois, continuent de secouer la capitale. Leur leader est toujours la cible numéro 1 des services de l'État, si vous avez une quelconque information le concernant, appelez le numéro suivant ».
Un portrait s’afficha à l’écran, une photo de l’apparence relativement quelconque du masque qui se tenait pourtant à un mètre cinquante de la jeune femme.

- Tu es devenu une célébrité. C'est encore toi qu'ils tiennent pour responsable

- Je ne vous ai donné qu’un petit coup de pouce. Au fond, c'est vous qui faites le plus gros du travail.

 Il continuait d'éponger, le seau se remplissant du mélange morbide d'eau et de sang

 La télé continuait son incessant gémissement.
"Les nuits sont longues et les affrontements montent toujours plus en puissance. Ce soir, la police a usé des fusils d'assauts pour répondre de façon proportionnée à la menace que représente les émeutiers. Notre reporter sur place nous confirme que l'on a vu des stratégies de plus en plus fines de guérilla urbaine de la part des individus y prenant part, et ce sur plus de 25 quartiers de la capitale. Le bilan global est toujours difficile à préciser mais on recense des dizaines de morts des deux côtés. On m'indique que les combats sont violents et coordonnés, rendant l'action de nos gardiens de la paix encore plus délicate. Des habitations de personnalités publiques sont prises pour cible. On a vu des bâtiments entiers se faire dévorer par une pluie de cocktails Molotov. La situation est très grave, le couvre-feu et la loi martiale sont bien entendu toujours d'actualité. Ne sortez pas de chez vous, restez à l'abri, les forces de l'ordre ont la situation en main."

- Comme quoi, qui aurait cru ça il y a deux ans?

- Beaucoup de monde tu ne penses pas?

L'homme avait terminé sa funeste tâche. Le sol n'était pas resplendissant, mais au moins, la flaque de sang cesserait par sa présence de leur sauter à la mémoire. Seul restait le drap.

Elle s’assit sur le canapé face à la télé. Les images diffusées l’hypnotisaient, lui donnant des points de vue inédits. Depuis des toits, depuis des hélicoptères, la ville s’était embrasée, encore, mais cette fois ci, probablement pour de bon.
Elle respira longuement, ne subsistait que les bruits des commentaires des journalistes pour la plupart dépassés par les événements, et le gargouillis de l’éponge frottant sur le parquet.

- Comment est-ce qu'on en est arrivés là? 

Elle avait posé la question comme ça, presque sans attendre de réponse, le choc, couplé à la fatigue et à la transe que lui procurait le flot d’images presque irréelles avait fait sortir les mots tous seuls.

- Simplement par fatigue, par colère, par rage, par détermination, par faim, par indignation, par abnégation. Rajoute ce que tu veux.

 Il avait posé son seau et s'était installé devant l'écran à côté de son acolyte

- J'ai compris, t'as pas besoin de grands discours avec moi, monsieur le chef révolutionnaire.

- Madame l’émeutière se verrait incommodée par un peu d’accumulation lyrique ? dit-il dans ce qui ressemblait à un sourire.

- J'en ai pourtant rêvé de cette révolution, mais pourquoi a-t-il fallu que ça se fasse dans un tel déferlement de haine, de sang?

 Elle contemplait les images.

- Je crois qu'on a répondu à la question dès la première réunion.

- Quand tu es arrivé, au lendemain du discours de l'autre barge, hein ?

- Et qu'est-ce que je vous ai dit?

- De nous bouger si on voulait vivre.

Sans s'en rendre compte elle avait saisi son propre masque et le triturait machinalement. C’était deux grands yeux rouges sur fond carmin, surplombant un unique orifice en lieu et place de la bouche. Il lui servait de seconde identité, de catharsis. Le masque semblait l'observer en retour. Elle le fixa, se souvenant de sa détermination la première fois qu'elle l'eu mis, dès la première assemblée.

Elle se revoyait dans petite cave qui avait servi de lieu de rassemblement pour l'occasion. Au lendemain de son élection truquée, le dictateur avait fait un discours qui avait bouleversé les esprits. A l'austérité, il répondrait par plus d'austérité, à la pauvreté, il répondrait par plus de corruption et de cadeaux aux riches, aux désastres à venir, il ferait un éden pour lui et ses amis, au désespoir, il répondrait par la rigueur et les armes. Un nouvel obscurantisme était né. Une radicalité renouvelée dans l'exercice du pouvoir s'était imposée. Pourtant dans la cave, les masques étaient déjà là, cachant les visages que personne ne voulait voir, ni les pouvoirs publics iniques, ni ces protagonistes du soulèvement à venir. Ils étaient des âmes errantes, pleines de fureur et de rêves, et en répondant au murmure de la rue, ils s'étaient parés de nouvelles faces, atours des identités refoulées.

