Merci Monsieur Charef

Vous êtes là depuis longtemps Monsieur Charef, bientôt quarante ans que vous nous racontez, que vous trempez votre plume dans la vérité de nos vies et de nos histoires pour les révéler au monde avec le style et la justesse qui caractérise votre écriture. Sans le savoir, vous avez bordé notre chemin, préparé le terrain, osé raconter ce qui avait l’air de n’intéresser personne.

Je viens d’achever la lecture de votre trilogie : Rue des PâquerettesVivants, et La cité de mon père parus aux éditions Hors d’atteinte en 2019, 2020 et 2021, et il me prend l’envie irrépressible de vous remercier de tout mon cœur.

Je veux vous dire combien votre littérature est importante, universelle, et à quel point votre œuvre a ouvert la voie à celles et ceux qui ont suivi, et dont je fais partie.

À la parution de votre premier roman Le thé au Harem d’Archi Ahmed en 1983, je n’étais même pas née. Ce livre qui a connu un succès retentissant a été adapté au cinéma et a reçu de nombreuses distinctions, dont le césar du meilleur premier film.

D’autres ont suivi, dont Le Harki de Meriem et La Maison d’Alexina.

Vous êtes là depuis longtemps Monsieur Charef, bientôt quarante ans que vous nous racontez, que vous trempez votre plume dans la vérité de nos vies et de nos histoires pour les révéler au monde avec le style et la justesse qui caractérise votre écriture.

Sans le savoir, vous avez bordé notre chemin, préparé le terrain, osé raconter ce qui avait l’air de n’intéresser personne.

Vos romans ne me bouleversent pas seulement parce que je m’y reconnais, et que j’y reconnais mon histoire, pas seulement par familiarité, pas seulement parce que mes parents sont originaires de la région de Maghnia à l’ouest de l’Algérie, tout comme les vôtres. Vos récits ne me touchent pas seulement parce que moi aussi j’écrivais à leur place les lettres au pays et les documents administratifs, et que j’observais leurs sacrifices de mes yeux d’enfants, pas seulement parce que je sais les sentiments et les aspirations étriquées d’un enfant pauvre, le tiraillement entre ici et là-bas, pas seulement parce que l’écriture m’a évité un destin tout tracé, comme à vous.

Non pas seulement. Si vos romans m’émeuvent à ce point, c’est surtout parce que ce que je reconnais, c’est de la grande littérature.

Je vous imagine, à l’époque où vous aviez déjà 13 ans d’usine au compteur, écrire les lignes de ce qui sera votre premier roman, sur la table de café dans votre chambre. Vous occupiez alors un poste d’affûteur. Je ne savais pas en quoi ce métier consistait et j’ai dû en lire la définition quand je me suis intéressée à votre biographie pour la première fois. « L’affûteur contrôle et répare les outils de coupe nécessaires au bon fonctionnement de la scierieC’est le premier à intervenir, sans lui, toute la chaîne de production peut être immobilisée ».

Vous devinez où je veux en venir. Vous êtes notre affûteur, celui de nos outils à nous, nos sensibilités, nos mots, nos récits, nos imaginaires et c’est vous qui êtes au tout début de notre chaîne, et qui encore aujourd’hui, avec la publication de votre dernier roman, nous donne une leçon de littérature à l’heure où nombreux sont ceux qui prétendent écrire le réel.

Mais écrire le réel ne suffit pas, le vivre non plus d’ailleurs. Ce que vous faites, vous, Monsieur Charef, c’est qu’en plus, vous le transformez. Voilà ce que vous faites. Vous inventez mais vous ne mentez pas. Vous nous offrez de la chair, des odeurs, des souvenirs et des émotions entre chaque mot, entre chaque ligne.

Permettez-moi de vous exprimer ici toute ma gratitude et d’évoquer ce jour de novembre 2004.

J’ai alors 19 ans, je vis encore dans ma cité chez mes parents et j’ai un job à mi-temps payé 3000 francs par mois, je porte le pseudo de Barbara pour vendre des caméras de surveillance par téléphone. Je suis encore loin d’imaginer ce qui m’attend.

C’est à cette époque que je publie Kiffe-Kiffe demain, mon premier roman.

Arrive le succès et j’ai beaucoup de mal à réaliser l’intérêt qu’on me porte soudain. Je me suis sentie très vite perdue et très vite prise de haut, par une partie du milieu littéraire et par certains journalistes notamment. Voilà la première question à laquelle il m’avait fallu répondre : « Est-ce qu’on t’a donné la main pour t’aider à écrire ce livre ? ». Je comprends qu’on ne me croit pas, on m’accuse de ne pas avoir écrit ce livre, on fait courir la rumeur, c’est un coup. Forcément.

Je suis déjà découragée.

C’est alors que je reçois un message par l’intermédiaire de mon attachée de presse, « Mehdi Charef te propose une rencontre ». Je suis curieuse et déjà, je me dis un écrivain qui s’appelle Mehdi, alors ça existe ?

Nous avons pris un café à la Gare de l’Est, ça m’arrangeait c’était sur ma ligne, direct du Fort d’Aubervilliers.

Ce Monsieur Charef a à peine parlé de lui ou de ses bouquins, il m’a surtout posé des questions et m’a offert quelques conseils, j’étais preneuse. Ça a duré peut-être une heure, il y a 17 ans. Et chaque fois que je repense à ce moment de simple bienveillance, je suis émue.

Merci Monsieur Charef de guider notre chemin.

Vous méritez toute notre reconnaissance et davantage.

Faïza Guène

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