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Billet de blog 3 juil. 2022

Affaire Grégory : le bal des non-lieux

Il y a un élément qui est rarement mis en avant lorsqu'on parle de l'affaire Grégory, c'est le nombre de décisions de non-lieu intervenues dans ce dossier.

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Petite piqûre de rappel :

25 avril 1988 : ordonnance de non-lieu en faveur de Murielle Bolle, sur les chefs de complicité d’assassinat, non-opposition à la réalisation d’un crime, non-assistance à personne en danger, non-dénonciation d’un crime, confirmée par un arrêt de la chambre d’accusation de la cour d’appel de Dijon du 11 octobre 1988. [Plainte avec constitution de partie civile déposée par Christine et Jean-Marie Villemin le 25 novembre 1985]

23 juin 1988 : ordonnance de non-lieu en faveur de l’ex-capitaine Sesmat et des gendarmes enquêteurs rédigée par le juge d’instruction dijonnais Roland Vigne, sur les chefs de faux et usage de faux en écritures publiques et subornation de témoin, confirmée par un arrêt de la chambre d’accusation de la cour d’appel de Dijon le 24 novembre 1988, puis par un arrêt de  la chambre criminelle de la Cour de cassation du 30 mars 1989 (n° de pourvoi : 88-87.445). [Plaintes avec constitution de partie civile déposées par Bernard Laroche le 24 janvier 1985 et par les parents de Murielle Bolle le 22 juillet 1985]

3 février 1993 : arrêt de la chambre d’accusation de la cour d’appel de Dijon en faveur de Christine Villemin, et  qui « dit n’y avoir lieu à suivre plus avant contre quiconque » (p. 92).

11 avril 2001 : arrêt de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Dijon, constatant « qu’il n’y a lieu à poursuivre quiconque ». Explications du journal Le Parisien : « l'enquête judiciaire avait été rouverte le 14 juin 2000 à la demande des parents et des grands-parents de l'enfant. Ils souhaitaient qu'une expertise génétique soit effectuée sur un demi-timbre collé sur une lettre anonyme envoyée en 1983 [27 avril 1983] aux grands-parents de Grégory par le “corbeau” qui avait harcelé la famille Villemin, avant et après le crime. Mais l'expertise confiée au laboratoire de biologie moléculaire du CHU de Nantes n'a pas permis de faire “parler” l'ADN de la salive [rapport daté du 10 octobre 2000], rendant dès lors inévitable une nouvelle fermeture du dossier.” » (1)

Bref, deux ordonnances, quatre arrêts entre 1988 et 2001. 

Le citoyen lambda, peu au fait des polémiques autour de cette affaire – il faudrait vraiment qu’il débarque d’une autre planète, soit dit en passant –, pensera sans doute que ces décisions de justice ont su apporter la paix dans les esprits. « Ben voyons », comme dirait un célèbre candidat à la dernière élection présidentielle.. Le fait est que, près de trente-huit ans après la tragédie du mardi 16 octobre 1984, on en fait encore des gorges chaudes, sur le Web comme ailleurs ; à travers les échanges – parfois très violents, ce qui n'est pas une surprise – on va citer les noms de tel ou tel protagoniste de l'affaire, soit pour les défendre, soit pour les descendre en flèche – quitte à taper sur les morts, tel le premier magistrat instructeur Jean-Michel Lambert, bouc émissaire très pratique et ce bien après sa fin tragique le 11 juillet 2017 (2).

Deux éléments qu'il ne faut jamais perdre de vue, dans tout cela :

Primo : contrairement à ce qu’on a pu voir dans d’autres affaires retentissantes – je songe à un autre dossier criminel du Grand Est, le double meurtre des petits garçons Cyril Beining et Alexandre Beckrich, commis à Montigny-lès-Metz le dimanche 28 septembre 1986 –, personne n'a été condamné par une cour d'assises pour l'assassinat de Grégory Villemin. Et c'est bien connu, la nature a horreur du vide ; du coup, chacun aura toujours sa petite idée sur le scénario du drame : noyade en eau de rivière ou en eau de ville, crime individuel ou collectif, accident maquillé en crime, etc. 

Secundo : bien souvent, un non-lieu est considéré comme une décision et un document à valeur provisoire. Nonobstant les décisions de justice rendues en faveur de Murielle Bolle en 1988, le téléfilm de Raoul Peck L'affaire Villemin n'avait pas hésité à suggérer une implication de l'adolescente dans l'assassinat via une injection d'insuline dans le corps de l'enfant – épisode 6, première diffusion : 30 octobre 2006, France 3 –, ce qui avait entraîné une assignation en justice de la chaine de télévision par l'intéressée. Toujours en octobre 2006, le journaliste Jean-Michel Caradec’h (ayant suivi cette affaire criminelle pour l’hebdomadaire Paris Match), avait clairement indiqué à son confrère Emmanuel Ducasse ce qu’il pensait du non-lieu rendu en faveur de la mère de Grégory : « Pour moi, le non-lieu de 1993 dont elle a bénéficié ne l’innocente pas. Un non-lieu, c’est une absence de charges parce qu’on n’a pas trouvé d’éléments probants. Mais cela ne veut pas dire que Christine Villemin n’a pas été impliquée. »

Désolé si cela peut paraître vétilleux, mais je ferai une petite mise au point au passage :

* Oui, l'arrêt du 3 février 1993 a bien déclaré Christine Villemin innocente du crime pour lequel elle avait été inculpée le 5 juillet 1985, à savoir l’assassinat d’un enfant de moins de cinq ans, son fils Grégory Gilbert Villemin.