Il y avait de tout. Des systèmes respiratoires variés, des formes issus d'époques rappelant les tranchées, d'autres présageant ce qu’il adviendrait, certains référençant des œuvres de fiction, et d'autres complètement hors des clous de l'esthétique. On trouvait des visages démoniaques, des motifs chamaniques ou tribaux, des masques d'animaux ou des reproductions de personnalités, autant de formes et de motifs qui témoignaient de l'incroyable pluralité des caractères en présence.

Et lui. Lui qui était monté sur l'estrade improvisée, lui revêtant ce masque qui deviendrait légendaire en reliant toutes les forces contestatrices dans un seul et unique but, faire tomber ce système apocalyptique. Il avait probablement l'apparence la plus simple. Vêtu de guenilles, une cape déchirée surmontée d'une capuche couvrait un masque à gaz intégral qui lui donnait une voix sombre, puissante.

Il avait parlé. Il avait synthétisé des décennies de contestation sociale, populaire, écologique, anticapitaliste, avait porté par ses mots la rage, la peur, le désespoir que tous ressentaient. Il avait gonflé les cœurs d'un espoir qui semblait perdu. Il avait parlé de futurs, de nouvelles organisations horizontales, portées par les individus, pour les individus, par le peuple, pour le peuple, balayant d’un revers de phrase les structures existantes qui favorisaient la corruption, l'inhumanité crasse et le culte de l'argent.

Il avait désigné des coupables, il avait nommé des criminels, il avait enjoint à se lever, il avait sommé de lutter. Et ainsi, à la violence de ceux qui avaient engendré un État raciste, xénophobe, ultralibéral, annihilateur du vivant, ils répondraient par la violence de la rue, des idées, pour mettre à bas une hydre devenue folle et incontrôlable, et ce par tous les moyens possibles. La survie était en jeu et il puisait dans l'énergie du désespoir. Il traduit l'impuissance que tout le monde ressentait en force performatrice, suffisante à faire trembler des montagnes. Il y eu même bien plus. Les montagnes tremblèrent, certaines brûlèrent.

- C'est tout?

 Elle avait subitement interrompu sa rêverie pour regarder l'homme qui, lui parlant les coudes sur les genoux, l'observait attentivement.

 - Et tu nous as aidés à le faire.

- Encore une fois, vous étiez déjà prêts, il ne manquait qu'un peu de coordination, un imaginaire puissant et une organisation.

 Incertaine, elle l'observait, fuyant son regard tout en cherchant un appui qu'elle ne trouvait pas.

 - On est quand même allés très loin, très très loin. Souffla-t-elle presque.

 - Oui mais dans quel but ? Surenchérit-il. Vous avez dépassé vos propres capacités, vous avez abordés la lutte comme on se débat par sa survie, vous avez simplement choisis de sortir de vos zones de confort aussi bien physiques que mentales pour aller faire trembler les nantis qui vous opprimaient. C'est assez réussi.

- A quel prix? Sa voix se remettait à trembler, Qu'est-ce qu'on a fait? Brûler des bâtiments, c'est une chose, mais le reste...

- Vous n'avez pas torturé que je sache, simplement tué.

- Simplement?! Mais comment est-ce qu'on peut tuer simplement? Et en toute conscience en plus? Il y a des choses qui ne devraient jamais sembler naturelles... J'ai peur qu'on ait ouvert une plaie qu'on ne pourra jamais résorber, j'ai peur que les atrocités qu'on a pu commettre nous hantent pour toujours, j'ai peur que le monde pour lequel on se bat corps et âmes ne soit qu'un mensonge si on le base sur le sang et la fureur. Je ne voulais pas changer le monde et payer ce prix-là. Pas de mes mains.

 L'homme se tut. Le silence s'abattit entre eux.

 - Tu regrettes? asséna-t-il

Les larmes perlaient à nouveau. Elle revoyait les visages des hommes qui lui avaient fait face, certains pour lesquels elle gardait le souvenir de la seconde précise ou leur vie s'envolaient, pris dans une explosion ou partis à la faveur d'une balle, le casque explosé au passage du projectile. Elle se rappelait de tous. Elle se souvenait de tout. Chaque instant qu'elle avait pris au nom de la cause, chaque vie qu'elle avait détruite pour l'idée d'un monde meilleur. C'était monstrueux. C'était horrible.

Son masque lui tomba des mains.

- Regarde à côté.

