«Rapport sur les riches en France», par l'Observatoire des inégalités

Les catégories les plus fortunées de notre société sont peu étudiées, surtout comparées à leurs homologues les plus pauvres. Il faut s'appuyer sur des travaux scientifiques rares et sur des données statistiques éparses. Pourtant l'Observatoire des inégalités a produit un ouvrage remarquable, qui donne un aperçu précis et non fantasmatique des réalités socio-économiques des riches.

Une lecture à mettre dans les mains de tout citoyen se voulant éclairé : ce petit livre, bon marché (104 pages, 10 €), le "Rapport sur les riches en France" (2020) résultat d'un travail sociologique et statistique rigoureux de l'Observatoire des inégalités. Il s'appuie surtout sur des données de l'INSEE allant jusqu'en 2018. Alors que nous plongeons en 2020, du fait de la pandémie, dans une crise économique et sociale qui s'annonce bouleversante, la répartition de la richesse devrait redevenir une des 2-3 questions politiques vraiment primordiales dans le champ médiatique (souhaitons-le, tout du moins !) - avec celles de l'équilibre écologique et de l'amélioration de la démocratie.

En le parcourant, une quantité de réalités sociales nous apparaissent ou tout du moins, se dotent d'une valeur chiffrée précise. Je donne ici quelques exemples :

1- Définir "les riches"

La richesse est invisibilisée socialement, en France. Elle est beaucoup moins étudiée que la pauvreté, tant par les sociologues que par les statisticiens (y compris ceux de l'INSEE). C'est à la fois le résultat d'un biais de la recherche, d'un choix politique et d'une volonté de certains des membres les plus influents de cette catégorie sociale. A noter que les réformes successives de la fiscalité ont brouillé les données disponibles (notamment le remplacement de l'ISF par l'ISI sous le gouvernement Macron).

Noter également que la focalisation sur les "ultra-riches", leur fortune, leur mode de vie, leur pouvoir économique et politique, focalisation effectuée soit pour les admirer soit pour les détester, est également un facteur d'invisibilisation, puisqu'elle masque l'existence de catégories plus significatives par leur nombre, riches sans être millionnaires ou milliardaires, et dont les réalités socio-économiques, le mode de vie et les aspirations sont (logiquement) différentes de ceux des pauvres.

Ici les auteurs ont fait plusieurs choix méthodologiques, de façon transparente.

--- Ainsi, ils fixent le seuil de richesse en revenus au double du revenu médian français, soit à 3 500 € environ de revenu mensuel (le revenu médian étant d'environ 1750 €). En symétrique du seuil de pauvreté, qui est fixé lui à environ 870 € mensuels.

Ce seuil peut paraître assez bas, mais les auteurs indiquent bien qu'il existe parmi les hauts revenus des écarts énormes, qui se traduisent aussi par des modes de vie et des niveaux d'influence sociale très disparates.

--- Ils fixent le seuil de richesse en patrimoine à 490 000 €, soit le triple du patrimoine médian français (biens immobiliers, dépôts bancaires, actifs financier, patrimoine professionnel des chefs d'entreprise, etc.).

Ces deux seuils (3 500 € mensuels, 490 000 € en patrimoine) peuvent paraître arbitraires, mais le seuil de pauvreté l'est également, cela ne l'empêche pourtant pas d'être un outil sociologique et d'être la base fondant des décisions politiques majeures. Tout travail sociologique nécessite des choix.

Par ailleurs, la richesse comme la pauvreté ne se définissent pas uniquement par un niveau de richesse numéraire. Elles se définissent aussi par des phénomènes sociaux et des éléments culturels connexes, qui en découlent ou qui les alimentent.

2- Combien sont-ils ? Combien possèdent-ils ?

Les revenus (seuil adopté : 3 500 €)

Si l'on considère ce seuil de richesse de 3 500 € de revenu mensuel brut (le double de la médiane), il y a en 2017 environ 5 millions de riches en France. Soit 8,2 % de la population, soit autant que de pauvres (8 % sous le seuil de pauvreté). Une symétrie étonnante.

Ce seuil est indiqué pour une personne seule. Pour un couple sans enfant, il est défini à 5 200 € mensuels bruts. Pour un couple avec deux enfants (de moins de 14 ans), à 7 300 € et pour un couple avec trois enfants, à 8 300 €.

