Faïza Zerouala
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Billet de blog 23 déc. 2015

Moins Française que les autres?

C’est une mesure symbolique. L’extension de la déchéance de nationalité pour les bi-nationaux nés français, concept inflammable au possible, figure bien dans le projet de loi constitutionnelle de « protection de la Nation ». Mais, rassurons-nous, il ne s’agit que d’une mesure « symbolique » selon le terme employé par Manuel Valls.

Faïza Zerouala
Journaliste à Mediapart

Soit. On pensait naïvement que ce genre d’idées restaient circonscrites - et heureusement- dans le cerveau des chantres de la France rance, celle de l’extrême-droite, celle qui porte des idées nauséabondes, celle dans laquelle on ne se reconnaît pas.

C’était sans compter l’inventivité du gouvernement socialiste, de gauche donc, totalement impuissant et démuni, à la recherche de réponses efficaces et immédiates à des problèmes qui requièrent sinon de l’intelligence, une réflexion à long terme. On entend frapper les esprits et montrer qu’on agit. Peu importe si l’effet est raté, il faut s’agiter, quitte à remuer les bas instincts et enterrer son identité de gauche.

Le message est reçu, mais pas par ceux qui sont visés par la disposition. Il est bien évident qu’un Français parti faire le jihad en Syrie ou en Irak sera absolument bouleversé par le retrait d’une nationalité d’un pays auquel il a de toute les manières décidé de tourner le dos et qu’il méprise.

Après tout, c’est une décision symbolique, pas d’inquiétude, cela ne nous concerne pas. Mais puisqu’on parle de symbole, parlons de l’effet dévastateur qu’une telle mesure revêt aux yeux des binationaux nés français dont je fais partie.

Ce que je lis, ce que nous lisons, derrière ces proclamations symboliques c’est qu’il existe une francité soumise à condition. Qu’il existe deux catégories de Français, des sous-citoyens, à qui on peut décider de dénier leur appartenance à cette Nation à laquelle ils lient leur destin. Comme si, nous n’avions pas vu les phrases inscrites en minuscules derrière les astérisques en signant le contrat. Comme si notre condition de Français valait moins que celle d’un Français lambda, né de parents français sur le sol français. Comme si on devait nous retirer pour nous punir la preuve de notre appartenance à ce pays qui nous a vu naître, grandir, étudier, travailler, vivre. Comme si nous n’étions pas le produit d’une histoire commune, douloureuse parfois. Comme si notre rôle dans ce beau roman national n’était que celui de figurant, congédiable à merci.

Les concernés potentiels, dans leur très grande majorité, n’ont pas de velléités terroristes mais ce gouvernement s’échine à porter une mesure qui nous confine dans une suspicion perpétuelle.

Au quotidien, une partie de la population a déjà le sentiment de n’être considérée comme un problème à résoudre, un dommage collatéral de l’histoire migratoire et coloniale, un citoyen de seconde zone. Il s’agit de cette France vivant dans les quartiers populaires, mais pas seulement. De ceux qui ont grandi dans des tours sans horizon, sans autre moyen d’expression que la rancœur. Ce sont aussi ces électeurs à qui François Hollande a promis en 2012 que leurs parents étrangers, qui ont planté leurs racines ici depuis des décennies, pourraient voter aux élections locales. Ou que dorénavant, ils se verraient remettre par la police un récépissé lors des contrôles d’identité, leur permettant d’avoir une trace de ce qui leur arrive, deux, quatre ou six fois par jour.

Il y a aussi ces habitants qui subissent des perquisitions (inefficaces) permises par l’Etat d’urgence, ceux qui se voient sans cesse ravalés à leur condition de « Français issus de l’immigration ». Ce sont les mêmes qui galèrent à décrocher un simple entretien d’embauche, alors qu’ils ont ont cru à la méritocratie républicaine dans ce qu’elle a de plus beau ou qui deviennent suspects car ils portent une barbe ou un voile.

Alors, oui cette proposition de déchéance de la nationalité, aussi « symbolique » qu’elle soit, contribue à creuser l’abysse entre ceux qui sont considérés comme de bons Français et les autres. Et aujourd’hui, je me demande dans quelle catégorie me placer. 

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