Les yeux embrumés, elle regarda le drap mortuaire laissé à 5 mètres du canapé sur lequel ils conversaient. Dans sa tête, tous ses camarades prirent la place des uniformes affrontés. Tous les membres qui s’étaient fait arracher, les visages tuméfiés par le corps à corps inégal imposé par les propriétaires de la violence légitime, la joie de dizaines d’amis qui s’était perdue dans des nuages de lacrymogènes, les vies de milliers de pairs qui avaient été brisées…
Les premiers affrontements avaient étés tellement impressionnants par la détresse traduite dans la violence. Les plus mobiles et les plus forts protégeaient les plus faibles de la matraque et du pistolet. Les plus organisés ripostaient, tenant tête à l’hydre elle-même. Le combat était inégal, la casse épisodique, mais sans commune mesure avec la destruction méthodique que les politiques, les économistes et la police menaient brutalement depuis des décennies. A voir le cadavre à leurs côtés, à voir les traces de sang au sol qui ralliaient les escaliers à cette cave, elle retrouva la fougue partagée et l'indignation collective qui l'animait quelques instants auparavant.

- Et ils ne se sont pas privés, regarde en face

Les images des combats avaient continué. Le live H24 de la chaîne d'info rediffusait même un historique des évènements depuis ces derniers mois, là où ça avait vraiment commencé à chauffer.
On voyait les manifestations de protestation, on voyait les charges de la police, leurs folies, les tirs dans la masse qui chantait, les mouvements de foule et les nasses, les passages à tabac, les premières ripostes qui semblaient presque mignonnes comparé à ce qui s'est fait par la suite. Les vitrines commençaient à se briser, les pavés se faisaient déloger, quelques barricades émergeaient et de véritables marées de nuages toxiques étaient déversées. C'était presque nostalgique de voir à quel point tout avait changé en aussi peu de temps. Les "chiens enragés de l'État" semblaient tellement invincibles à ce moment. De véritables armures humaines mobiles, surarmées, surentrainées, prêtes à tout tant qu'on leur en donnait l'ordre. Assoiffés de sang et de larmes, ils faisaient barrage de leur corps pour briser ceux des autres, pour protéger ceux des traîtres à la nation qui de leur côté refusaient d'aider ceux à qui ils devaient leur pouvoir. Ils préservaient les structures malades d'une corruption dorée refusant de dire son nom. La sauvagerie des prétendues élites dépassait de loin ce que la télévision s'échinait à condamner.

Puis au milieu des corps luttant, entre le noir, le rouge, le vert et le jaune, vinrent les masques. Ils se répandirent à une vitesse affolante, grossissant toujours au milieu de ce camaïeu de couleurs, devenant de plus en plus nombreux, rendant fous les policiers. Telles des meutes ils fondaient sur leurs ennemis, les désarmaient et les brisaient. Puis ils s'attaquaient à leurs lieux de pouvoir et de culte. Les images de l'explosion de la bourse se succédaient, suivies par celles des attaques contre les bâtiments des grandes entreprises. La poussière que ces attaques charriaient recouvrait les rues d'un nappage blanc. Les attaques ayant détruit l'ensemble des outils nécessaires au bon fonctionnement de la spéculation financière avaient alors laissé le champ libre à la mise au tapis de cette économie prédatrice.

Un symbole apparu à l'écran. Une immense arche de verre et de béton était en proie aux flammes. Les buildings étaient en feu. Plusieurs quartiers d'affaire dans de nombreuses villes se faisaient dévorer, les symboles des toutes puissances phalliques et dictatoriales cramaient. Les fourmilières humaines se réchauffaient, elles entraient physiquement en ébullition.  Ça avait été un des événements les plus fondateurs de leurs luttes. Briser le pouvoir. Reprendre aux technocrates ce qu'ils avaient volé. Elle entendait encore distinctement la foule hurler autour de ces immenses feux de joie : "Rendez l'argent !"

- Ça n'a pas amélioré notre bilan carbone mais qu'est-ce que c'était beau.

- Elle avait toujours les larmes aux yeux, mais, alors que les images rougeoyantes émanaient de la télé, se reflétant dans les pupilles de la femme, la boule d'angoisse se résorbait un peu.

Le spectacle était fascinant. Le souvenir, revigorant.

L'homme se leva. Il n'avait pas touché à son masque depuis le début de la conversation mais ne semblait pas s'en incommoder. Même elle n'y prêtait plus attention. Tout le monde l'avait toujours connu ainsi voilé. Il restait leur phare dans la nuit, l'incarnation de leurs espoirs. Il ramassa celui tombé à terre.

- C'est une défense, c'est une justice qui s'est abattue sur eux, c'est une œuvre partagée. S’il n'y avait pas eu tout ce qu'il s'est passé avant, on n'en serait pas là. Le déni des droits fondamentaux, la mise en danger des populations, les attaques répétées pour museler les contres pouvoirs, les meurtres de masse des gens qui n'avaient rien demandé. Ils ont laissé des gens mourir, de faim, de pauvreté, de chaud, de noyade par centaines, par milliers. Tu n'as fait que participer à une immense réaction immunitaire. Le corps social a décidé de rejeter la sclérose qui le gangrenait, tu en as été actrice, comme un petit globule blanc qui essaie de préserver le plus de vies possible, tu as été une humaniste de combat. Sois en fière.

