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Fariba Hachtroudi

Journaliste et écrivaine franco-iranienne et présidente de l’Association Mohsen Hachtroudi – Mo-Ha

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Tribune 14 janvier 2026

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Fariba Hachtroudi

Journaliste et écrivaine franco-iranienne et présidente de l’Association Mohsen Hachtroudi – Mo-Ha

La monarchie en exil et les manipulations de guerre

En Iran, si la relève devait être le prince Reza Pahlavi, qui souhaite ouvertement l’intervention de l’Amérique, la trahison serait totale : envers son père, mais aussi envers la jeunesse iranienne, une fois encore sacrifiée sur l’autel des calculs étrangers. Le premier devoir d’un homme de transition est de sauver des vies, d’arrêter l’effusion de sang. Une transition avec les bombes américaines n’est qu’une abdication morale.

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Fariba Hachtroudi

Journaliste et écrivaine franco-iranienne et présidente de l’Association Mohsen Hachtroudi – Mo-Ha

L’appel parfaitement assumé du Prince Reza Pahlavi sera-t-il entendu par Donald Trump ? « Libérera-t-il » l’Iran, ou laissera-t-il Netanyahou « faire le job » entre deux frappes chirurgicales et trois éléments de langage bien rodés ?

La question mérite d’être posée depuis que le monde est gouverné par des scripts écrits à Washington et joués ailleurs avec des slogans et propagandes dignes des séries B. Quand un prix Nobel de la paix appelle à la guerre sans trembler, remercie Trump pour le « kidnapping extraordinaire » de Maduro comme on applaudirait un tour de magie un peu brutal ; quand des responsables israéliens félicitent à mots à peine couverts leurs agents du Mossad censés seconder chaque manifestant iranien pour déloger Ali Khamenei afin de parachuter Reza Pahlavi sur Téhéran comme on largue un personnage-bonus - pour ne pas dire un joker - dans un jeu ; et que Trump, magnanime, brandit la menace d’une nouvelle intervention « si les méchants mollahs tuent les manifestants », on se dit que tous les ingrédients sont enfin réunis pour un jeu vidéo destiné à des adolescents survoltés, amateurs de dézingage tous azimuts, où la frontière entre les bons et les méchants est volontairement floutée par le scénariste.

Une dystopie comico-absurde, où le sang gicle comme dans un film de Tarantino et déclenche les rires cathartiques qui soulagent les frustrations, surtout celle de n’avoir aucune prise sur le réel. Les stratèges planqués, les héritiers en exil et les va-t-en-guerre à distance réglementaire des bombes oublient un détail embarrassant : dans les vraies guerres, ce sont les vraies gens qui meurent. Plus encore quand ils n’ont ni bunker, ni dôme d’acier, ni narratif pour se consoler !

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Un membre armé des forces de sécurité iraniennes devant un bâtiment en flammes lors d’une manifestation à Téhéran (Iran), le 9 janvier 2026. © Photo Khoshiran / Middle East Images via AFP

Pour avoir vécu la guerre des Douze Jours en Iran, pour avoir vu de près l’horreur des « dommages collatéraux » — ce vocabulaire aseptisé et odieux qui sert à masquer la mort d’enfants, de femmes et d’hommes — les destructions et la douleur nue d’une population livrée à elle-même, j’ose les poncifs : la guerre n’est ni un jeu, ni un levier politique propre. Et ceux qui en parlent avec le plus de désinvolture sont toujours ceux qui n’en paient jamais le prix.

Les bombes de monsieur Netanyahou ont fauché des vies en Iran. Le reste relève du commentaire de salon. Les monarchistes extra-muros auront beau asséner, avec un aplomb souvent menaçant, que la légitimité de Reza II ne se discute plus : sur le terrain, parmi les monarchistes intra-muros rencontrés sous le déluge des bombes en juin 2025, les certitudes avaient disparu.

Avant la guerre, les divergences restaient présentables. Après les frappes israéliennes puis les bombardements américains, elles sont devenues des antagonismes violents. Les inconditionnels du « grand Reza Shah », fondateur de la dynastie, comme les nostalgiques du règne de son fils Mohammad Reza — le « soleil des Aryens » — n’hésitaient plus à accuser l’héritier, Reza II, de trahir la mémoire de son père et de son  grand-père. L’alliance avec Benjamin Netanyahou ne passait pas.

Je n’oublierai jamais ce « Est-il devenu fou ? » lâché par un fervent adepte de Mohammad Reza Shah lorsque, par écran interposé, le prince appela le peuple à descendre dans la rue pendant que les bombes tombaient.

Le cri du coeur tourna vite à l’algarade entre royalistes, avant que la fille de l’un d’eux n’y mette brutalement fin. Doctorante, leader d’un collectif universitaire, farouchement républicaine et anti-islamiste, elle rappela que le mouvement Femme-Vie-Liberté, qui avait ébranlé le règne du jurisconsulte au nom de l’État de Droit, ne laisserait pas sa lutte être confisquée par « un criminel de guerre » utilisant le prince Reza comme variable d’ajustement. Puis, avec l’ironie sèche de sa génération, elle convoqua l’Histoire pour rafraîchir la mémoire des aînés : 1953, la CIA renverse Mohammad Mossadegh, premier ministre démocrate et anticolonial, pour protéger les intérêts pétroliers occidentaux. 1978, la monarchie autoritaire sous tutelle américaine accouche d’une révolution islamiste.

