La peur viscérale et l'instinct de survie

Marine Le Pen n'a jamais été aussi proche des portes du pouvoir. Cet entre-deux-tours met nos nerfs à rudes épreuves et nous place dans un dilemme inconfortable. Mais l'urgence de lui barrer la route prime.

Les symptômes sont protéiformes. Depuis le début de cette campagne insaisissable, hors normes et interminable, nos nerfs sont mis à rudes épreuves.

Ces dernières semaines, l’atmosphère me paraît irrespirable. L’obsession d’une possible victoire de Marine Le Pen campe en permanence dans mon esprit. Il faut vivre avec ce cerveau facétieux et fertile capable d’imaginer mille scenarii. « Qu’est-ce qu’il pourrait se passer si jamais elle l’emportait ? ». La parole raciste sera-t-elle encore plus libérée qu’elle ne l'est déjà ? Les groupuscules les plus violents seront-ils tellement confortés dans leurs idées qu’ils ne se brideront plus ? Le 1er mai 1995, Brahim Bouarram périssait jeté dans la Seine par des skinheads. Y’aura-t-il d’autres Brahim Bouarram ? La mise à mal de la constitution pour servir ce dessein de pouvoir autoritaire donnera-t-il tous les pouvoirs à une présidente qui méprise déjà la liberté de la presse ? Pourrons-nous travailler en toute sérénité ? Et quand on cumule les tares comme moi dans la France de Marine Le Pen en étant femme journaliste d’origine algérienne que nous arrivera-t-il ?

Il me faut alors inspirer puis expirer pour desserrer ce fichu nœud à l’estomac qui ne me lâche pas. Parfois, la résignation pointe son nez. À d’autres moments, l’idée de résister se fait plus séduisante. Mes nuits sont aussi peuplées de ces pensées électorales. J’ai par exemple rêvé que je ne trouvais pas le bon bulletin de vote et me trompais en votant Marine Le Pen. Comme la crainte d’une marche en avant vers une issue inéluctable. 

Bien sûr, c’est une déformation professionnelle, les sentiments ne doivent pas orienter la pensée. La stratégie et la réflexion politiques doivent continuer à primer. Il faut aller au-delà de cette peur viscérale qui peut prêter à sourire tant elle est incontrôlable.

Seulement, dans ce cas précis, les arguments factuels pour accréditer le danger du FN au pouvoir ne manquent pas. Les municipalités dirigées par le Front national souffrent. Ici dans les colonnes de Mediapart, Marine Turchi dissèque avec talent et précision depuis neuf ans la face sombre du parti de Marine Le Pen, celle des financements occultes, de la violence jamais évanouie ou encore de la folie d’un programme qui érige la préférence nationale en dogme. Ces facettes que la cheffe de file du FN tente de dissimuler sans cesse sous le masque acceptable de la dédiabolisation. Impossible avec tant de documentation de ne pas mesurer le péril qui guette.

Petite, la première fois que j’ai vu Jean-Marie Le Pen, à la télévision sûrement, j’ai demandé à mon père qui c’était. Il m’avait répondu quelque chose comme « Il est raciste, il n’aime pas les Arabes, il veut nous renvoyer chez nous ». Lapidaire résumé peut-être mais impossible d’oublier cela.

Et pourtant, 21,4 % des électeurs partagent ses idées. Le premier tour a été incertain.

Maintenant, reste le choix ultime. Les discussions fusent et c’est un euphémisme. Les tribunes, billets de blogs, statuts Facebook et autres tweets éclosent partout. Les conversations entre collègues, familles ou amis prennent le même tour. Chacun affute ses arguments pour convaincre l’autre qu’il fait erreur en allant voter pour Emmanuel Macron ou en s’abstenant. Les invectives et leçons de morale jaillissent de toute part.

Tout le monde semble aussi désorienté après cette folle campagne. Un scénariste aurait proposé le quart des intrigues qui ont émaillé cette période électorale se serait vu répondre « ce n’est pas crédible. » Et pourtant.

Le problème c’est que les arguments des abstentionnistes s’entendent. Oui, il est compliqué de dire à quelqu’un effrayé par la casse sociale qui brise des destins, des familles et des individus que son raisonnement est idiot. Oui, la question sociale ne peut être occultée par la question raciale. Mais il est tout aussi aveugle de ne pas mesurer que Marine Le Pen au pouvoir mettrait en œuvre la mise à mort du système de protection sociale et installerait la discrimination et le racisme comme fil rouge de son action. Le rejet de l’autre comme doctrine politique conduirait au désastre.

Le mal est déjà fait. Comment vivre en harmonie dans un pays où peut-être 30 ou 40 % des électeurs considèreraient que le problème en France sont les étrangers ou les musulmans ? Comment donner corps à cette République et sa devise déjà si ébranlée de liberté, égalité, fraternité ?

Mais la question de la temporalité l’emporte à mon sens. L’urgence là maintenant c’est de barrer la route à Marine Le Pen, qui n’a jamais tourné le dos à l’idéologie où prend source le Front national. Aussi artificielle soit la méthode du voter contre plutôt que pour, nous n’avons pas vraiment le choix et soyez nos alliés dans cette lutte. 

