Cannabis médicinal : l’Algérie, parmi les “anti-science” à l’ONU ?

Alors que l'ONU s'apprête à reconnaître l’utilisation du cannabis en médecine, l'Algérie continue de fournir l'exemple de la continuité de son régime, dans l'ombre de la Russie, en s'opposant à la science et sa propre histoire de médecine traditionnelle.

Lettre de Vienne à Alger –en passant par Genève.

En Algérie, rien de surprenant aux scandales d’État et aux actions d’une bureaucratie en roue-libre. Mais ces jours-ci, outre-Méditerranée, se trame une triste répétition des affres de cet État qu’aucun amendement constitutionnel ne semble altérer. C’est sur la question de l’utilisation du cannabis en médecine que l’Algérie a récemment tristement fourni l’exemple de la continuité du régime, à travers sa diplomatie.

C’est au siège des Nations Unies à Vienne (Autriche) que se décide la politique mondiale en matière de stupéfiants, y compris concernant leurs usages thérapeutiques. Pendant deux ans, les gouvernements du monde entier se sont activés pour discuter de recommandations historiques de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) sur les usages médicinaux du cannabis, émises suite à une série d'évaluations scientifiques de haut niveau effectuées entre 2016 et 2018 par le Comité d’experts en pharmacodépendance de l’OMS. Le 2 décembre prochain, à Vienne, l’Algérie et 52 autres pays voteront oui ou non, au nom de la communauté internationale, à ces recommandations.

Nuancées et tout sauf révolutionnaires, les recommandations de l’OMS actualisent le droit international –inchangé depuis 1961– pour lever certaines des barrières bureaucratiques ralentissant la prescription et la disponibilité de médicaments à base de cannabis dans les systèmes de santé. L’OMS cherche aussi par là à faciliter la recherche scientifique dans le domaine médical.

 © Blog de Sensi Seeds "Le cannabis en Algérie – lois, usages et histoire" © Blog de Sensi Seeds "Le cannabis en Algérie – lois, usages et histoire"
Les modestes propositions de l’OMS se concentrent sur les médicaments, et ne concernent en rien les usages récréatifs ou encore le chanvre industriel. Par ailleurs, leur application nationale reste optionnelle, et n’oblige en rien les gouvernements à changer leur législation. Pourtant, les gouvernements idéologues d’une prohibition d’un autre temps, à l’instar de la Russie, se sont fermement opposés à toute sortie du statu quo, n’hésitant pas à recourir à des déclarations infondées ou des critiques directes de l’OMS. 

Sur le continent, certains pays comme l’Egypte ou le Nigéria, ont rejoint le rang des opposants à la science. Mais d’autres pays, en particulier là où existent une culture et une histoire de médecine autochtone liée au cannabis, ont adopté des approches plus ouvertes. C’est le cas du Maroc voisin, où le ministre de la santé Khalid Ait Taleb a coordonné une consultation nationale avec comme but “d’échanger, de coordonner les idées, se concerter, discuter de ces recommandations”. C’est aussi le cas de l’Afrique du Sud, qui a dépêché ses diplomates à Vienne pour soutenir vigoureusement des recommandations basées sur un examen scientifique rigoureux et indépendant.

Quand vient le tour pour l’Algérie de prendre position, par la voix de M. Mokhtar Naoun, adjoint de l’ambassadrice Faouzia Mebarki –en poste depuis 2016–, ce n’est pas un soutien ou une abstention qui sont évoqués, mais un rejet catégorique de conclusions scientifiques de l’OMS. Style, tonalité, contenu, et absence de cohérence scientifique laissent peu de doute sur les inspirations de l’Ambassade algérienne à Vienne : leurs discours étaient presque un copier-coller de ceux de la Russie.

Il faut dire qu’à Vienne, l’ambassade d’Algérie est plus intéressée par le siège de l’OPEP que par les questions de santé et de médecine. Et pendant ce temps là, à Alger, le ministère de la santé n’a pas mandaté d’expert à Vienne, ni pris l’initiative de consulter la société civile ou même scientifique, et encore moins de revendiquer la fierté des savoirs algériens dans un pays où l’utilisation de zatla en médecine est mentionnée dès le 12ème siècle dans les pharmacopées traditionnelles de Umdat at-tabîb et Jami' al-mufradat, ou encore au 16ème siècle par Hadîqat al-azhâr et par Tuhfat al-ahbâb au 17ème.

La plante est culturellement ancrée à bien des niveaux, muse des Chaâbi ou la compagne des plus âgés. Alors que le Maghreb était encore sous domination française, le gouvernement français présentait aux Nations Unies “l'usage du kif” comme “répandu et tenu pour acquis” normalisé en quelque sorte, et culturellement bien accepté. Dans un rapport envoyé à l’ONU en 1956, Paris expliquait alors que, pour les nord-africains “la pratique est si courante et si largement tolérée qu’elle ne peut être considérée comme une infraction grave, ni la drogue être vue comme un produit nocif.” (1)

Or, si le gouvernement algérien confirme son opposition frontale aux recommendations de l'OMS le 2 décembre prochain, ce qui restera dans l'histoire, c'est que cette plante traditionnelle de la pharmacopée algérienne aura été mieux défendue par le colon français que par la République algérienne "démocratique et populaire".


Alors que la pandémie de la covid-19 révèle plus que jamais que la science, la médecine, mais aussi le rôle de l’OMS, sont d’importance majeure, l’Algérie devrait rafraîchir sa diplomatie, au risque de se couvrir d’une honte irréparable en rejetant la science, en votant non à la médecine, en refusant sa propre histoire, sa propre singularité, ses propres traditions. Même la France, fer de lance du prohibitionnisme, même l’administration Trump, ont adopté une approche moins rétrograde que l’Algérie.

Évaluations des besoins en stupéfiants pour 2020 fournies par le gouvernement algérien à l’Organe International de Contrôle des Stupéfiants (2) © Organe International de Contrôle des Stupéfiants Évaluations des besoins en stupéfiants pour 2020 fournies par le gouvernement algérien à l’Organe International de Contrôle des Stupéfiants (2) © Organe International de Contrôle des Stupéfiants

Il n’y a rien d’extraordinaire dans l’utilisation des stupéfiants en médecine. Non seulement l’Algérie devrait soutenir les conclusions de l’OMS sur l’un des stupéfiants les moins dangereux, mais elle devrait aussi prendre l’exemple du Rwanda, de la Colombie ou la Polynésie française et intégrer le cannabis médical au plan de relance post-covid-19, pour améliorer la prise en charge sanitaire tout en participant à une économie verte et durable.

Farid Ghehiouèche (Paris)

Kenzi Riboulet-Zemouli (Barcelona)

(1) E/CN.7/286/Add.11, pp. 10–11, tel que cité par Mills JH (2016) Hygiea Int.13;1:95–115.

(2) Rapport de l'OICS

 

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