Le laïcisme et la lutte contre l'islam radical

La polarisation du public à partir des attaques terroristes perpétrées par les djihadistes a eu pour conséquence une double méprise : prétendre que tous ceux qui critiquent le laïcisme sont complices de l’islamisme radical et prétendre que le laïcisme n’est que la continuation « ne varietur » de la laïcité. J’entends remettre en cause la validité de ce double postulat.

La polarisation du public à partir des attaques terroristes perpétrées par les djihadistes a eu pour conséquence une double méprise :

  • Prétendre que tous ceux qui critiquent le laïcisme (ou la néo-laïcité) sont complices de l’islamisme radical et nous distraient criminellement de l’unité patriotique pour mener à bien la tâche d’extirper ce fléau ;

  • Prétendre que le laïcisme n’est que la continuation ne varietur de la laïcité.

J’entends remettre en cause la validité de ce double postulat.

Pour commencer, je suis tout autant que les autres défenseurs de la République contre les assauts terroristes de l’islamisme radical et je suis convaincu qu’il faudra lutter avec tous les moyens de bord, dans la limite de la légalité, pour venir à bout de cet ennemi implacable et fascisant.

Sur ce plan il n’y a pas d’ambiguïté dans mon esprit et ma condamnation de ce totalitarisme violent se trouve dans mes écrits (voir mon dernier livre Le nouveau jihad en Occident, Robert Laffont, 2018). Ce que je conteste est la mise en œuvre de la lutte contre cette calamité telle qu’elle se déroule en France sur le plan idéologique et surtout, en relation avec l’attitude d’une grande partie de la société et de l’Etat vis-à-vis de l’islam.

Je pense notamment qu’une tournure d’esprit qui se réclame de la laïcité, mais en réalité en transforme les principes fondamentaux contribue paradoxalement à ce que le djihadisme atteigne beaucoup plus la France que les autres pays européens.

Les statistiques sont éloquentes : de 2001 à 2017 il y a eu 23 attentats mortels (je mets de côté ceux qui ont été prévenus par les forces de l’ordre) djihadistes en France, alors que le pays le plus proches en nombre d’attaques, l’Angleterre, n’en a eu que 10 et l’Allemagne 5, l’Espagne 3 et la Belgique, 7. De même, il y a eu au moins 247 morts en France contre 93 en Angleterre, 15 en Allemagne, 36 en Belgique et 208 en Espagne à cause de l’attaque meurtrière des trains en 2014 qui a fait le plus grand nombre de morts en Europe (191).

La France à elle seule détient, par la suite, le nombre record d’attaques et en 2020, rien qu’en septembre-octobre, quatre attaques ont été commis dont trois meurtrières (une attaque a heureusement été neutralisée par les forces de l’ordre). L’attaque en Autriche est la seule qui a été largement meurtrière (4 victimes) depuis 2001 et ne saurait être mise à parité avec la France qui approche le chiffre fantastique d’une trentaine d’attaques perpétrées sur le sol national dans la période en question.

La France à elle seule totalise plus d’attaques djihadistes que le reste de l’Europe.

Est-ce normal ? Qu’y a-t-il de spécifique à la France que l’on ne trouve pas dans d’autres pays européens ? Cette question n’est pas illégitime à poser.

Ma thèse doit être débattue, approfondie, contredite ou rejetée mais avec des arguments rationnels et pas du genre de celui que le porte-parole du gouvernement français Gabriel Attal a avancé comme expression de ma supposée insulte à la mémoire des victimes du terrorisme, dans un article où il use de sa liberté d’expression au mépris de la mienne (Politico a retiré mon article et lui a substitué le sien- voir OrientXXI, mon article « Le débat censuré »).

Ma thèse est qu’une certaine version de la laïcité (que j’appelle laïcisme ou néo-laïcité) est devenue une exhortation à l’affrontement avec l’islamisme radical non pas dans les limites de la laïcité léguée par Briand et Jaurès mais par une nouvelle tournure d’esprit qui ressemble de plus en plus à une religion civile partielle et partiale, en voie de constitution : pas une religion, mais une religion civile qui sacralise et profane, qui désigne un ennemi public (l’islamisme, mais par une extension souvent implicite, l’islam tout court) ainsi qu’une cinquième colonne (les « islamo-gauchistes ») et fustige tous ceux qui remettent en cause l’attitude intransigeante des « laïcistes ».

Personnellement, au nom de la laïcité, je récuse la faculté que s’arrogent les laïcistes à régir la laïcité en excommuniant les autres.

