Le psychologue (et le patient) du futur !

Le projet de la cour des comptes s'apprête à proposer aux psychologues une véritable usine à gaz qui serait très bien dans un roman de Kafka mais qui ressemblerait à un casse-tête chinois dans la réalité. La preuve en "image" avec Monsieur Crache-feu, sur une idée du psychologue et auteur Joseph Agostini.


Imaginez un patient, que nous nommerons Monsieur Crache-feu, désireux de consulter un psychologue. Il en a gros-sur-la-patate, il souhaite enfin exulter, donner cours à sa colère, se délivrer des aigreurs anciennes, donner un nouveau souffle à sa vie… Alors, il désire entamer « un travail sur lui-même ». Un travail, du latin tripalium, induit toujours un sacrifice. C’est ce qui s’appelle gagner sa vie à la sueur de son front. On n’a rien sans rien, et surtout pas la paix. Elle s’acquiert à force de mots posés sur les maux, de mots qui ne sont pas des pansements sur des jambes de bois, qui savent renouer avec la force oraculaire de la parole, autrefois louée par les poètes, puis théorisée par Freud. 

    Pour les trouver, ces fameux mots sur lui-même, Monsieur Crache-Feu veut alors voir, pour la première fois de sa vie, au grand dam de sa femme… un psychologue ! 

Seulement voilà : si le projet de la Cour des comptes actuellement à l’étude est validé, tous les psychologues vont pouvoir être remboursés ! Alléluia, me direz-vous !  Monsieur Crache-Feu aura vite écho (faîtes-lui confiance) de ce soi-disant « remboursement ». Gratuit, le travail psychique qu’il souhaite (enfin) mettre en route après son licenciement, son divorce et la panne de son Audi sur l’autoroute du Soleil pendant un orage accompagné de grêle (Il a toujours eu la guigne).  

 Mais attention, qu’il ne s’y méprenne pas : ce remboursement se fera à condition que Monsieur Crache-Feu aille voir son généraliste, lui parle de son envie soudaine de « voir un psychologue » et le persuade qu’il est « souffrant » ! Mais de quoi ce Monsieur peut-il bien assumer souffrir devant son médecin de famille. Crache-Feu conserve si bien les apparences. Il a toujours pensé, jusqu’à hier matin, que les psys, « c’était pour les fous » !


Ce projet de la cour des comptes oublie que les mots se travestissent, qu’ils se griment, qu’ils sont parfois tout à fait méconnaissables. Ainsi, allez dire à votre généraliste que vous trompez votre femme avec votre voisine, que vous vous sentez comme un petit caniche cancéreux devant votre supérieure hiérarchique ou que vous avez des angoisses existentielles à trois heures du matin devant une rediffusion des Mystères de l’amour ! Il est des choses à taire, et c’est bien pour cela que les psys existent. 


    Admettons quand même cependant que Monsieur Crache-Feu parvienne à convaincre son toubib en prétextant une « dépression passagère » (le toubib connaît par ailleurs très bien les parents de notre patient, c’est lui qui lui a fait le vaccin contre la varicelle lorsque Monsieur Crache-Feu avait cinq ans et qu’il était souvent constipé). 

Pas la place pour les pleurnicheries dans ce nouveau dispositif. Parler, d’accord, mais pas trop. 

 

    Le médecin de famille prescrit donc à son cher ami cinq séances chez un psychologue. Des séances entièrement remboursées par la Sécurité Sociale ! Il n’aura qu’à amener l’ordonnance au praticien conventionné de son choix et parler de tout, de rien, de la vie, de la mort, de la burrata, pour trouver un semblant de mieux être et faire que tout aille mieux. 
Seulement, lisez bien ce qui suit pour bien comprendre à quel sauce Uber Eats ce projet veut nous manger, patients et psychologues compris. 
La cour des comptes projette que Monsieur Crache-Feu donne 22 euros au psychologue élu par ses soins. Ce psychologue devra le garder trente minutes chrono dans son cabinet. Trente minutes, ni plus, ni moins. Pas la place pour les pleurnicheries dans ce nouveau dispositif. Parler, d’accord, mais pas trop. Evidemment, pour ceux et celles qui souhaitent s’épancher sur des deuils traumatiques, des abus sexuels et des vécus agonistiques, nous souhaitons du courage. Cinq séances de trente minutes, c’est peu. Mais ne désespérez pas. Si vous avez encore besoin de vous exprimer, allez voir un psychiatre ensuite. Il vous fera une autre prescription et vous pourrez revenir vous faire rembourser votre parole chez un psychologue (le même ?) à qui vous donnerez, cette fois, trente-deux euros qui vous seront remboursés !


      Au terme de ce parcours, il est fort à parier que Monsieur Crache-Feu soit devenu Monsieur Crache-Larmes entre temps. Il ne faut pas pousser Mémé dans les orties. Mais au sujet de ce patient imaginaire piégé dans une usine à gaz, peut-on encore parler de travail ? Et de quelle demande émanerait-elle, cette thérapie ? C’est sans parler de la file d’attente chez le psychologue, une file qui sera comparable à celle que l’on trouve déjà chez le médecin de famille, dispensateur de prescriptions. Où sera donc l’espace de parole, le temps d’intégrer et de verbaliser ses affects, les retrouvailles avec soi-même, la récupération de son souffle vital ?

Bienvenue chez les fous !

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