* Non, contrairement à une légende tenace, l'expression « absence totale de charges » ne figure nulle part dans ce document de 93 pages ; la formule exacte (p. 92) est la suivante : « Dit et juge qu’en l’état il n’y a pas de charges contre Christine BLAISE épouse VILLEMIN ». Or, l’expression « en l’état » implique une situation provisoire et non définitive, comme le dira plus tard un jugement du TGI de Paris (3). Simple étourderie du rédacteur de l’arrêt, le président Jean-Paul Martin ? Chacun s’en tiendra à son propre jugement.

Cinq ans après la relance de l’affaire (le 14 juin 2017), quatre ans après l’annulation des mises en examen de Marcel et Jacqueline Jacob et de Murielle Bolle (arrêt de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Dijon du 16 mai 2018) et deux ans et demi après l’annulation de la garde à vue de la belle-sœur de feu Bernard Laroche des 2 et 3 novembre 1984 (arrêt de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris du 15 janvier 2020), quoi de neuf ? Excepté les révélations en avril 2021 relatives à une expertise en stylométrie réalisée par l’entreprise suisse OrphAnalytics – soit un rapport de 178 pages incriminant cinq auteurs pour vingt-quatre écrits litigieux, dont Jacqueline Jacob pour la lettre de revendication du crime postée le 16 octobre 1984 –, pas grand-chose en fait. L’avenir nous dira s’il y aura de nouvelles mises en examen, avec un renvoi devant la cour d’assises accréditant l’hypothèse d’un complot familial et un procès se terminant par des condamnations et/ou des acquittements. Et dans le cas contraire ? Je me permettrai de citer cette lettre de Hubert de Montille, bâtonnier honoraire du Barreau de Dijon, adressée à Paul Prompt, avocat honoraire au Barreau de Paris (tous deux conseils de la famille Bolle-Laroche, aujourd’hui décédés) : « A défaut de considérer que l'on puisse disposer de pistes sérieuses nouvelles, il conviendra alors de confirmer le non-lieu général [celui du 11 avril 2001] en se limitant à un seul et unique motif : l'impossibilité de connaître aujourd'hui d'une façon précise les circonstances et les causes immédiates du décès du jeune Grégory Villemin. »  La lettre est datée du 16 juin 2007 (4) : quinze ans plus tard, ces remarques demeurent valables.

Ne soyons pas dupes : même après clôture définitive du dossier Villemin, il est peu probable que quelqu’un se risquera à commettre un livre ou une fiction audiovisuelle qui serait intitulée : Mardi 16 : chapitre final.

(1) https://www.leparisien.fr/faits-divers/fin-de-l-instruction-dans-l-affaire-gregory-12-04-2001-2002094528.php

(2) Entre autres griefs : un prétendu acharnement sur la seconde inculpée du dossier, Mme Villemin. Accusation écartée tant par l’arrêt de la chambre d’accusation de la cour d’appel de Nancy du 9 décembre 1986 (ayant renvoyé l’intéressée devant la cour d’assises des Vosges) que par l’arrêt de la chambre criminelle de la Cour de cassation du 17 mars 1987 (ayant cassé l’arrêt précédent). Du reste, Jean-Michel Lambert s’était expliqué à ce sujet : « L’inculpé considère souvent que le juge d’instruction s’acharne personnellement contre lui. Mais il faudrait, alors, parler aussi de l’acharnement du procureur et de celui de la chambre d’accusation : c’est ridicule. Personne, dans la magistrature – pas plus moi qu’un autre – ne s’est acharné sur elle. J’ai fait mon travail. Je sais qu’il est lourd de conséquences. » (« Les confessions du juge Lambert », propos recueillis par François Mattei, L’Express, n° 1852, 2 janvier 1987, p. 8).

(3) Jugement du TGI de Paris, 1ere chambre, 1ere section, du 20 novembre 2002 (N° RG : 01/13111), p. 33. Il s’agit du jugement ayant débouté les parents de Grégory de leur plainte contre Jean-Michel Lambert.

(4) Ce courrier de six pages – l’extrait cité figure à la page 5  – était destiné à être produit lors des débats judiciaires relatifs aux plaintes en diffamation déposées par le colonel Sesmat et les époux Villemin, suite à la parution le 17 février 2007 du livre de Me Prompt aux éditions Balland : Affaire Grégory La justice a-t-elle dit son dernier mot ?

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