Mon combat contre l’islamisme radical en sort, de mon point de vue, revigoré : n’oublions pas que j’ai commencé ma dénonciation de cette religiosité délétère et mortifère longtemps avant les nouveaux partisans de la lutte contre le djihadisme : mon livre « L’islamisme et la mort », (l’Harmattan, 1995) a maintenant 25 ans ! De même, dans « L’islam des jeunes » (Flammarion 1997), j’ai décrit l’islamisme radical et sa mainmise sur certains quartiers en France, bien avant les dénonciateurs des « territoires conquis de l’islamisme », ces tard-venus qui se prennent pour des prophètes en raison de la virulence de leur ostracisme envers ceux qui ne partagent pas non pas leur constat mais leurs solutions primaires qui ne tiennent pas compte de la situation socio-économique et de l’exclusion sociale dans ces quartiers.

L’une des thématiques chères aux néo-laïques est le blasphème. Je suis, je l’ai déclaré à maintes reprises, partisan du maintien du droit au blasphème des citoyens. D’ailleurs, les autres pays démocratiques de l’Europe occidental reconnaissent, à ma connaissance ce droit et la France ne fait pas exception.

Mais alors, pourquoi y a-t-il un nombre si élevé d’attaques en France pour la profanation du Prophète (plus de trois en quelques semaines ces derniers temps) et l’attaque de Charlie Hebdo en janvier 2015, alors qu’ailleurs en Europe leur nombre est réduit ?

J’ai moi-même participé à la manifestation « Je suis Charlie » après ces ignobles attentats tout en étant en désaccord complet sur ces caricatures et leur contenu qui n’étaient pas uniquement un simple blasphème, mais l’abomination de la désolation sous une forme profondément malfaisante et blessante.

Le Danemark a publié d’abord les caricatures, puis l’affaire s’est arrêtée là. Charlie Hebdo a publié par solidarité pour le journal Danois les caricatures et ensuite, a republié lesdites caricatures cinq ans après. Telle journaliste  a publié un ouvrage faisant l’éloge dithyrambique du blasphème qui est pour elle comme une exhortation à piétiner tout ce qui est sacré pour les autres au nom d’une tradition mythifiée (par contre dès que quelqu’un touche à son sacré laïciste, il est déchu de sa dignité, voire de son humanité).

Ce que je dénonce n’est pas la liberté de proférer des blasphèmes, mais l’usage immodérée de ladite liberté qui ne tient pas compte de ce que Max Weber appelle une éthique de responsabilité.

L’adage cartésien selon lequel le bon sens est la chose du monde la mieux partagée semble être mis à défaut par les intellectuels laïcistes d’une France qui pousse la société vers une polarisation malsaine.

De même, après la mort tragique du professeur Samuel Paty, on a vu certains murs publics éclairés par les caricatures de Charlie Hebdo et des districts distribuer ces caricatures à enseigner à l’école, livrant les élèves récalcitrants aux services de l’ordre, créant ainsi le noyau dur de futurs djihadistes par des mesures vexatoires disproportionnées qui humilient des enfants et leurs parents.

Ma proposition : au même titre que les autres pays européens faire un usage modéré du droit au blasphème, sans exhortation ni encouragement.

Surtout, ne pas donner dans ce vertige du « tic au tac » : puisque les terroristes islamistes ont commis des attentats, par un héroïsme réactif opposons-leur notre refus en republiant ces caricatures offensantes qui blessent non seulement les musulmans pratiquants, mais aussi ceux qui sont sécularisés et qui ressentent cette attitude comme néocoloniale et méprisante vis-à-vis de leur culture d’origine.

Une vraie liberté n’a que faire des provocations des terroristes, elle se comporte souverainement, sans l’ombre d’aucune concession, certes, mais aussi, sans une attitude de contre-provocation qui blesserait le monde extérieur, celui de l’islam, mais aussi tous ceux qui, en Europe et en Amérique pensent que la France a perdu la saine raison en se laissant manipuler par des islamistes radicaux.

La vraie liberté est celle qui ne se laisse pas impressionner par les provocateurs de tout genre, ne se laisse pas dicter son comportement et exerce sa faculté dans le discernement et le bon sens.

Il ne faut surtout pas que le droit au blasphème devienne le droit à son exaltation, à son exhortation malsaine.

C’est ce qui s’est produit en France de mon point de vue, d’où le nombre élevé d’attaques djihadistes en France par rapport au reste de l’Europe en relation avec la profanation du Prophète de l’islam. A elle seule la France totalise un plus grand nombre d’attaques meurtrières que le reste de l’Europe entier (nombre d’attentats, nombre de morts).

