Quel monde d'après nous préparent-ils ?

Coincés dans l'enfermement douillet du travail-supermarché-dodo de ce confinement qui, d'un strict point de vue sanitaire, n'en a que le nom, nous contemplons avec frustration et impatience le Monde d'Après que l'On nous prépare.

Au cours du printemps dernier, toutes ces contraintes imposées pouvaient être ressenties comme une épreuve collective qui nous souderait et réaliserait, par l'addition collective de nos privations individuelles, un parapluie sanitaire envers les plus fragiles d'entre nous.

Au cours de cette deuxième mise à la niche, nous sommes je pense de plus en plus nombreux à réaliser l'absurdité de cet exercice et sa dimension principalement communicationnelle : rassurer l'opinion, lui dire que l'on fait quelque chose... pendant que la masse continue à aller bosser ou à aller étudier, que les petits commerces et artisanats pleurent à juste titre, que la culture est éteinte et que les géants du commerce se gavent de manière obscène.

Néanmoins, nous sommes privés de beaucoup. Pas de notre présence au travail. Mais privés de beaucoup de nos proches, privés de nos amis, privés de s'amuser, de visiter, de faire de l'exercice, des jeux ou des activités utiles et bénévoles de manière collective. Privés, tout simplement, du droit d'être des adultes libres et conscients autorisés à aller et venir.

Donc pour supporter ces privations, nous regardons par la fenêtre (métaphoriquement) et nous étudions d'un oeil plutôt critique ce que l'on nous prépare.

La Tour Eiffel vue du Trocadéro - Après-midi du 14 juillet © Coralive La Tour Eiffel vue du Trocadéro - Après-midi du 14 juillet © Coralive

Voulons-nous d'un monde où, précisément, les géants se gavent pendant que restaurants, librairies, ateliers, commerces de quartier, lieux de spectacle et de fête, mettent la clé sous la porte comme autrefois les cafés (de l'époque de nos grands-parents à la nôtre) ont fondu du pays comme neige au soleil, divisés par 10 en 2 générations ?

Voulons-nous d'une société où ceux qui vont bosser acceptent tous les rabais, toutes les pertes dans leur situation et dans leur protection sociale, en échange d'une tape sur la tête et de la promesse de ne pas devenir chômeurs, ou tout du moins, pas tout de suite ?

Voulons-nous compter désormais avec fierté parmi nos concitoyens, dans la 6ème puissance économique du monde, 10 millions de pauvres ?

Le Monde d'Après dont nous rêvons doit-il prendre place dans un pays où, au nom de la reprise économique, les règles environnementales doivent passer à la trappe ? Aurait-on oublié que si ce petit pangolin s'est pris de l'envie de devenir foufou, c'était notamment en raison de nos errances anti-écologiques ?

Souhaitons-nous jeter toutes nos libertés avec l'eau du bain, en supportant des drones, des caméras, des accréditations diverses pour accéder à l'espace public ?

Ce Monde d'Après peut-il se passer de fraternité et d'humanité, comme lorsque des réfugiés, des êtres humains parmi les plus fragiles, jetés au sol comme des paquets de viande, comme cet homme, hier soir, place de la République, lors de l'évacuation ordonnée par ce gouvernement ?

Au pays de la Liberté d'expression et des Droits de l'Homme, qui est aussi le premier pays touristique au monde (jusqu'en 2018 au moins - maintenant que le covid est là on s'est calmés), au pays de la Ville Lumière qui est surtout une ville musée, la liberté d'informer est-elle devenue, elle aussi, un objet à afficher dans un musée ?

- Comme avec cette loi sur la "Sécurité globale" actuellement adoptée, qui continue à museler la presse en interdisant la diffusion d'images de policiers (après la loi de 2018 sur le secret des affaires, après la pseudo-loi sur la haine en ligne...) ?

- Comme avec ce ministre de l'Intérieur qui indique que désormais, les journalistes en manifestations devront se faire accréditer par la préfecture au préalable (contrairement à toute loi... pour le moment !) ? Se rappellent-ils que jusqu'ici, se faire accréditer pour couvrir un événement, c'était plutôt réservé aux journalistes lèche-bottes accompagnant les soldats pendant la 1ère et la 2e guerres du Golfe ?

- Ou comme avec ces nouvelles brutalisations de journalistes (ex : le brillant Rémy Buisine, journaliste de Brut), hier soir place de la République ?

Est-ce à ce Monde d'Après-là que l'on veut vraiment nous faire rêver ? Regardons bien par cette fenêtre, au-dehors, ce que l'on nous prépare.

Regardons bien cette fenêtre. Elle est dégueulasse. Impossible à nettoyer. Regardons ailleurs et ouvrons-en vite une autre.

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