En Europe, la France est le pays où le 1 % le plus riche a le niveau de vie le plus élevé, avec 6 800 € mensuels bruts (seule la Suisse la dépasse avec 8 800 €).

A partir de 3 950 € mensuels, on appartient aux 5 % les plus riches, soit 3 millions de personnes.

Au-dessus de 6 800 €, ils ne sont plus que 600 000 personnes, soit 1 % des Français.

60 000 personnes seulement gagnent plus de 15 000 € par mois (soit 0,1 % de la population).

6 000 personnes gagnent plus de 39 000 € - c'est le groupe des 0,01 % les plus riches.

NB : il faut distinguer le revenu (salaires, revenus des indépendants et des professions libérales) du salaire stricto sensu.

Le salaire médian est de 1 850 € en 2017. Le seul de richesse est fixé par les auteur (là aussi) au double de la médiane, soit 3 700 € environ. Cela représente environ 10 % des salariés. Le seuil de 4 700 € ne représente plus que 5 % des salariés et le seuil de 8 700 €, seulement 1 %.

L'écart entre hommes et femmes est fort et il s'accroît avec le niveau du salaire. Mais ceci est mesuré en équivalent temps plein, donc l'écart réel est en réalité encore plus important, le temps partiel étant beaucoup plus répandu chez les femmes. Cet écart H/F est de 500 € dans les 20 % de salaires les plus élevés, de 800 € dans les 10 % de salaires les plus hauts, de 1 200 € dans la fourchette des 5 % et de 3 300 € dans les 1 %.

Le niveau des salaires les plus élevés est en bonne partie opaque, il n'est pas publié intégralement par l'INSEE : les chiffres les plus récents et les plus complets ne sont disponibles qu'au compte-gouttes, soulignent les auteurs. Il en est ainsi du salaire des dirigeants d'entreprises, des cadres de la haute fonction publique les mieux payés et pour les professions juridiques (dont on ne connaît que les niveaux globaux, pas ceux des plus riches d'entre eux).

Les salaires dans le secteur public sont moins inégaux que dans le privé, mais plus élevés en moyenne (en raison du niveau de qualification plus élevé qui y est requis dans l'ensemble).

Le lieu de résidence

C'est de notoriété publique, mais grâce à un livre comme celui-ci, ce fait est désormais quantifié : les villes ou arrondissements où se concentrent, parmi les riches, ceux aux revenus les plus élevés sont une demi-douzaine d'arrondissements parisiens, ainsi que Neuilly sur Seine et Boulogne (92). Encore que ce découpage a le défaut de lisser les écarts internes à chaque ville, et d'éclipser la présence de populations très riches hors d'Ile de France (même si leur fortune n'est pas du même niveau).

Immeuble au croisement de la rue Parmentier et de la rue Pierre-Cherest à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine). © Celette Immeuble au croisement de la rue Parmentier et de la rue Pierre-Cherest à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine). © Celette

Si l'on inverse l'angle d'observation, on constate que justement, ces foyers très riches se concentrent volontairement dans les mêmes lieux (villes, quartiers) ; les niveaux de vie, les pratiques sociales y sont homogènes, et ce sont aussi des lieux d'échanges, d'organisation, d'influence réciproque dans l'exercice du pouvoir économique ou politique.

Si l'on étudie uniquement les petites villes + les arrondissements, on observe un fait amusant (si je puis dire) : il n'y a que des villes de la banlieue parisienne ou lyonnaise, ainsi que des communes... de l'Ain et de Savoie, à quelques kilomètres de la frontière suisse (Divonne les Bains, Collonges sous Salève, Veigy Foncenex) ; preuve que la fiscalité française n'est pas un facteur de fuite vers l'étranger, puisque ces contribuables auraient peu de distance à parcourir pour s'éloigner de celle-ci.

Pour plus de précision, les auteurs ont réalisé un découpage non plus par ville, mais par quartier. En trois temps : d'abord les quartiers parisiens, puis les quartiers de villes franciliennes, puis les quartiers de villes de province.

A Paris, tous les quartiers en tête de classement sont dans les 6e, 7e, 8e et 16e arrondissements, avec des revenus annuels allant de 140 000 € à 210 000 €.