Il lui tendit le visage qu'elle s'était choisi. Celui parmi ceux qu'elle avait confectionné, qu'elle avait caché, qui l'avaient camouflée. Celui-ci était son dernier. Sa dernière identité. Celle d'une folle au grand cœur, à l'esprit acéré, aux idéaux tranchants, à l'aspect terrifiant pour ses adversaires, rassembleur pour ses pairs.
Elle prit l'objet dans ses mains, retrouvant l'énergie qui l'avait abandonnée quelques instants plus tôt. Son corps meurtri se manifesta encore, comme pour lui rappeler à quel point elle s'était engagée dans ce corps à corps duquel rien n'indiquait qu'ils sortiraient vainqueurs.

Sous leurs yeux, les allocutions des politiques corrompus terrifiés se succédaient. Ils tentaient de dissimuler leur appréhension, mais sans parvenir à se convaincre eux même. Les sourires de façade s'étaient fissurés dans des rictus forcés, les yeux fuyaient, comme cherchant des échappatoires qu'ils ne trouveraient pour certains jamais, devant alors faire face au déferlement de haine qu'ils avaient eux-mêmes créé. Vint enfin le pire de tous, le dictateur qui avait définitivement mis le feu aux poudres.

Il était d’une taille standard, un homme aux cheveux noirs, si d’aventure il avait donné l’air de vaciller, il ne l’avait jamais montré. Caché derrière des lunettes de rigueur, il ne semblait ni vieux, ni jeune. Sa bouche carnassière déversait un flot d'immondices cherchant à justifier sa haine latente et son absence de considération pour la vie humaine. Il se justifiait par de belles tournures de phrase. Il invoquait la nécessité de faire primer l'État de droit. Il priait la population de soutenir sa lutte pour redresser le pays des crises qu'il traversait. Il appelait à l'intransigeance face au peuple, à l'intolérance face aux revendications. Son costard était propre, sa cravate parfaitement nouée, son gang de ministres et de généraux bien sages à ses pieds. Il était horrible. On le voyait émaner du pouvoir par tous les pores de son corps. Depuis son château jusqu'au bout du monde, son ombre planait sur des pays entiers. Il était derrière tous les ordres, toutes les décisions, reliant les actions de tous les protagonistes de cette gigantesque tragédie. Sa parole était destructrice, son nom synonyme de peur et d'indignation.

- Ils me font gerber.

- Je vois que madame reprend du poil de la bête. Tu reviens parmi les vivants?

- De toute façon, bientôt tout ça va s’achever.

Comme pour approuver, la rediffusion de la prise de parole des jours précédents s'interrompit. La journaliste peu à son aise sur le plateau se mis à leur parler.

« Nouveau et incroyable retournement de situation. Selon nos reporters sur place, les principales places fortes de l'État et de l’économie restantes viennent de se faire prendre par les masques. Même si vraisemblablement, certains hauts dirigeants dans la finance, la politique et la police ont succombé à leurs tentatives de résister ou se sont suicidés, la plupart semblent s'être rendus aux forces insurrectionnelles sans qu'il ne leur soit fait de mal. On nous signale par ailleurs que les hauts gradés ont appelé leurs troupes à déposer les armes face à la population, souhaitant semblerait-il limiter des dégâts déjà extrêmement conséquents, et suivre un mouvement qui s'amplifiait dans la rue. La police se rend. On nous indique par ailleurs que la situation évoluerait un peu partout sur le territoire, même... 

Un mouvement sembla accaparer son attention hors du champ de la caméra.
Les yeux s’écarquillant, l'air de plus en plus paniquée mais sans rien perdre de son sens du professionnalisme, elle poursuivit.

Nous venons de nous faire infiltrer au sein même de la rédaction, comme vous pouvez le constater… »

On voyait des masques envahir le plateau dans un calme respectueux de la parole de la présentatrice médusée qui perdait ses moyens en direct. Les nouveaux venus se massaient, de plus en plus nombreux, couvrant bientôt toute la surface disponible, attendant sentencieusement. Leur apparence jurait avec l'aseptisation du mobilier ambiant et du tailleur propret de la femme. La journaliste, apeurée et cherchant manifestement quoi faire dans une situation pareille se dandinait sur son tabouret. Les instants suivant semblèrent durer des siècles. L'image était historique. Les nouveaux venus stationnaient, immobiles, dans un silence pesant. Leurs tenues étaient faites de haillons ou de vêtements pratiques, de bleus de travail ou de gilets réfléchissants. Des jeans troués et des chaussures de sécurité se collaient aux parkas délavées et aux pin’s fleuris. Le dépareillement des tissus cohabitait avec la crasse et les mains gantés, calleuses ou bandées. Une foule compacte faisait face aux caméras, sans le moindre heurt, sans le moindre mot, emplissant l'image. C’était quelques minutes infinies dans un silence pesant durant lesquelles personne ne fit le moindre geste, laissant à tous les spectateurs le soin d'observer minutieusement le groupe en présence. Leur aspect anarchique impressionnait la journaliste. Elle ne trouvait personne à qui s'adresser. Ils restaient immobiles, sans plus d'expression que les apparences renvoyées par leurs têtes, toutes plus différentes les unes des autres, sans continuité dans les matériaux, ni dans leurs usages potentiels. Ils n'avaient que des fonctions : respirer, observer, rester discret, faire peur. Ils étaient confectionnés dans des assemblages artisanaux, composés de multiples pièces pour certains, d'un seul tenant pour d'autres. Ils partageaient l'espace, ensemble, sans donner le moindre signe de dissension. 