Un autre avatar du laïcisme est l’attitude vis-à-vis du foulard.

La France est le pays occidental qui a promulgué le plus grand nombre de lois et d’arrêtés contre le foulard et pourtant, le résultat est loin d’être probant : lesdites lois ont favorisé le « voile fondamentaliste » contre « le voile individuel », ce dernier étant celui des femmes qui le portent comme un symbole vestimentaire de leur rapport à Dieu sans prosélytisme ni volonté de contester l’hégémonie des lois républicaines dans l’espace public.

Seulement, on les a tellement stigmatisées au nom de leur soi-disant soumission au patriarcat qu’elles se sentent totalement délégitimées : tel ministre n’a-t-il pas déclaré (il a bissé ses propos publiquement par la suite) que le foulard n’était pas bienvenu en France ? Selon la saine laïcité, ces propos sont totalement illégitimes : l’Etat ne saurait faire intrusion dans la société civile au nom de normes laïques qui doivent être respectées en son sein, pas hors de son périmètre dûment délimité par la loi (on doit respecter la liberté religieuse de chacun).

De même, les mésaventures liées au burkini, au soi-disant archaïsme des femmes au foulard, ou encore leur soumission patriarcale qui ne sont pas vraies chez les nouvelles générations de femmes : paradoxalement, autant le foulard fondamentaliste que le foulard individuel ne sont pas signe de soumission au patriarcat, la plupart de ces femmes cherchant des hommes suffisamment fondamentalistes pour être en consonance avec eux.

On peut (et on doit) critiquer le voile fondamentaliste, mais l’arsenal des féministes éradicatrices qui lui objectent la soi-disant attitude soumise de ces femmes au patriarcat est en porte-à-faux par rapport à la subjectivité de ces dernières.

Elles revendiquent le voile fondamentaliste (jusqu’au voile intégral), elles ne sont pas soumises, elles le réclament. On doit les combattre non pas par des interdits qui ne font que les enhardir (« Voyez-vous, la France est contre l’islam ! »), mais en mobilisant les femmes qui portent le foulard individuel contre elles, en leur accordant une légitimité républicaine si elles acceptent (et la plupart seraient prêtes à l’accepter) l’égalité du genre, le primat des lois républicaines et le refus de la polygamie ainsi que la liberté des femmes à ne pas porter le voile.

Quant à moi, je défends le droit des femmes à ne pas porter le voile dans les pays musulmans ainsi que leur droit à le porter dans les sociétés occidentales, si tel est leur désir, et dans le respect de la loi. 

Le laïcisme a totalement délégitimé l’islam, même modéré, même si, légalement, ils ont le droit plénier d’exercer leur religion. La délégitimation les atteint dans leur vie quotidienne, dans les sarcasmes et les insultes que les femmes au foulard doivent supporter dans l’espace public, dans les propos désobligeants des ministres et de certains citoyens contaminés par l’atmosphère ambiante et qui pensent sincèrement que la laïcité est contre le foulard qui devrait être interdit purement et simplement…

René Girard, dans un texte d’une rare densité décrit la démence des héros qui, pris dans un engrenage où les dieux les atteignent dans leur lucidité, ne voient que ce qui les pousse à davantage de folie. En France on n’en est pas encore là, mais peut-être pas très loin.

Depuis plusieurs décennies la succession des lois de plus en plus coercitives et d’attitude suspicieuse au sujet de l’islam n’ont rien changé à la radicalisation, elles l’ont aggravée si on se compare aux autres sociétés européennes marquées par un nombre d’attentats incomparablement inférieurs à la France.

Non seulement en dépit de ces lois et de cette attitude humiliante, mais à cause d’elles la France a le triste record du nombre des attentats meurtriers, souffrant d’un nombre supérieur d’actes terroristes djihadistes suivis de mort d’hommes et de femmes que toute l’Europe occidentale.

Qu’on change d’attitude pour quelques années, après trois décennies d’attitude laïciste, et on verra le nombre des attentats djihadistes baisser et s’aligner sur le reste de l’Europe, ce qui galvanisera beaucoup plus efficacement les énergies dans la lutte rationnelle contre l’islamisme radical. Pour ce faire, il faudra changer de registre : du laïcisme, revenir à la saine laïcité des pères fondateurs, Aristide Briand, Jean Jaurès, Jules Ferry.   

 

 

 

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