Depuis, les démocraties occidentales, peu émues par la férocité domestique de la République Islamique, brandissent les droits humains comme un carton rouge opportun — Trump étant le dernier — pour freiner les ambitions régionales de Téhéran, avant de durcir des sanctions économiques qui appauvrissent la population et enrichissent, précisément, les potentats au pouvoir et leurs mafias. Et de conclure, avec un réalisme désabusé : les bombes n’ont jamais enfanté une démocratie. Les guerres menées ou soutenues par les États-Unis dans la région parlent d’elles-mêmes.

Les révélations du quotidien Haaretz, publiées à l’automne 2025, ajoutent une couche supplémentaire : le journal y documente l’implication directe ou indirecte de réseaux liés au pouvoir israélien dans la promotion de Reza Pahlavi en vue d’un « retour » politique. Amplifier artificiellement le soutien à l’intérieur du pays via des contenus fabriqués et des vidéos manipulées est un jeu d’enfants pour les spécialistes de la fabrique d’opinion. Ainsi, on invoque la démocratie à coups de frappes et de sanctions et on s’emploie, en coulisses, à fabriquer du consensus en choisissant à distance les figures de « l’alternative ». La contradiction n’est pas un accident. Elle est méthode. Comme le cynisme n’est pas une option mais une stratégie. Moralité : le rejet massif de la théocratie, et d’Ali Khamenei comme son incarnation, ne vaut pas plébiscite pour la monarchie. La faillite totale de la réforme n’autorise pas toutes les impostures politiques. Rien — absolument rien — ne permet d’affirmer que la société iranienne réclame le retour d’un trône qu’elle a elle-même renversé.

Le prince Reza Pahlavi dit ne vouloir être que l’homme d’une transition démocratique. Soit. Mais le fait est que, depuis son appel, celles et ceux qui luttaient déjà dans la rue, bien avant lui et depuis tant d’années, ont vu leur combat exposé et dévoyé, et la situation basculée. La répression est aveugle à présent. Manifester c’est s’exposer aux balles que Khamenei justifie en invoquant la main des « agents étrangers » derrière chaque fauteur de troubles. Comment cette jeunesse admirable, dont la maturité politique force le respect, peut-elle encore faire entendre sa voix ?

Cette jeunesse refuse la violence. Elle abhorre la casse et l’esprit revanchard. Elle aspire à un État de droit exigeant qui garantirait la défense de ceux qui l’ont piétiné, devant des tribunaux dignes de ce nom. L’homme qui se dit celui de la transition démocratique a choisi d’ignorer cette réalité.

Pire : à force d’appels irresponsables et de demandes de bombardements, il offre au régime le prétexte rêvé, transforme des manifestants pacifiques en cibles légitimes et confond, avec une désinvolture glaçante, libération et mise en danger.

En 1979 le soulèvement iranien était on ne peut plus pacifique. Le peuple réclamait au roi la modernité politique ou la démocratie, garant des autres modernités. Ce mouvement fut détourné par Khomeini après le départ du Shah ; un départ que ses plus fidèles jugèrent délétère pour le pays.

Mais qui a rendu ce départ inévitable ? Washington. Le général américain Robert Huyser, en retirant au Shah les moyens de rester — armes, pièces détachées, assistance militaire — a signé un abandon stratégique. Une réalité que le prince Reza Pahlavi n’ignore pas. Il préfère retenir le fait qu’en quittant le pays, son père à évité un bain de sang.

Or l’Histoire est têtue. Si, en juin 2025, les États-Unis n’ont pas « achevé » les mollahs et ont imposé un cessez-le-feu à monsieur Netanyahou, ce n’est pas par humanisme : c’est parce que la capacité de riposte et de nuisance du régime reste intacte — sans qu’aucun Huyser ne puisse donner des ordres.

Que le prince ne s’y trompe pas : le jour où Washington trouvera une relève rentable — soit-elle issue des rangs des pires Gardiens de la révolution — il n’hésitera pas davantage que Khamenei à accepter un bain de sang.

Si cette relève devait être le prince Reza qui souhaite ouvertement l’intervention de l’Amérique, la trahison serait totale : envers son père mais aussi envers la jeunesse iranienne, une fois encore sacrifiée sur l’autel des calculs étrangers. Le premier devoir d’un homme de transition est de sauver des vies, d’arrêter l’effusion de sang. Une transition avec les bombes américaines n’est qu’une abdication morale.

Fariba Hachtroudi.

Écrivaine franco-iranienne et présidente de l’Association Mohsen Hachtroudi – Mo-Ha
Prochain livre à paraître en mars 2026 : « La Guerre de 12 jours. Iran-Israël 2025 ». Éditions Chèvre-feuille étoilée.