Un mouvement se dessina. Un des individus avec un pied de table à la main le déposa devant la présentatrice. Quelques barres de fer, quelques pavés furent déposées. Des sacs tintèrent. Des lances pierres, des frondes, des armes à feu furent rangés.

La journaliste, toujours muette observa cette scène incroyable se dérouler devant ses yeux. Un individu fit un signe, l'image changea et on vit le premier ministre dans une vidéo prise par un téléphone, ceinturé, les mains attachées dans le dos, éructant de haine
"Sales gueux ! vociférait-il, Raclures ! Vous êtes la lie de l'humanité, vous allez tous crever, on va vous faire vomir vos tripes! Racaille ! Lâchez-moi ! Vous puez !". Le plan se coupa subitement, une autre scène pris la place de la première, un célèbre grand patron riait au nez de ses invités non désirés. Ceux-ci l'encerclaient. Son rictus lui déformait les rides, foudroyant d'hérésie les envahisseurs de sa demeure dorée "Qu'est-ce que vous croyez?! Qu'avec vos rêves débiles vous allez vivre mieux? Votre petite révolution est vouée à l'échec, je peux tous vous acheter si je le veux, vous allez voir, dans deux jours vous vous remettrez tous au travail comme les petits êtres serviles que vous êtes. Je suis des milliards de fois plus riche que vous ne pourrez jamais gagner, je peux tous vous acheter je vous dis ! TOUS ! J'en ai fait crever des milliers comme vous à la tâche, c'est pas vous qui m'arrêterez ! "
Sa voix se perdait dans un braillement de rire nerveux, mêlant curieusement le mépris à la panique. Il sanglota ensuite, suppliant qu'on lui rende la montre à plusieurs centaines de SMIC qui venait de lui être enlevée. Sa chemise se fit déchirer, le mettant à demi nu, sans que qui que ce soit ne le frappe, sans une seule parole, sans qu'il puisse ne serait-ce que s'enfuir. Il était bloqué par un mur de corps forts qui le renvoyaient sans cesse au milieu d'un cercle. Bientôt il se retrouva couché en position fœtale, le nez dégoulinant de morve sur le tapis, les téléphones braqués sur lui. De richissime chef d'entreprise aux millions de filiales, il redevenait un petit être malingre dont le prestige et la fortune venaient de lui être enlevés de force.
La caméra filmait les masques brisant les miroirs, fouillant dans ses biens, détruisant les meubles ornés, explosant avec une joie manifeste la vaisselle et jetant les liasses de billets trouvés par les fenêtres qui se faisaient accueillir en contrebas avec des cris d'approbation. On devinait les mêmes scènes se produisant dans les immeubles alentour. C'était la fête.

La transmission se coupa. Le plateau réapparu. Le groupe n'avait pas bougé, la journaliste restait béate, ne sachant quoi commenter. Sans une parole, sans quelque introduction, les mains se levèrent, remontèrent collectivement vers les têtes, et se saisirent des artefacts de la lutte.

Les masques tombèrent, et apparurent les oubliés. Les faces dures et burinées par le temps, les crevasses et les cernes, les cheveux fous et les blessures de guerre, tout cela se dévoilait au grand jour. A la faveur de la nuit, sous la lumière intérieure, se manifestaient les couleurs, des plus foncées aux plus claires sur des visages dorénavant sans peur.
On découvrait ceux qui s'animaient, qui façonnaient, les forçats du destin, les jeunes, les vieux, les femmes, les hommes, déterminés à survivre et à défendre tous ceux qui vivent. Ils fixaient la caméra toujours braquée sur eux, sortant des ombres pour montrer leurs gueules au monde. Ils souriaient, fatigués. Ils savaient qu'ils avaient gagné.
Un grand homme barbu, tatoué, déplaçant benoîtement sa masse de muscles s'approcha de la journaliste. Toujours sidérée, celle-ci sursauta lorsqu'il lui demanda poliment s’il pouvait lui emprunter son micro. Elle accéda sans délai à sa demande, lui offrant les ondes. Il s’en saisit et s’exprima.

