Mort du général Aussaresses: "J'irai cracher sur ta tombe"

On vient d'annoncer la mort de Paul Aussaresses. Celui que ses camarades de basses oeuvres appelaient "général O" vient de mourir dans son lit à l'âge de 95 ans. Voilà encore une autre crapule qui aura échappé au jugement des hommes, décidément il n'y a pas de justice! La seule, et bien maigre, aura été de lui avoir retiré en 2004 sa légion d'honneur, car le vieux soudard de l'Indochine et de la bataille d'Alger qui avait reconnu lui-même avoir pratiqué la torture et assassiné vingt-quatre personnes en Algérie (des témoignages parlent de beaucoup plus) n'avait certainement pas mérité une telle distinction. Mais bon, il y en a eu d'autres : Papon et Bousquet aussi ont eu la leur. A la différence que le morne vieux, à l'oeil masqué de sparadrap, avec sa voix traînante et dédaigneuse (l'image d'un clown effrayant et ridicule qui aurait pu faire rire si les paroles ne glaçaient le sang) non seulement ne cachait pas ses actes comme la plupart de ses compagnons tortionnaires depuis plus de quarante ans, mais avait commis l'infamie de les brandir et de les revendiquer. Et jusqu'à l'année dernière, à un journaliste de la publication en ligne de L'Alsace qui l'interviewait dans sa maison qu'il avait appelé "la casbah" (sic), il déclarait "avoir fait ce qu'on devait..." et que si cela était à refaire il le referait. Et qui ajoute même que si il a agit sur ordre, il l'a fait par devoir.

Et des ordres il y en a eu, l'histoire est là pour nous le rappeler. C'est en 1956 que le gouvernement socialiste de Guy Molllet fait voter les "pouvoirs spéciaux" pour essayer de ramener la "sécurité" en Algérie et en particulier à Alger et de neutraliser le FLN. Peu auparavant il avait refusé une solution négociée avec les dirigeants du FLN et fera décupler les troupes militaires sur place en envoyant encore plus de soldats du contingent. Les indépendantistes du FLN mènent des actions de plus en plus violentes dont des attentats à la bombe. Les pleins pouvoirs sont donnés au général Massu, à la tête de la très sinistre 10e division des parachutistes, qui rentre dans Alger le 8 janvier 1957 et proclame la loi martiale. Ce sera le début de la bataille d'Alger.

C'est là où interviendra bientôt un certain Paul Aussaresses, jeune commandant de 37 ans, au service du SDECE depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et homme rompu aux méthodes les moins avouables de la barbouzerie française. Massu et le général Bigeard vont trouver en cet homme des services qui s'était déjà distingué lors des insurrections de Philippeville (Skikda) en 1955 par le massacre des insurgés, celui qui dirigera leur armée parallèle. En fait un escadron de la mort dont le rôle sera d'exécuter discrètement un certain genre d'opérations brutales et souterraines, des crimes de guerre purement et simplement, que l'armée de la République n'a pas le droit de commettre en pleine lumière. Ce sera très vite les premières rafles, les premières tortures et les liquidations.

La torture : "tout le monde savait"

Personne n'ignorera l'existence de cette structure, jusqu'à Guy Mollet lui-même qu'un certain Beuve-Méry instruira au sujet de la torture et des exactions commises en Algérie sur des dizaines de milliers de civils. Ni la pratique systématique de la gégène (le coran électrique s'amusait à rire Aussaresses) et autres raffinements de la pire perversité, ni les viols, ni les exécutions sommaires de prisonniers achevés au couteau et jetés dans des fosses communes, ni les disparus précipités directement à la mer par hélicos sur cette si belle baie d'Alger, les pieds coulés dans des bassines de ciment pour ne laisser aucune trace et que les compagnons d'Aussaresses appelaient dans un cynisme rigolard les "crevettes Bigeard". Des vols de la mort qui nous rappellent ceux de certaines dictatures d'Amérique latine qui justement trouveront chez le très expérimenté Aussaresses, dans les années 1960, un formateur parmi les meilleurs qui soient en la matière.

Paul Teitgen, le secrétaire général de la préfecture d'Alger, horrifié par ces actes de torture que lui-même avait subis sous la Gestapo, donnera le chiffre de 3024 disparus avant de démissionner de son poste. La bataille d'Alger durera une longue année où la surenchère dans la violence fera des victimes civiles des deux côtés (bien plus du côté algérien faut-il le rappeler) et sera finalement gagnée par Massu grâce aux méthodes musclées des supplétifs sans foi ni loi qui étaient à son service. Ils gagneront la bataille d'Alger mais perdront la guerre cinq ans plus tard!

Avant de défrayer la chronique au début des années 2000 après avoir fait paraître un ouvrage intitulé Service spéciaux, Algérie 1955-1957 (qui lui vaudra une condamnation, trois ans plus tard, pour apologie de la torture) et ses aveux publics qui scandalisèrent les uns pour leur horreur toute crue et les autres qui estimaient qu'il aurait dû les taire, depuis bien longtemps dans certains milieux on connaissait le personnage et son passé trouble. Sa vie ressemble à un polar digne des pires SAS où rien ne manque ni les coups tordus, ni les lieux interlopes, ni la description classique du tueur professionnel, froid, cynique, provocateur et obnubilé par un désir quasi-maladif de toute-puissance. Il aura même vadrouiller dans la jungle à Manaus où il apprend aux parachutistes brésiliens comment mater le rebelle (on est en pleine dictature) et fréquenter les bureaux feutrés de l'armée américaine où il fait profiter les Américains qui se préparent à la guerre du Vietnam à l'exercice des interrogatoires. Il finira sa carrière comme général de brigade et émargera comme vendeur d'armes chez Thomson. Une belle carrière auraient dit ses anciens compagnons à son oraison funèbre s'il n'avait pas eu cette maladresse de vouloir une dernière fois attirer l'attention et de révéler ce que la loi avait fait enterrer sous le sceau de la loi d'amnistie des crimes de torture durant la guerre d'Algérie.

La famille de Maurice Audin attendra encore pour savoir où a été enseveli le corps de ce militant communiste pro-FLN dont Aussaresses, non sans manier le simulacre et la provocation, assurait avoir assassiné. Celle de Ben-Mhidi, de Boumendjel et de tant d'autres aussi exigent la vérité et la justice enfin. En attendant que la France veuille enfin ouvrir toutes les archives y compris celles qui ont trait à la torture et aux disparus de la bataille d'Alger et toutes les autres sur lesquelles il convient de faire la lumière et rendre justice à ceux qui ont été victimes de ce qu'il convient d'appeler des crimes de guerre, moi demain j'irai cracher sur sa tombe.

Farah Bensalem

Journaliste algérienne

 

 

 

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