Le Front national est aux portes du pouvoir. Ce n’est plus une métaphore, ni une formule un peu grandiloquente destinée à faire peur. Le risque est réel. L’heure n’est plus aux considérations philosophiques et aux postures morales. Comme l’a brillamment écrit le journaliste Akram Belkaïd dans sa chronique dont j’emprunte les mots :

« Entre la peste et le choléra, on a le droit de ne pas choisir. Mais, chez certains d’entre eux, je ne peux m’empêcher de détecter une posture plutôt désinvolte, facile. Une ingénuité née de leur propre confort face à une situation qui pourrait déraper. Au fond d’eux-mêmes, tranquilles, ils ne peuvent ignorer que Le Pen et ses affidés ne commenceront pas par « eux ». Et quand ils me demandent pourquoi je vais tout de même me déplacer aux urnes pour faire obstacle à Le Pen, je réponds qu’il est bien plus facile de finasser et d’avoir des états d’âmes quand on s’appelle Jean-Luc, Clémentine, Charlotte ou Alexis que lorsqu’on se prénomme Karim, Ousmane, Jacob, Latifa, Rachel ou Aminata. Contrairement à celles et ceux qui relativisent la menace frontiste – et qui estiment pouvoir se passer de voter -, ces derniers savent que le Front national au pouvoir représente pour eux, via nombre de ses électeurs et sympathisants, une menace physique immédiate. Et cela suffit comme raison pour s’y opposer. »

Ces paroles résonnent fort. Ma mère est étrangère. Elle ne peut pas voter. Elle est impuissante face à une situation politique dont elle sera la première à pâtir. Elle s’inquiète pour ses enfants d’abord. Elle s’inquiète pour elle. Elle craint la guerre civile.

Et Dieu sait si moi aussi j’aimerais m’abstenir. Moi aussi j’aimerais hurler que les conditions générales d’utilisation de la startup nation me déplaisent. Je voudrais tellement expliquer à Emmanuel Macron que le destin d’un jeune de quartier n’est pas d’être dealeur. Lui dire que devenir chauffeur ou livreur Uber n’est pas forcément une carrière enviable. Lui démontrer que casser le code du travail ne libérera personne du fléau du chômage.

Mais plus encore j’aimerais m’abstenir de participer à cette mascarade. Je voudrais tant adresser un doigt d’honneur électoral aux responsables politiques de l’intégralité de l’échiquier politique. Pour les punir de m’avoir insultée depuis plus de dix ans. 

Je leur en veux d’avoir méprisé ma culture, mes croyances, de m’avoir vue comme une terroriste en puissance, d’avoir ramené sur la table un infâme débat sur l’identité nationale, de m’avoir fait me demander sans cesse si j’étais française, avec ou sans condition. Si j’étais assez digne de posséder cette nationalité. Je suis fâchée d’avoir dû entendre tous ces propos sur les roms ou sur ces « nègres » qui étaient pour l’esclavage. J’en veux à ceux qui nous ont forcé à nous déchirer autour d’un maillot de bain, d’un voile, d’une barbe ou d’une jupe trop longue. Je suis en colère contre ceux qui ont lancé un débat rance sur la déchéance de nationalité.

Je suis énervée d’entendre ces politiques expliquer que l’islam n’est pas compatible avec les valeurs de la République. Je leur en veux d’avoir encouragé les forces de l’ordre à contrôler mes frères et sœurs juste sur la base de la couleur de leur peau ou de la texture de leurs cheveux, de ne pas leur avoir accordé ce récépissé censé prévenir ces abus. Je leur en veux aussi d’avoir empêché ma mère de voter aux élections locales. J’exècre ceux qui ont éteint des talents, qui ne les ont pas embauchés, qui ne les ont pas laissé se loger, ceux qui les présument coupables quoiqu’ils fassent. Je suis fâchée contre ceux qui n’ont jamais rien fait contre le racisme, l’islamophobie, les discriminations et maintenant se souviennent de nous quand ils ont besoin de nos suffrages. J’en veux à ceux qui nous éparpillent encore plus.

Je suis en colère contre ceux qui ont alimenté cette hystérisation permanente autour de l’islam, des immigrés, des réfugiés, des minorités en général, des quartiers populaires, des plus vulnérables (ne pas rayer la mention inutile).

Tous ces irresponsables ne nous méritent pas. Ils méritent encore moins nos voix. Le FN reste un ennemi bien identifié. Un diable bien pratique au demeurant pour vous éviter toute autocritique. Vous avez nourri le feu et maintenant vous avez peur de vous brûler.

Mon instinct de survie m’empêche de m’abstenir donc j’aiderai à circonscrire l’incendie.

Surtout, je n’ai pas envie de vous suivre dans votre suicide collectif d'aller vers le chaos pour tout reconstruire. Je n’ai pas la force d’être le cobaye d’une expérience pour sauver la démocratie.

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