"Le monde a changé. L'utopie est née, les têtes se sont relevées. Aujourd'hui signe un nouvel horizon. Aujourd'hui signe un nouveau choix, celui des gens, celui des humains, celui des vivants. Que dorénavant, la règle soit la vie pour toutes et tous, que soient jugés et condamnés les tortionnaires d'hier, et que soient écoutés et discutés les rêveurs et les faits. Nous avons vécu sous le joug d'un système broyeur, esclavagiste et destructeur, nous nous relevons sous le ciel de la liberté. Que soit portée l'égalité. Que revienne la fraternité. Pour nous, pour vous, pour les autres et pour le monde, exprimez-vous sans limites, débattez, faites votre la critique, et tous ensemble, fabriquons notre avenir." 

Des larmes coulaient, des mains se posaient sur des épaules, des étreintes se formaient. Le soulagement soulevait les cœurs, l'espoir était permis.

La télévision se mis à diffuser des scènes de liesse. Les gens jetaient leurs masques. On réinvestissait la rue, on s’embrassait, on s’enlaçait. L’espérance, la joie et le partage renaissaient. Plus de costards-cravate moralisateurs pour sommer aux pauvres de se serrer la ceinture ni de fascistes pour dresser les individus n’ayant rien les uns contre les autres. Les danses fleurissaient, de la musique s’entendait à tous les coins de rue. Comme une épidémie créatrice, les centres urbains s’animaient d’un mouvement nouveau. L’émotion se propageait à travers les corps. L’inquiétude s’oubliait dans des regards réconfortants, la faim se faisait battre en brèche par des distributions, la solitude et l’impuissance perdait face à l’entraide. Des rivières de joie auraient pu naître, l’humanité se révélait à nouveau. Des images similaires se voyaient dans les villes, dans les villages, à l’intérieur et à l’extérieur des frontières. La Terre brûlait d’un feu nouveau, d’une énergie nouvelle attisée par la révolte et par l’injustice.

Muets sur leur canapé, les deux masques observaient le monde se transformer. Elle, son artefact de lutte toujours en main, n’osait dire le moindre mot, contemplant l’effervescence et le déferlement d’optimisme enfin permis qui se manifestait sous leurs yeux. Son expression se passait de la moindre parole. Ils y étaient parvenus. Le système tombait, s’effondrait. Ils avaient réussi à balayer ses piliers, entraînant le reste dans leur chute.

- C’est fini, parvint-elle à articuler, c’est fini, on y est, on y est enfin !

Elle se tourna d’un air radieux vers l’homme, impassible à ses côtés. Il lui tourna la tête. Les verres circulaires se braquèrent sur le linceul improvisé à proximité.

- Il reste encore une chose à faire.

- Il reste encore tout à faire ! Le champ est libre, on peut reconstruire. La guerre que ces tarés ont mené contre le monde entier est terminée. Les fous sont tombés. Les inhumains se sont faits briser. Leurs moyens d’action ont été récupérés. On peut tout faire !

- Est-ce qu’il ne manquerait pas quelque chose avant de s’y coller ?

 Il était narquois. Le ton de la question semblait même ne pas chercher de réponse. Si, bien entendu, il en manquait un. Le seul qui pouvait encore faire chuter ce rêve si difficilement acquis. Celui qui restait commodément caché alors que tout son clan tombait. Lui, l’étoile noire de ce pays.

- Qu’est ce que cette charogne peut encore faire ? Regarde, son monde n’est plus, c’est le nôtre à présent.

- « On doit en finir avec lui avant qu’il n’en finisse avec nous », c’est toi qui l’a rappelé tout à l’heure, non ?

- Mais est-ce que c’est encore nécessaire ? Est-ce qu’il faut que lui aussi passe par les armes ? Regarde, il est impuissant, il ne peut plus rien faire. La preuve, depuis que les émeutes ont commencé, personne ne sait où il est.

- Personne hein ?

- Qu’est ce que tu veux dire ?

- Que je sais parfaitement où il se trouve.

Il se leva, se tourna vers son compagnon d’armes décédé, montrant son dos à la jeune femme qui, incrédule, le regardait faire. Il commença par enlever ses gants qui tombèrent à terre. Se révélèrent des mains blanches, douces aux ongles soignés. Il se délesta de sa tunique, découvrant un corps tonique, dynamique, et manifestement puissant bien que discret.
Et comme s’il rejoignait le mouvement qu’ils avaient vu à la télé, il porta ses mains à son visage. Il passa quelques secondes à toucher les aspérités des matériaux composant son masque. Le plastique des filtres à gaz pour commencer, solide et percé de fines lamelles accueillant les indispensables capsules nécessaires au combat urbain. Il parcouru les verres de son masque, teintés, glissants malgré la crasse, ponctués de micros-éclats dus à des grenades de désencerclement ayant explosé à proximité. Le cuir montrait de véritables cicatrices par ses coutures qui tenaient le tout ensemble. Le tissu du capuchon était rugueux, léger mais solidement fixé au reste cachant l’intégralité de la face de son porteur. Il s’en saisit, il le leva, il l’enleva. Le masque tomba.
Derrière lui, la jeune femme découvrait une chevelure noire, soigneusement coupée.