En Ile de France, c'est encore plus homogène : sur 20 quartiers listés, 17 se trouvent à Neuilly (92), avec 110 000 à 160 000 €.

En province, il est intéressant d'observer l'existence de quartiers "de très riches" dans des villes de toutes les régions : Mulhouse en 1ère place, plusieurs banlieues de Lille, un quartier d'Annecy, des quartiers de Marseille, Lyon, Strasbourg, etc.

Le patrimoine (seuil adopté : 490 000 €)

Si l'on considère la richesse en patrimoine, environ 4,5 millions de ménages (ne pas confondre ménages et individus) possèdent un patrimoine supérieur ou égal au seuil de richesse de 490 000 €.

En matière de patrimoine, les 10 % les plus riches possèdent l'équivalent de 50% de la richesse du pays. Les 1 % les riches possèdent entre 16 et 20 % du patrimoine national. C'est beaucoup. C'est à peu près autant qu'en Allemagne, en Espagne, en Italie ou au Royaume-Uni ; c'est moins qu'aux Etats-Unis (où ce sont respectivement 80 % et 40 % qui sont détenus).

Ces pourcentages sont relativement trompeurs, cependant, en raison d'une lacune que soulignent les auteurs du livre : la fortune en patrimoine s'accumule tout au long de la vie, donc il est normal que dans une population donnée, les plus jeunes possèdent proportionnellement moins de patrimoine et que ce dernier soit proportionnellement davantage dans les mains de retraités. La comparaison serait plus fiable si l'on pouvait comparer les patrimoines des retraités (riches et pauvres).

Les disparités dans l'échelle des patrimoines sont impressionnantes. La médiane est à 160 000 € bruts (50 % possèdent moins que cette somme, 50 % possèdent davantage) mais il faut noter que les 10 % les plus pauvres n'ont que 4 000 € de patrimoine et les 20% les plus pauvres, seulement 11 000 € - soit le prix d'une petite voiture neuve.

Il y a en 2017 environ 360 000 ménages possédent plus d'1,3 million d'euros de patrimoine net.

La mesure de la richesse en patrimoine a été brouillée en 2011 par le relèvement du seuil de l'ISF (sous le président Sarkozy) puis en 2017 par la transformation de l'ISF en un ISI ne prenant plus en compte les valeurs mobilières que sont les actifs financiers. (sous Macron).

Les ultra-riches

Si l'on considère les plus grandes fortunes du pays, en s'intéressant uniquement à leur patrimoine professionnel, ce dernier s'élève pour Bernard Arnault (LVMH et une galaxie d'autres possessions...) à 88 milliards d'euros. Que représente ce nombre ? C'est l'équivalent de la valeur de tous les logements de la ville de Toulouse. Pour les deuxièmes du classement, Alain et Gérard Wertheimer (Chanel), leurs 50 milliards d'euros leur permettraient théoriquement de racheter tous les logements de la ville de Montpellier.

3- Eléments non "numéraires" de la richesse

Les auteurs listent un certain nombre de facteurs qui s'associent souvent à la richesse, même s'ils ne la définissent pas en eux-mêmes, et qui lui sont souvent associés. Comme la pauvreté, la richesse ne se définit pas que par l'argent.

Ils indiquent notamment : le fait de posséder un logement spacieux, une automobile haut de gamme, prendre l'avion régulièrement, partir en vacances quand on le souhaite (notamment, partir en hiver pour skier ou dans un pays ensoleillé), posséder une résidence secondaire, employer du personnel à son domicile, avoir un réseau relationnel étendu (notamment d'amis), exercer une profession nous permettant de maitriser notre temps (alors que les autres professions sont astreintes à un temps flexible et souvent inconfortable, cette flexibilité étant justement au service du mode de vie des personnes riches), posséder un diplôme élevé, disposer d'un capital culturel élevé.

Considérons que la moitié des jeunes de 25 ans ne disposent que d'un diplôme de niveau CAP ou BEP ou inférieur. Il est intéressant aussi de relever que l'INSEE ne fait pas de distinctions entre les diplômes supérieurs à bac +2, ce qui rend les mesures plus difficiles parmi ceux ayant réalisé des études longues.

 

 

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