- Tu es sûr ? l’interrogea-elle.

- Tu dois voir qui tu vas tuer.

 Et il se retourna.

C’était lui. Le sale bâtard, l’enflure, la tête de con, la pourriture capitaliste, le chien néolibéral, l’assoiffé du sang des pauvres, le fou de violence, le criminel contre l’humanité, le meurtrier, l’adorateur de l’argent, le voleur de masse, le parasite public, le vampire, le traitre à la nation, la monstruosité incarnée, le prodigieux destructeur, celui qui dévore l’espoir, celui qui brise les âmes, celui qui casse les os.

Il se tenait, torse nu, face à elle, sans atours, sans détours, seulement dans ce corps silencieux dont n’émanait rien d’autre qu’un regard bienveillant.

Un torrent d’émotions contradictoires se déversaient en elle. Qui était ce gars ? Elle le savait bien entendu. C’était lui, celui dont on ne voulait plus jamais avoir à entendre parler. Celui dont on ne voulait qu’une chose c’était sa destitution, sa désintégration tellement il représentait tout ce qui était haï : la plus pure incarnation de la classe de l’argent, des esclavagistes, des génocidaires et des écocidaires. C’était le dictateur.
Mais qu’est-ce qu’il foutait devant elle bon sang ? Qu’est-ce qu’il foutait sous ce masque ?

- Qui es-tu ?

- Est-ce que c’est vraiment la question ? C’est peut-être ce que j’ai fait qui est important.

 Elle était incrédule. La révolution avait été menée dans une mobilisation exceptionnelle, et en face, la débauche de moyens pour museler la contestation avait été sans précédent sous la cinquième république.
Se reculant dans le canapé, cherchant à tâtons une arme pour le neutraliser, elle reprit.

- Qu’est-ce que tu as fait alors ?

- J’ai aidé ce monde à ma façon.

- C’est pour ça que … toi là, tu étais introuvable, c’est ça ? Tu te cachais parmi nous, en plein milieu de la révolte, devant tous les regards, ni vu, ni incognito.

- Il n’y a jamais eu de retraite présidentielle. Sinon ici.

- Comment as-tu fait ?

 Il prit un air complice

 - Je suis bien organisé.

 Ils se toisèrent. Sans animosité. L’un debout, l’autre assise, cherchant quoi se dire.

 - Pourquoi ?

 La question avait fusé. Il l’attendait.

 - Pour vous.

- Permets moi d’en douter.

Elle avait trouvé son masque. Il était rigide, et pourrait au besoin servir d’objet contondant. Ça ne suffirait jamais à le tuer, mais ce serait suffisant pour le déstabiliser si le besoin s’en ressentait.

 - Non, sincèrement. J’ai vraiment fait ça pour vous, ça a l’air d’avoir fonctionné non ?

Le poste confirmait ses dires. Sans commentaires d’aucune sorte, les images de la fête collective qui se répandait partout se succédaient. C’était aussi son œuvre.

- Je n’ai fait que nourrir le monstre d’un côté, le gaver, en réunir les agents et leur promettre monts et merveilles, et réveiller l’autre monstre, immensément plus puissant mais endormi.

- Et la mort, l’intolérance, la faim, la torture et les crimes, c’est aussi ton œuvre, je me trompe ?

- Non, c’est bien moi qui ai ordonné tout ça. Il fallait faire grandir la bête, la montrer sous son vrai visage. Lui donner une consistance, une représentation physique. Je n’ai même pas eu à forcer. Tout ce que j’ai dit a été suivi d’effets. Ils ont tous mangé dans ma main, ils sentaient le vent tourner, ils ont cru en moi, ils se sont abandonnés à ma parole.

- Et tu t’en vantes en plus ? Tu es pire que tout. Tu te rends compte que tu as tué tous ceux qui se sont battus contre ce que tu représentes ? Tu te rends compte que même lui là, dit-elle en désignant le corps à coté, c’est comme si tu avais appuyé toi-même sur la gâchette, comme si tu l’avais toi-même buté ?

- Bien entendu. Et si c’était à refaire, sois certaine que je le referais. Mais il n’y en aura pas besoin. Demain, tout se terminera, et je veux que ce soit toi qui y mettes fin.

Elle commençait à réaliser.

- Je vais devoir te tuer ?

- Oui

 Elle le fixait. L’homme qui se tenait face à elle l’horrifiait. Cet esprit tordu lui intimait l’ordre de lui arracher son dernier souffle. Son regard passait du masque au sol, catalyseur des espoirs, au visage nu qui le portait, créateur de tourments.

 - Quoi ?!

- Les masques sont enfin tombés, tous. Il est l’heure de mettre fin à cette histoire.

- Mais attends, on a besoin de lui là, dit-elle désignant son autre visage. C’est toi qui nous as menés ici, c’est par toi que tout a commencé, si tu n’es plus là, qu’est-ce qu’on fait ?

 Il se pencha vers elle.

- Tout est prêt pourtant, vous n’avez plus besoin de moi. Les organisations sont déjà là, prêtes à être mises en place. L’horizontalité, les instances de débat, les gardes fous contre la corruption, tout est déjà là, sur des plans et en pratique. Ils ont déjà largement porté leurs fruits. Vous êtes prêts. Vous avez la science de votre côté, les réflexions sociales et écologiques, tout ça supplantera et a déjà supplanté l’idéologie de l’argent qui a mis tellement de monde à terre dans ses derniers instants carnassiers. Vous allez reprendre la démocratie, vous allez en redéfinir le sens.

- Mais si je te tue, je ne ferais que m’abaisser à ton niveau, celui des bouchers.

- C’est pas pour vous que je veux que tu me tues, c’est pour couper la dernière tête de l’hydre. Pour mettre un point final au moindre espoir des inhumains de retrouver leurs fonctionnements rouillés et archaïques, et pour se servir des cendres qu’on a créées comme terreau pour un monde nouveau.

- Et pour ça il faut détruire le dernier symbole c’est ça ?

- Vous n’avez pas besoin de moi pour vous guider, vous n’avez plus besoin d’un homme sous un masque pour vous montrer dans quelle direction aller, maintenant vous le savez. En face, il faut boucher leur dernier horizon. Après ce que j’ai fait, c’est moi qui incarnais leur futur. Le dernier rempart de ces gens, des riches, des bourgeois c’était moi. J’ai accompli ce qu’ils voulaient avec force et diligence, et dès qu’ils ont vu en moi le gardien, le dernier sur qui ils pourraient compter pour gagner cette guerre des puissants contre tous les autres, je n’ai eu qu’à vous réunir, et à laisser faire.

- Mais tu pourrais en faire tomber des gens encore. Les procès du capitalisme vont s’ouvrir, des jugements contre ceux qui ont mis en péril la survie de l’humanité et qui ont activement participé à l’anéantissement des gens et du vivant vont être traduits en justice. On va les juger. Les gens voudront le témoignage du pire d’entre eux : toi.

 Il désigna un sac.

- Ouvre le

 Elle s’exécuta.  Il contenait des clefs usb, des disques durs, des classeurs emplis de papier.

- Il n’y a que du compromettant pour des centaines et des centaines de gens avec qui j’ai travaillé. Avec ça, les tribunaux et les enquêteurs auront du boulot pour des décennies. Et il y a largement de quoi mettre toute une partie des dirigeants de multinationales, de banques et de politiques en prison pour un bon moment.

- Alors c’est ça, tu tires ta révérence en explosant tout sur ton passage ? C’est osé. Mais tu veux que ce soit moi qui tire la balle.

- Oui

Elle s’était levée. En se mettant à sa hauteur elle découvrit une sensation nouvelle. Une détermination sans failles. Elle touchait du doigt une échappatoire tangible. Enfin, ce cirque de folie dans lequel le pays et le monde s’était embourbé allait définitivement prendre fin. La personne face à elle, ce dissocié qui a allumé un feu, soufflé sur les braises en étendant les rapports de force allait bientôt mourir. Elle planta son regard dans le sien et le questionna une nouvelle fois.

- Comment ?

- Je résisterai. Vous entrerez pour me prendre au palais, dernier endroit qui n’a pas été touché. Vous filmerez en attaquant. Je vous tirerai dessus et je me ferai probablement dessus. Je vous montrerai la plus piteuse incarnation de que je suis. Je vous ferai des promesses intenables, je vous promettrai monts et merveilles, les mêmes que j’ai faites aux grands de notre époque, toutes les mêmes, et vous ne les croirez pas. Au dernier moment, je me saisirai d’une arme cachée et alors que j’essaie de m’en servir, vous m’abattrez. Et ainsi, je mourrai.

- Une bien belle fin pour une ordure, et personne ne saura pour toi ?

- Non, et ensuite, rideau, une autre histoire pourra s’écrire.

- Alors qu’il en soit ainsi, que le dernier acte de cette drôle de pièce de théâtre soit joué. »

Ils éteignirent la télé. Lui se changea. Il observa longuement son propre masque puis le laissa au sol. Sans émotion, il fit choir les meubles de la planque et entrepris de faire des tas. Elle se chargea de sortir le corps de leur compagnon, pendant que lui mettait le feu à tout le reste. Au centre, l’intégralité de son costume de révolutionnaire se faisait prendre par les flammes. Tout son monde à lui se consumait, un autre naissait pour le meilleur comme pour le pire. Elle respira un grand coup, demain, l’avenir se jouait.
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